CHAPITRE II
Si dans un Élat In monnaie devait {Ire composée d'un seul des deux mclnux précieux, pourrait-on justifler la préférence exclusive qu'on donnerait à l'un ou à l'autre?
S'il fallait absolument choisir entre les deux métaux, lequel mériterait la préférence? L’or est plus portatif, c’est un avantage digne d'attention pour les transactions courantes de la vie; il se compte bien plus rapidement, c’est commode pour les payements du commerce. L’or, mêlé d’une dose convenable d’alliage, résiste mieux au frottement: le frai sur la monnaie d’or est quatre fois moindre que sur la monnaie d’argent. On a dit, il est vrai, que 1 gramme d’or perdu valait 15 ou 16 grammes d’argent; mais qu’importe, du moment que la monnaie d’un État, lorsqu’elle serait en or, absorberait 15 ou 16 fois moins de métal qu’en argent. Sur deux points intéressants, la supériorité est donc du côté de l’or. Mais l’essentiel est de comparer les deux métaux sous le rapport de la fixité de la valeur.
Sur ce sujet, que faut-il croire? Un savant économiste anglais, qui a traité avec beaucoup de distinction la question de la monnaie, M. Senior, est d’opinion que les fluctuations passagères qu’occasionnent les incidents divers de la politique ou les dérangements du commerce afiTectent l’or plus que l'argent. Dans ces cas-là, en effet, l’or, beaucoup plus mobile, répond plus instantanément à l’appel qui en est fait dans un autre État ou sur un autre marché. Ainsi une guerre qui fait rechercher l’or, une crise en Angleterre qui déterminera l’or à s'y rendre du continent, semblent devoir aussitôt causer un enchérissement de ce métal dans les pays où on le prendra; de même, une révolution qui effrayera les riches, et qui déterminera beaucoup de personnes à se procurer les moyens de fuir, ou à cacher sous le moindre volume possible des sommes plus ou moins fortes. Mais aussi, grâce à cette mobilité même, le niveau doit se rétablir plus facilement. Pour ce qui est des
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variations dans la production annuelle, le même auteur est d'avis qu’elles atteignent l’or moins que l’argent. Que si de ces idées spéeulatives ou passe à l’examen des cotes publiques des lingots, il semble d’abord que la question soit aisée à résoudre, puisqu’elle se réduit à relever des chiffres authentiques; mais on est aussitôt arrêté par une difficulté : chez nous la monnaie courante est en argent, le cours de l’argent est réglé par le tarif des hôtels des monnaies. La loi ayant défini le franc un poids de 5 grammes d’argent à 900 millièmes de fin, et les hôtels des monnaies étant tenus de frapper, à la volonté des particuliers, des espèces, moyennant la retenue de 1 fr. 50 c., l’argent en lingots, ramené par supposition à 900 millièmes, ne peut pas être au-dessous de 198 fr. 50 c., ni atteindre 200 fr. Le cours de l’or s’exprime en argent et peut varier ostensiblement dans une plus forte proportion. Eu Angleterre, où il n’y a de monnaie légale que l'or et où le monnayage se fait indéfiniment et gratis, sur la réquisition des particuliers, ou tout au moins de la Banque, le cours de l'or reste déterminé d’une manière à peu près invariable, et seul le cours de l’argent, qui là s’exprime en or, est susceptible de modifications bien sensibles. Mais si la cote apparente de l’or monte à Paris, comment savoir si c’est parce que l’or a haussé relativement à l’argent ou parce que l'argent a baissé relativement à l’or? Pareillement, si l’argent semble être en hausse à Londres, il est possible que l’argent soit réellement enchéri; mais il se peut aussi que ce soit l’effet d’une baisse de l’or. Il faut donc dans chaque cas soumettre les résultats apparents à une critique attentive et se rendre compte des événements et des circonstances, afin de remonter des effets aux causes, et ce n’est pas toujours facile. Si, l’or ayant monté, je vois qu’une guerre a déterminé une demande extraordinaire de pièces de ce métal, je puis répondre que la majeure partie au moins de la hausse apparente est bien réellement du fait de l’or. De même, eu cas de baisse de l’or, si j'apprends qu’il est arrivé à Londres une masse de lingots de la Sibérie; ou si, après que les côtes du Mexique auront été tenues bloquées pendant quelque temps, j’aperçois que l’or a baissé à Paris, je dois penser, non que ce
mêlai a réellement diminué de valeur, mais que c'est l’argent qui a monté. C’est seulement lorsque les faits sont bien caractérisés qu’ou parvient à discerner la réalité derrière l’apparence; lorsqu’il s’agit de variations très-faibles, et en temps ordinaire, il est à peu près impossible de décider de quel côté a été le changement.
Les faits peuvent même être plus complexes que nous ne venons de le dire, car il est possible que les phénomènes observés résultent des variations des deux métaux à la fois, soit qu’ils aient eu tous les deux le même mouvement, soit que leurs oscillations aient été opposées. Dans le premier cas, les écarts se contrarient; dans le second ils s’ajoutent, et du semblant à la réalité il y a loin dans l’un et dans l’autre.
