CHAPITRE IV
Du moiiiiayu),'c illiiuilé.
Les particuliers doivent-ils être admis à apporter indéfiniment des métaux précieux à l’hôtel des moimaies pour les faire convertir en espèces, aux conditions fixées par la loi? En d’autres termes, le monnayage doit-il être illimité, ou peut-on y fixer des limites ? H ne faut pas presser beaucoup les principes pour en faire sortir la réponse à cette question. Le monnayage illimité est de droit. L’adoption des métaux précieux ou de l’un des deux seulement, comme matière monétaire, signifie que chacun s’acquitte de scs engagements moyennant une quantité proportionnée d’or ou d’argent ; donc, il est de droit rigoureux, pour tout propriétaire de lingots, d’apporter sa chose à la monnaie, pour l’y faire revêtir du signe qui en constate la qualité d’une manière irrécusable pour le créancier. Le monnayage de l’or doit rester illimité en Angleterre, parce que l’or y est le legal tender, l’équivalent obligé , la matière que tout créancier a voulue en payement, et qu’il est tenu de
(I) Jusqu’à présent, à moins qu'elle n’ait lieu de soupçonner qu’on lui apporte de propos délibéré une quantité de pièces trop faibles, lu Banque reçoit tout ce qu’on lui présente et ne pèse qu'ensuite iivant de remettre la monnaie dans la circulation. Elle aime mieux subir une perle que de forcer le public à attendre lu pesée.
lü.
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recevoir, quand on la lui présente après le délai convenu , s'il y eu a eu un. La même latitude doit être soigneusement maintenue envers l’argent, en France, tant que la loi et l’usage voudront que tout engagement s'y résolve par la transmission d’une quantité correspondante de ce métal-là (1).
Le système du monnayage illimité est en vigueur partout ; mais il a été contesté dans un document important, le rapport final fait à la commission chargée de rexamcu de plusieurs questions relatives à la monnaie, par MM. Dumas et de Coimont.
Selon les deux savants rapporteurs, en vertu de notre législation, à leur gré imprévoyante, qui autorise le monnayage illimité, l’Amérique espagnole aurait contracté, à notre détriment, l’habitude d’envoyer chez nous le métal qu'elle extrait de ses mines, et le sol français ferait l'oflice d'un exutoire où s'écoulerait, pour enrichir les extracteurs à nos dépens, la moitié environ de l'argent qui est annuellement produit dans le monde. Notre monnayage illimité serait ainsi la cause principale d'une surabondance toujours croissante de l'argent parmi nous ; d’où, pour ce métal sur notre marché, un avilissement déjà consommé, suivant MM. Dumas et de Coimont, qui le croient particulier à la France ^2}. Le remède au mal serait de limiter le monnayage, et, à cet effet, d'augmenter le prélèvement qui se fait aujourd'hui sur les matières d'argent dans les hôtels des
(t) Je raisonne ici comme si la loi ne reconnaissait en France que la monnaie d’arttent La loi française ccpemlant admet les deux monnaies. Ainsi ce qui est dit ici de l’argent, pour la France, s'applique également à l'or; mais en fait, in France n’a qu'une monnaie, celle d’argent, et c’est, selon l'expression de .Mirabeau, la monnaie conslitulionncllc.
(2; Voici les trois assertions fondamentales du résumé par lequel MM. Dumas et do Coimont terminent leur clinpiire spécial sur la monnaie d’argent :
« 1° L’argent est porte en France par iin courant régulier, et il t’y arrête. Les sommes ainsi importées ne s’élèvent pus à moins de cent millions par an.
■■ 2« La masse du capital en circulation, malgré l’exportation extraordinaire et radieuse que l’or a subie, s’en trouve augmentée dans le rapport de 2 a ô, depuis la fin du dernier siècle.
>• 3° Le prix de toutes choses, cl celui du blé en particulier, en a éprouvé une hausse proportionnelle (page lU2du Rappori final). »
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monnaies. Bien plus, en votant le budget, on pourrait, selon eux, borner expressément chaque année Téteudue du monnayage (1).
La principale mesure proposée par MM. Dumas et de Colmont, de faire un plus fort prélèvement sur les matières apportées aux hôtels des inouuaies, se réfute d'un mot ; elle revient à rétablir une taxe condamnée sans retour, le scigneuriage ; mais examinons-la plus en détail.
Le monnayage illimité, que MM. Dumas et de Colmont considèrent comme fatal à la prospérité publique, est, à l'égard de l'or, admis depuis longtemps par la loi en Angleterre. On ne voit pas que les Anglais s'en trouvent mal, ils ne s'eu plaignent pas. Chez eux, le monnayage, illimité en principe, n'a jamais encombré d'or la Grande-Bretagne. Elle n'est pas habituée à en avoir un excès ; il lui arrive assez souvent d'en manquer, au contraire. La dépréciation de l'argent, que MM. Dumas et de Colmont supposent se révéler chez nous depuis la paix, et qu'ils attribuent au monnayage illimité, est-elle bien démontrée, et, en supposant qu'elle le soit, est-ce qu'elle n'a lieu que pour notre patrie ? Ils citent pour preuve de la baisse de l'argent en France, depuis la paix, renchérissement qu'y ont éprouvé certaines denrées alimentaires ; on verra, dans une autre partie de ce volume , quand nous traiterons des prix , ce qu'il faut en penser.
