CHAPITRE PREMIER
Raison qui rend presque impossible de rt'nnir, en grande qunnlil^, et d'une manière permanente, dans le même puys, les deux métaux à l'élut de monnaie.
La monnaie doit-elle être des deux métaux précieux dont les pièces circulent ensemble et que tout créancier soit également obligé de recevoir, ou faut-il la réduire à un seul'? A celte question, la réponse est que l’or et l'argent, présentant à un degré très-satisfaisant Tun et l’autre les conditions distinctives d’une bonne matière monétaire, il n’y a pas de puissante raison pour exclure l'un plutôt que l’autre. Cependant cst-il possible de les embrasser tous les deux dans un arrangement que la pratique ne vienne pas bientôt détruire ?
Voilà une question sur laquelle le plus grand nombre des auteurs se prononcent pour la négative, mais que tous les gouvernements, à l’exception d'un seul, qui, il est vrai, se montre le plus avancé sur la plupart des sujets économiques, je veux parler du gouvernement anglais, ont résolue par l'aifirmative. Dans tous les États, en effet, l’Angleterre exceptée, il y a, nominaleincul au moins, une monnaie d’or et une monnaie d'argent,
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valables l’une et l’autre pour tous les payements, quelle qu’en soit l’importance.
Sans condamner, dès à présent, d’une manière absolue, la pratique adoptée par la plupart des gouvernements, on doit signaler l’erreur où ils sont tombés, et dont la France a entaché son système moderne des monnaies (I); c’est de supposer que l’or vaut régulièrement une certaine quantité d’argent, en France quinze fois et demie sou poids. La proportion correspondante à 4 ‘jj gr. (2i d’argent est alors de 29 centigrammes d’or. La loi a donc élabii une équation absolue entre 4 '/> gr* d’un des métaux précieux et 29 centigrammes de l’autre (3) , et c’est ainsi qu’on a donné le nom de pièce de 20 fr. à un disque qui contient 5 grammes K06 milligrammes d’or fin.
Un système ainsi conçu est essentiellement éphémère, car il ne pourra plus se soutenir du moment qu’un kilog. d’or vaudra dans le commerce un peu plus ou un peu moins que 15 gr. '/> d’argent. Dans le premier cas, les particuliers ne voudront payer qu’en argent; les pièces d’or seront exportées comme toute marchandise dont il y a de l’avantage à se défaire, et iront chercher un pays où l’or soit pris pour toute sa valeur. Dans le second cas, c'est l’argent qui s’en ira et l’or qui affluera du dehors, tout comme le blé vient d’Odessa ou de Dantzig quand il vaut 30 fr. l’hectolitre dans nos halles. On serait, dans l’un et l’autre cas, réduit, de fait, à une seule monnaie.
Aussi bien c’est ce qui est arrivé en France. Le kilog. d’or ayant acquis dans le commerce une valeur un peu supérieure à quinze fois et demie le kilog. d’argent, l’or a fui le marché français, où il ne se trouvait pas assez apprécié. Nous sommes restés réduits à la monnaie d'argent, et quand nous voulons de l’or, nous allons l’acheter chez le changeur en donnant cinq, dix ou vingt francs par mille, c’est-à-dire 22 '/>. 45 ou 90
(1) L'erreur nVsl rc|icmlaiil pas du Tuil des auteurs du système des poids et mesures. C’est par rapport au nirlal argent (|u'ils avaient fixé Punilé monétaire.
(3; Nous cearlons ici, comme de raison, le dixième d'alliage contenu dans la monnaie française (3) Plus exuetemeni, 0 gramme 2!>Ü3.
COURS d’économie politique.
graiumes d’argent fin par delà les 4,SOO que la loi indiquerait.