Les témoignages qu’on peut recueillir sur les variations respectives qu’éprouvent les deux métaux précieux doivent donc être accueillis avec beaucoup de réserve. Ils auraient besoin d’être interprétés, et avant qu’on n’en lire aucune conséquence, il conviendrait de les soumettre à une enquête minutieuse; sinon rien de plus incertain que tout ce qu’on écrira au sujet du degré de fixité qui est propre à chacun des deux.
Lord Liverpool mentionne des résultats apparents qu’il présente comme si c’était la réalité même, et d’où il conclut que l’argent varie beaucoup plus que l’or. En vingt-deux ans, de 1774 à 1797, l’argent en piastres aurait varié sur le marché anglais de 12 0/0, et pendant une seule année, en 1797, la variation aurait été de plus de 9. L’or, dans le même temps, variait de moins d’un demi-centième, d’après le taux des achats faits pour le compte de l’bôlel des monnaies, lin autre relevé, fourni à lord Liverpool par un manufacturier de Birmingham, accuserait pour l’argent en lingots plus de variation encore; dans un intervalle de dix ans les oscillations seraient allées jusqu’à 19 0/0, et pour les lingots d’or elles auraient été bornées peudaut quarante et un ans à 5 0/0. Ici le prix est estimé en billets
de banque; mais ce type-là ne saurait être pris pour une tierce valeur bien immuable. Il s’agit de savoir en quel métal les billets de banque étaient remboursés pedHant ce temps-là : c’était sans doute de l’or, à l’exclusion de l’argent : ce serait une raison
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pour que les variations eussent été moins apparentes pour l'or. 11 se pourrait aussi que l'intervalle de quarante et un ans dont parle Liverpool comprenne une partie de la période pendant laquelle la Banque avait cessé de donner des espèces en éeliangc de ses billets, ce qui avait déprécié ceux-ci (i). Eu résumé, lord Liverpool, contrairement à Locke, se prononce eu faveur de l'or. Il en donne encore cette raison à l'égard de l'Angleterre que, dans un pays riche, où le commerce est considérable et où les transactions communes roulent sur de plus grandes valeurs, c'est le métal le plus approprié.
M. Léon Faucher (â) cite des renseignements plus modernes d'où ressort pour l'argent, sur le marché anglais, une variation apparente de 6 0/0. Dans leur rapport final, MM. Dumas et de Colmont montrent qu'en France, de 1818 à 1838, le plus grand écart (apparent) de l'or a été de 2 ^j,o 0/0. Jamais pendant cet intervalle l'or n'est monté à 16 fois l'argent, ni descendu à 15 fois et demie. Eu l'an xi, le rapport a varié de 14.78 à 15.61; c'est un écart de 5 0/0. En 1807, le rapport avait dépassé 16, et il ne fut pas de moins de 15.91 jusqu'en 1812 (3). L'était sans doute l'effet de la guerre.
Je ne repousse pas absolument l'opinion de lord Liverpool quant à la plus grande fixité de l'or, pour de longues périodes. A cela il y a une raison tirée de ce que les piocédés d'extraction de l'or, beaucoup plus simples que l'exploitation et le traitement des mines d'argent, ne se prêtent pas à autant de perfectionnements ; c'est donc un motif pour que, à l'égard de l'or, la mobilité des frais de production soit moindre, quand on embrasse de longs intervalles de temps, pendant lesquels les arts peuvent faire des progrès. Mais aussi les alluvions aurifères formées des débris d'une chaîne de montagnes peuvent être fort différentes en richesse de celles d'une autre chaîne, de sorte que, lorsqu'une nouvelle région s'ouvre à l'exploitation, il peut, si le gite est d'une étendue considérable, en sortir un élément tout
(1) Voir il ce sujet A Trtalifê on the coins, etc., pa};es 16i-i6S.
(2) Recherches sur l'or el sur l’argent, page 77.
(.t) Rapport de décembre 1839, page 78.
nouveau pour la détermination de la valeur courante de l’or. C’est ce qui est arrivé après la découverte de l’Amérique ; c’est ce que la Russie d’Asie a paru, dès i838, devoir produire après un délai plus ou moins long ; c’est enfin ce que devra occasionner le lavage des sables de la Californie, si les informations qui viennent de cette contrée sont exactes; sans préjudice des effets possibles qu’il est permis, à ceux qui essayent d«t deviner l’avenir, d’attribuer à l’exploitation des sables de l’Afrique, pour l’époque où la civilisation aura pénétré dans cette immense péninsule.
Tout considéré donc, il faut convenir que les raisons sur lesquelles on avait appuyé la plus grande fixité de la valeur de l’or, et par conséquent la préférence exclusive qu’on réclamait pour ce métal en tant que matière monétaire, n’ont rien de péremptoire. Il s’en faut de beaucoup que la croûte de la planète ait été assez bien explorée encore pour qu’on ait une idée suffisante des richesses qu’elle recèle en or et en argent, et pour qu'on ne soit pas encore, à l’égard de l'un comme de l’antre, sous la menace incessante d’un imprévu qui déjouerait toutes les spéculations de l’esprit.