Mais on a un moyen prompt de savoir si l'argent éprouve chez ùous un avilissement sensible, c'est de l'évaluer en or. Si l'argent se troque contre la même quantité d’or, à Paris et à Londres, comment peut-on dire que l'argent est spécialement avili sur notre marché ? Les savants auteurs du rapport à la commission monétaire adressent donc au monnayage illimité des reproches qui ne sont pas fondés. Leur système porte meme avec lui sa propre réfutation : si la dépréciation nous atteignait beaucoup plus que d’autres, elle dégoûterait les producteurs d’argent de profiter du monnayage illimité que nous leur offrons, car les producteurs n’ont garde d’envoyer leurs
(t) Happorl fiml, page
lie COUHS d'économie politique.
denrées sur les marchés où elles sont spécialement avilies.
Il est incontestable que la France a plus d'espèces monnayées qu'il ne lui en faudrait, avec d’autres coutumes commerciales, pour suffire au service de ses échanges. En admettant que, depuis le coinincncement du siècle, cette masse de monnaie se soit accrue dans la proportion indiquée par Mül. Dumas et de Colmont, de ù 3, c'est que la population s'est multipliée, et les transactions se sont développées, sans que les habitudes du commerce et surtout les mœurs du publie, au sujet de la monnaie, éprouvassent des changements aussi grands qu'on aurait pu le désirer. Il est utile de songer d'avance à écarter les conséquences Hkcbeuscs qu’exercera quelque jour l’abaissement, auquel il faut s'attendre, de la valeur de l'argent, en tant qu’il s'ensuivra un avilissement de la fraction de la richesse nationale qui est sous la forme d'espèces monnayées ; mais à cette fin, le procédé le plus efficace consiste à redresser les coutumes nationales. Il faut faire l’éducation économique du public, qui est si imparfaite encore à plusieurs égards. Alors la thésaurisation disparaîtra de nos goûts. Alors l'usage des caisses individuelles sera remplacé par celui des caisses colleetives, ainsi qu'on le voit parmi les populations d’origine anglo-saxonne ; les instruments de centralisation analogues au clearing-house de Londres seront adoptés dans toutes nos cités commerçantes ; la eirculation des billets de banque sera plus générale. En un mot, la France alors s’appropriera les combinaisons dont nous parlerons plus spécialement bientôt, qui ont été imaginées et pratiquées par d’autres peuples, afin de restreindre la quantité de métaux précieux qui est nécessaire à l’accomplissement d’une quantité iléterminée d’échanges. C’est ainsi que notre mécanisme commercial se perfectionnera. On ne ferait qu’y ajouter un degré de plus de complication et le rendre plus barbare, si l'on réglementait, dans un sens contraire à la liberté et à la justice, le commerce des métaux précieux.
Je ne conteste pas que souvent des matières d’or et d'argeut ne nous viennent, parce que noti'e système de douanes, par ses exagérations protectionistes, empêche l’étranger de nous
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envoyer ses produits manufacturés en retour des nôtres et le force de s'acquitter avec des métaux précieux lorsqu'il ne peut le faire avec ses matières premières ou avec celles des tiers. Notre tarif ne permet même l'entrée du territoire français qu'à une partie des objets qu'on doit qualifier de matières premières, à cause du rôle qu'ils jouent dans tous les actes de la production (1). De là une tendance à accroître chez nous plus que de raison la quantité du métal argent. Cette tendance cependant n’a jamais par elle-même que des effets bornés et passagers, parce que, de toutes les marchandises, les métaux précieux sont les plus mobiles. L'argent et l'or, lorsqu'ils ne sont pas occupés quelque part, tendent à eu sortir. Lorsqu’ils sont notablement en excès, le cours du change tourne avec force, et ils s’en vont de préférence aux autres marchandises, eu contrariant la sortie de celles-ci et en s’y substituant.
Une fois sorties, ces sommes, si elles ont quelque difficulté à rentrer immédiatement sous la forme d’autres marchandises, restent provisoirement dehors à l’état de capital en placement. Les personnes qui font le commerce spécial des métaux précieux , les changeurs et les banquiers, sont des cosmopolites qui n’ont pas d’objection à avoir des capitaux à l’étranger, aux opérations desquels c’est même indispensable. L’effet d’un tarif protecteur est d’entraver l’exportation des productions de l'industrie nationale de toute la gène qu’on a apportée à l’importation des productions étrangères, plus que d’engorger le pays de métaux précieux. En toutcas, ce n’est point en inventant des restrictions nouvelles, spécialement applicables aux métaux précieux, c’est par la liberté, et par elle seule, que l’on peut remédier aux conséquences fâcheuses, quelles qu’elles soient, d’un système ultra-restrictif.
Je ne vois d’avilissement possible des métaux précieux que dans le cas où un pays, s’entourant d’une muraille de la Chine, aurait absolument défendu l’entrée de toutes les marchandises
(1) Ainsi notre tarif exclut le fer en barres et l’acier eu barres, qn’on peut considérer, le second surtout, comme des matières premières, car quelle est la brauebe de l’industrie manufacturière qui ne s’eu sert pas ?
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étrangères autres que l’or et l’argent, et serait parvenu à empêcher la sortie des métaux précieux. Dans ce cas, les métaux précieux arriveraient en payement des produits nationaux qui auraient été vendus au dehors, et une fois entrés, ils ne pourraient plus s’eu aller. On serait donc dans les conditions voulues pour l’engorgement. Mais c’est un fait d’expérience que jusqu’ici tes efforts faits pour empêcher l’or et l’argent de sortir ont été paralysés. Il s’est toujours trouvé des hommes pour braver les ordonnances, moyennant une prime, qui, eu égard à la facilité de cacher une somme d’argent ou d’or, n’a jamais été bien considérable (I ). Le montant de la prime marquerait la limite de l’engorgement et de la dépréciation.