Des faits analogues se sont produits chez presque tous les peuples de l’Europe et de l'Amérique, parce qu’ils ont voulu presque tous établir un rapport absolu entre les deux métaux précieux. On a pris deux quantités, l’une d'argent, l’autre d’or, rigoureusement déterminées; on leur a attribué la même valeur, et on leur a donné le même nom. C’est le dollar ici, le florin ailleurs. Aux Etats-Unis, par exemple, une méprise du législateur avait fait fixer à 15 le rapport des deux métaux. On frappa dans ce système une certaine quantité de pièces d’or appelées aigles, qui furent qualifiées de 1 0 dollars, le dollar étant une pièce d’argent d’un poids et d’un titre convenus. Le même effet qu'on a vu en France se manifesta avec bien plus d’intensité dans l’Amérique du Nord. Jusqu’en 1834, un aigle y fut une rareté. Ce fut alors qu’en continuant d’assimiler l’aigle à dix dollars d’argent, on y mit un poids plus conforme au rapport existant entre les deux métaux précieux (1).
Je dois dire cependant, au sujet des États-Unis, qu’ils semblent avoir en ce moment la pensée d’adopter un système monétaire où l’or dominerait, à peu près comme dans celui des Anglais. Depuis cette année (1849) ils frappent des pièces d’or qui font une série graduée depuis un dollar jusqu’à vingt, et qui sont échelonnées ainsi : un dollar, 2 'I, dollars ou quart d’aigle, cinq dollars ou demi-aigle, dix dollars ou aigle, vingt dollars ou double aigle; c’est à peu près comme si nous avions des espèces en or de cinq, ddûze et demi, vingt-cinq, cinquante et cent francs. A ce compte on n’aurait plus de pièces d’argent, dans l’Union, que d’un demi-dollar et au-dessous. La petite exagération qu’on a donnée à la valeur de l’or depuis 1834, et l’abondance du monnayage en or depuis deux ans, indiqueraient la même tendance (2).
(!) Ce poids est un peu trop faible cependant, car il suppose que l’or vaut tout près de seize fois l’argent (15.988).
(i) En 1847, le monnayage a été considérable dans l’Union, il ne s’est pas élevé à moins de 23,657,669 dollors 'environ 120 millions de francs), dont les neuf dixièmes à peu près en or. Pendant l’exercice 1848, le monnayage a été moindre ; il est pourtant monté à 5,879,728 dollars (environ 30 millions
Il y a longtemps que des hommes de pensée ont reconnu et dit qu'il était impossible de fixer entre les deux métaux précieux un rapport qui pût durer; d’où ils concluaient que des deux il fallait que chaque peuple en adoptât un pour eu faire sa monnaie, à l’exclusion de l’autre. C’est en Angleterre que cette opinion s’est fait jour le plus et le plus tôt. Dès le dixseptième siècle, elle fut émise par sir William Petty. Locke la reprit et la développa, quelques années plus tard, non par hasard dans quelqu’une de ses compositions philosophiques, mais bien dans un des écrits spéciaux qu’il publia à l’occasion des difficultés que rencontrait le gouvernement britannique dans son système monétaire.
< La monnaie est la mesure uniforme de la valeur des choses,
< avait dit sir William Petty (1). Le rapport de la valeur de ( l'or à celle de l’argent se modifie selon que les entrailles de c la terre offrent à l’industrie humaine plus de l’un ou de f l’autre; par conséquent, on n’en peut prendre qu’un pour i faire de la monnaie. > Locke fut plus explicite. i Deux mé- I taux tels que l’or et l’argent, dit-il, ne peuvent servir au
< même moment, dans le même pays, de mesure dans les « échanges, parce qu’il faut que celte mesure soit perpétuelle- « ment la même et reste dans la même proportion de valeur. • Prendre pour mesure de la valeur commerciale des choses, « des matières qui n'ont pas entre elles un rapport fixe et « invariable, c’est comme si l’on choisissait pour mesure de la f longueur un objet qui fût sujet à s’allonger ou à se rétrécir, f II faut donc qu’il n’y ait dans chaque pays qu’un seul métal « qui soit la monnaie de compte, le gage des conventions et la t mesure des valeurs (2). t
Depuis Locke, cette opinion fut soutenue en Angleterre par
de franeg), dont à peu près les deux tiers en or. Le monnayage même de ISiS excède de beaucoup la moyenne des années précédentes.
