CHAPITRE III
Motifs qu'on a de maintenir aux deux métaux les atiributions monéluircs.
Quand bien même l’or répondrait plus exactement à quelques-unes des idées qu’on peut et doit avoir sur la monnaie, serait-ce assez pour prononcer l’exclusion de l’argent? En faveur de ce dernier métal, il y a lieu d’allégner des convenances qui compenseraient un degré moindre de perfection idéale, en supposant que la perfection fût le lot de l’autre, ce qui n'est point. Ce n'est pas simplement un ménagement à avoir pour la routine, quoique ce soit une affaire où la routine mérite d’être prise en grande considération. L’argent continuera de servir
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de monnaie dans ia plupart des États, à moins de phénomènes inouïs jusqu’à ce jour. Je n’affirmerais même pas que ce soient les États pauvres qui doivent garder l’argent, pendant que les riches s’adonneraient à l’or; car, des deux États européens dont l’or forme ou a formé la monnaie principale, si l’un est le plus riche de tous, l’Angleterre, l’autre est un des plus Ütisérables, le Portugal.
L’argent possède, à un degré très-suffisant , toutes les qualités qui sont requises pour servir de monnaie. C'est essentiellement une substance monétaire. Du moment qu’il en est ainsi, ne pourrait-on pas soutenir que la loi aurait tort de lui refuser la qualité de monnaie ? Les lois doivent se conformer à la nature des choses. Montesquieu ouvre VEiprit des lois par ces paroles : f Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rap- « ports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. i
 l’appui de l'opinion que ce serait un mai de ne pas employer simuliauément , pour l’office de monnaie, les deux métaux que la nature a qualifiés pour cette destination, il est possible de trouver des preuves jusque dans la pratique de l’Angleterre elle-même, où le principe est cependant que l’or seul est de la monnaie. Quand on a réglé comment pourrait être composé l’encaisse métallique de la Banque, on a senti qu’on porterait préjudice et à la Banque et au pays si l’on en bannissait l’argent. Ainsi la loi de 1844 statue que la base métallique de la Banque peut être formée d’argent dans la proportion en valeur de 1 contre 4 d’or. La Banque est tenue de rembourser ses billets contre de l’or; mais elle donne des billets contre de l’argent en prenant celui-ci au cours du jour. Voici les paroles de Sir Robert Peel pour justifier celte infraction, car c’en est une, au système monétaire de son pays :
c La faculté d’exporter de l’argent au lieu d’or, lorsque nous avons lieu d’expédier des métaux à l’étranger, est le véritable moyen de corriger l’inconvénient d’un système monétaire différent de celui des autres peuples, et si la Banque n’était autorisée à émettre des billets contre de l'argent, cet inconvénient pourrait nous affecter d'une rude façon. La vente de cet argent en temps opportun dispensera de frapper des pièces d’orinutile-
ment et en tiendra lieu. L’argent fourni par l'Amérique, et depuis quelque temps par la Chine, arrive à des époques assez régulières; si la Banque n’a pas l’autorisation de l’acquérir, il sera acheté par des commerçants qui l’enverront aussitôt sur le continent où est le principal débouché de ce métal. Aucun capitaliste ne consentira ù le garder, parce que le profit à attendre d’une variation de prix compenserait bien difilcilemenl la perte d’intérét. Quand le cours du change est déprimé et que l’argent est en hausse, une pareille exportation d’argent est avantageuse : elle solde nos comptes avec les autres pays. Mais supposons des circonstances inverses, un change haut et l’argent en baisse, cet argent sera vendu à plus bas prix que si la Banque avait eu la faculté de l’acheter; et en retour, il nous viendra de l’or dont l’arrivage sera en pure perte pour le pays, de même que le transport de l’argent au dehors. Jusqu’ici la Banque a eu l’habitude d’acheter les lingots d’argent sur le pied de 4 sch. 11 'js deniers l’once (au titre légal), et les piastres, à raison de 4 sch. 9 'ji l’une, ce qui, au prix de la monnaie française, répond à 77 sch. 9 d. l’once d’or (au titre légal). Quand le change baissait, et qu’il y avait des remises à faire sur le continent, la Banque vendait ses lingots d’argent; cette vente tenait lieu d’une exportation d’or, laissait un petit profit à la Banque, et dispensait de l’obligation où l’on aurait été, à un moment antérieur, de changer de l’argent contre de l’or.
< Une exportation d’argent qui ii’est pas appelée par le cours du change fait momentanément hausser celui-ci; celte hausse temporaire, tant qu’elle dure, porte préjudice à tous les commerçants qui peuvent avoir à tirer sur le continent afin de payer nos importations.