(1) PolUical an anaiomy of treland, chapitre X ; ouvrage publié en 1691, parmi ses œuvres posthumes.
(2) Fttrlher coniiderationt coueeming raising the value of money, ouvrage publié h la Un du xvii« siècle. Voyex volume il, pages 75 et 76 de la réimpression de 1759.
COUR» d’économie politiqde.
plusieurs boinnies considérables; cependant elle n'a absolument dominé dans la législation anglaise qu’en 181 G. Locke, frappé de ce que la monnaie d'argeut était la plus usuelle sur le coutinent, à l'exception du petit royaume de Portugal, donnait à ce métal la préférence et semblait croire même que l’or ne pourrait jamais devenir la monnaie universelle. Il en était de même de M. Harris, un des administrateurs qui ont jeté le plus de lumières sur la question des monnaies, de l’autre côté du détroit. Par contre, le public anglais, d’instinct, avait plus de penchant pour l’or, qui est plus portatif. Entre l’autorité d’hommes éminents et le goût du public, le gouvernement restait en suspens, sans prendre aucun parti. A partir de la (in du dix-septième siècle, l’Angleterre est le théâtre d’une lutte continuelle entre les deux métaux. La législation oll'rc une suite de compromis entre la préférence du public pour l’or, et le désir du gouvernement de ne point abandonner l’argent. Enfin, après plus de cent années de tiraillements, l’avautago est resté, dans la loi comme dans la pratique, à l’or, qui avait la prédilection nationale.
La refonte générale, qui se fit à grands frais au commencement du règne de Guillaume III, eut pour objet de doter le pays d’une monnaie d’argent dont on frappa une valeur de G,88'2,909 liv. st. (environ 17S luillious de francs), mais on maintint la pièce d’or. Cependant, à ce moment, le rapport entre l’or et l’argent cessa d'être impérativement lixé par la loi : le parlement s’était contenté d’indiquer un maximum que l'or ne pourrait excéder relativement à l’argent.
On croyait avoir fait tout ce qu’il fallait dans l’intérêt de la monnaie d’argent; il n’en fut rien. L’or demeurait la monnaie la plus usuelle dans le commerce. En 1717, le grand Newton, qui était maître de la Monnaie et qui trouvait, au milieu de ses admirables travaux scientifiques, le temps de remplir tous les devoirs de cette charge, déclarait, dans un rapport, que si l’on n’avisait bientôt, il ne resterait plus qu’une bien faible partie des espèces d’argent qu’on avait fabriquées avec une si grande dépense.