( Un approvisionnement d’argent à la Banque est utile à notre commerce, particulièrement pour l’Inde et la Chine. Les commerçants ont souvent besoin de ce métal pour faire des remises , et seraient forcés d’en envoyer chercher sur le continent, où il leur reviendrait plus cher que si la Banque en avait à leur fournir (1). »
(I) Scancr de la chnmbro des communes, du 20 mai 1844.
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Cet exposé de sir Robert Peel peut se résumer en ces termes, que toute nation qui a un grand commerce extérieur doit toujours avoir sous la main une réserve où les deux métaux figurent; quand on se réduit à un seul, on se crée un désavantage. Puisque les hôtels des monnaies sont des centres d’attraction fort naturels pour les métaux précieux, ne s’eusuit-il pas qu’il est avantageux de rendre ces établissements accessibles à run comme à l’autre?
Dans les pays où il y a de grandes institutions comme la Banque d’Angleterre ou la Banque de France, l’existence d’une monnaie double aurait l’utilité d’augmenter les garanties contre la suspension des payements en espèces de ces grands établissements régulateurs, sinon dispensateurs du crédit. Lorsqu’on peut s’acquitter avec deux matières, on est plus assuré d'en trouver cequ'oo en veut que si l’on ne pouvait payer qu’avec une.
Une monnaie à deux métaux soulève une objection sérieuse. Ce n’est plus une monnaie bomogène. Mirabeau critiquait l’emploi simultané de deux métaux, en disant: c La monnaie est une mesure, et une mesure doit avoir les mêmes rapports dans toutes ses parties. Or il est impossible de trouver (constamment), dans le cuivre et dans l’or, les mêmes rapports que dans l’argent. » Cependant, quand Mirabeau en vient à tracer un système monétaire, est-ce qu’il supprime la monnaie d'or? Non, l’expérience lui avait appris qu’il existe un ordre de transactions plus élevé que celles auxquelles suffit l’argent. Il décore la monnaie d’argent d’une qualification particulière : il l’appelle conatiiuiionnelle ; mais à côté il place la monnaie d’or, de même que, pour les menus échanges, la monnaie de cuivre (1). Il y a là, eu effet, un besoin qu'il faut satisfaire. La raison pure n’approuve pas qu’on identifie la valeur d'une quantité déterminée d’argent et celle d’une autre quantité d’or ; mais la pesanteur spécifique des métaux précieux fait qu’il est désirable d’en porter le moins
(t) Je fais ici abstraction, pour ce qui concerne la monnaie de cuivre, de cetle circonstance que, vu le poids excessif qu’elle aurait si l'on ne la frappait d'un seigneuriage, on l'aUeinl fortement de cette façon, c’est-à-dire qu’on émet des pièces dont la valeur réelle excède de beaucoup la valeur nominale.
possible. Si la dilTércnce des frais de prodiiclion est telle qu’il suilise de six grammes de l'uo pour équivaloir à peu près à ccut de l’autre, la tentation sera trop forte pour qu’on y résiste; et ou emploiera le premier, le plus précieux des deux; c’est l’argument en faveur de la monnaie d’or. Mais aussi bien, si ce métal précieux qu’on a préféré est, ce qu’est l'or, tellement cher qu’il soit physiquement impossible d’en frapper des pièces formant des sommes modiques, du genre de celles qu'on doit souvent tirer de sa bourse, il faudra pour cet ordre de transactions se servir d’un second métal qui ait moins de valeur. Ainsi , à côté de la monnaie d'or, il faut la monnaie d’argent. Voilà pourquoi la raison pure semble devoir se résigner à demeurer vaincue.
Il n’en est rien cependant , on peut avec quelque espoir de succès essayer de réconcilier la raison avec la nécessité.
Une première solution serait de restreindre l’emploi du métal supplémentaire à un certain nombre d’usages définis. C’est ainsi qu’en Angleterre les espèces d’argent ne sont obligatoirement recevable que jusqu’à concurrence d'une faible somme (50 fr.'. Un autre expédient en usage en Angleterre consiste eu ce que la Banque délivre de ses billets contre les lingots d’argent au cours du jour, jusqu’à la limite du cinquième de son encaisse métallique. Dans cette limite, l’argent est assimilé à l’or, en ce sens que, non plus en écus ou en schellings, mais en lingots, il devient un instrument d’écbange, tout démonétisé qu’il est selon la lettre de la loi; il le devient en se troquant impérieusement contre des billets, qui sont valables dans tout payement (I). Seulement la proportion entre les deux métaux n'est point immuablement fixée parla loi. Elle suit, au contraire, les variations du marché.