Par une fantaisie difficile à expliquer, le public prenait alors
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la guinée, pièce d’or, pour 21 */’ schelliiigs d’argent, quoique intrinsèquement, d’après la valeur comparée des lingots des deux métaux, elle n’eût dû passer que pour 20 ‘/^ schellings ou 20 ^/3. Newton proposa, comme le seul moyen qu’on eût de sauver la monnaie d’argent, de fixer impérativement la valeur de la guînée à une somme en argent qui fût au-dessous de celle qui était admise abusivement. Suivant lui, pour qu’il y eût parité, le cours légal de la guinée relativement à l’argent aurait dû être mis à 10 ou 12 deniers (1 fr. 06, ou 1 fr. 26) audessous de 21 '/ît schellings. Par une inconséquence surprenante de la part d’un esprit aussi ferme et aussi puissant, il ne crut pourtant pas devoir conseiller une diminution de plus de 6 deniers sur le cours usuel. Conformément au rapport de Newton, une proclamation royale ordonna que le pair de la guinée serait de 21 schellings. Ce rapport était rendu absolument obligatoire pour tout le monde. La mesure manqua complètement son effet. Elle avait pour objet de restituer la faveur à la monnaie d’argent, elle assura la prééminence à l’or, car elle laissait à celui-ci un cours supérieur à ce qui aurait dû être d’après le prix comparé des lingots. Jusque-là les guinées étaient désignées par les ordonnances (1), comme des pièces de 20 schellings; c’était par tolérance que le gouvernement les avait laissées circuler pour 21 ^l- ics avait prises lui-méme
à ce taux dans l’acquittement des impôts. Les pièces d’or n’étaient pas positivement investies par la loi du privilège qui fait l’essence de la monnaie, celui de ne pouvoir être refusées en payement, ce qu’on nomme en Angleterre être legal tender, quoique l’usage, tout puissant de l’autre côté du détroit, fût de les recevoir sans contradiction. La proclamation nouvelle en fit un legal tender, sur le pied de 21 schellings : à ce taux, personne ne pouvait les refuser quoiqu’elles ne valussent réellement que 20 schellings et demi ou 20 schellings deux tiers. Aussi, à partir de ce moment, l’or a-t-il été, de fait, la monnaie de l’Angleterre. Les pièces d’argent n’y furent même pas renouvelées pendant le cours entier du dix-huitième siècle,
(1) Je veux parler ici des actes appelés MinlindenUires,
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car, d’après lord Liverpool, de 1717 à 1800, on n’en a frappé que pour 648,748 livres sterling, tandis qu’il sortait de l’hôtel des monnaies une masse presque incalculable en or. En 1774, une loi statua que désormais la monnaie d’argent ne serait plus admise en payement que jusqu'à concurrence d'une somme de 25 livres sterling (environ 630 fr.); au delà de cette somme, le créancier n'était tenu de prendre la monnaie d’argent qu'au poids de 5 scliellings et 2 pence par once. C’était admettre entre les deux métaux le rapport de 15,21 à 1. Enfin, en 1816, passa la loi qui ne reconnaît d’autre monnaie que celle d’or. De ce moment, l’argent a cessé d’être pour les débiteurs la matière d’une offre légale, un legal tender (1), à l’égard de tout payement où il s’agit d’une somme de plus de 2 livres sterling, parce que la plus forte pièce d’or est de 2 livres (2).
L’histoire de la Grande-Bretagne est plus instructive que celle de la France sous le rapport du conflit entre les deux métaux, parce que les phénomènes monétaires s’y présentent plus nettement. Chez nous ils sont plus confus, parce qu’ils se compliquent de l’altération presque continuelle des monnaies.
(1) La pièce d’un scliciling et les autres pièces d’argent ne sont plus regardées que comme du billon, en Angleterre, depuis 1SHJ; le schclling d’argent, tout assimilé qu'il reste au vingtième de la livre sterling d'or, dans les menues Iransactiuiis, est aujourd’hui sur le pied de G6& la livre au lieu de 62 qu'un y tnilloil auli’ufois, alors que, par rapport à l'or, l’argent valait plus qii’aujuurd’liui. C’est un scigneuriage que prélève l’État sur les pièces d’argent.
Si l’on considérait 20 schcilings d’argent comme l’cquivalcnt d’un souverain en or, par suite de ce scigneuriage, le rap|>ort entre l’or et l’argent serait de 1 : 1A.28S. En réalité, le rapport est i : 13.575 d'après la valeur comparée des deux métaux, en supposant que le cours des lingots soit, comme il l’est communément, de 3 livres 17 scliellings 10 | deniers pour l’once pesant d’or et de 5 scliellings pour l’once d'argent, au titre des monnaies respectives. Le scigneuriage prélevé ainsi sur l’orgcnt, en y comprenant le bi'iissagc, s’élève à 10 pour cciit.
(2) Voyez l’ouvrage de lord Liverpool, A TreatUc on lhe coin», etc., de la ]Kige 61 à la page 93.
LA MOi^NAIE, SECTION IV, CHAPITRE II.