Le plan que proposait Mirabeau n’est pas sans quelque analogie avec l’usage imposé à la Banque d’Angleterre en faveur des lingots d’argent. Mirabeau demandait • qu’on eût des pièces d’or d’un titre et d’un poids déterminés, mais sans aucun rapport avec la monnaie d’argent, et leur valeur devait dépendre
(t) Sauf le cas où la Banc|ue iiiirnit siispciuln ses reiuboiirscmriils rn e.spèccs d’or.
14â COURS d’économie politique.
du prix de l’or dans le commerce (1 ). i L’or devait donc circuler dans le public comme un lingot dont la matière varie de prix, tout comme l’argent circule entre le public et la Banque d’Angleterre. Dans la pensée de Mirabeau, la circulation de l'or devait de cette manière être facile : il se méprenait : du moment que la valeur attachée à un morceau de métal n’est pas réglée dans le dernier détail, la circulation publique en est très-laborieuse dans les transactions communes. On ne pourrait se servir d’un pareil objet hors des affaires qui ont une notable grandeur, qui sont de véritables actes de commerçant; ainsi en Angleterre, les lingots d’argent, qui, par l’achat qu’en fait la Banque, redeviennent une espèce de monnaie, ne donnent lieu entre la Banque et le public qu’à des opérations importantes.
Le législateur français, quand il (il la loi du thermidor an ni, entreprit de suivre pour l’or les errements indiqués par Mirabeau. 11 prescrivit la fabrication de pièces d’or du poids de 10 grammes, au titre de 9/10, sans détermination de la valeur légale par rapport à l’argent, qui est le type. Cette loi resta sans application. Personne ne se soucia de faire frapper decesespècs de lingots. Les choses restèrent dans cet état jusqu’en l’an xi, où la loi du 7 germinal fixa le rapport de 1 à 15 1/2 entre les deux métaux. Immédiatement des pièces d’or furent frappées. La cause qui décida, en l’an xi, le monnayage de l’or, en est l’obstacle aujourd’hui; qu’est-ce donc à dire?
Que le système de l’an ni et celui de l’an xi, pris isolément l’un et l’autre, sont insuffisants. Avec le premier, les particuliers n’auraient su, dans les transactions de la vie courante, sur quel pied recevoir les pièces d’or : voilà pourquoi personne ne se risqua à en fabriquer. Avec le second, la difficulté a été levée pour un moment : le disque contenant 5 grammes 806 d’or fin a été appelé pièce de 20 fr. ; mais le rapport sur lequel cette dénomination de 20 fr. était basée n’était qu’éphémère, tandis qu’on l’avait supposé immuable. Dès que les circonstances ont eu changé, les pièces dites de 20 fr. ont cessé, en dépit de l’empreinte, d’être tout juste de 20 fr. L’or est sorti de la circulation.
(t) Discours déjà cilé, page 107.
La coQclusioa de ce qui précède est, ce me semble, qu’il con> vient d’établir légalement un rapport entre la pièce type en or et la pièce type en argent, mais de rendre le rapport légalement mobile, conformément à la révision périodique qui en serait faite dans des formes sacramentelles.
11 y aurait ainsi deux unités monétaires distinctes : pour l’argent, le franc; pour l’or, une pièce de 5 ou 10 grammes, à laquelle ou donnerait un autre nom, comme eu Angleterre le souverain, ea Amérique V aigle, en Russie Impériale. A des intervalles rapprochés, tous les cinq ans, tous les ans au besoin, une loi réglerait le rapport entre les deux unités, d’après la cote, non-seulement du marché de Paris, mais de Londres, d’Amsterdam, de Hambourg, de New-York. Rien ne devrait empêcher les particuliers qui auraient une préférence pour l’un ou pour l'autre métal de stipuler dans les contrats que les payements se feraient selon leur convenance.
Il y a tout lieu de croire que, par cet expédient, on satisferait, en France, au voeu du public, qui réclame une monnaie moins encombrante que celle d’argent, et cependant les principes de la matière ne seraient pas violés.
Les choses se passeraient à peu près comme si, tous les ans, on procédait à une refonte qui fût générale. On aurait bien un inconvénient qu’éviteraient des refontes aussi fréquemment répétées, si l’on pouvait y songer, celui d’espèces d’or qui ne seraient pas dans un rapport simple avec les espèces d’argenu Mais c’est un effqt de la nature même des choses; il faut l’accepter. Après tout, nous avons cet inconvénient en France aujourd’hui, et nous l’avons sous une forme plus incommode et plus préjudiciable.
Par la différence, très-forte jusqu’à ce jour, des quantités de travail ou de jouissance que payent les deux métaux précieux sous le même poids, eu d’autres termes, par leur inégalité de valeur spécifique, chacun d’eux a sa sphère assignée. 11 faut faire en sorte qu’ils l’occupent l’un et l’autre. C’est un dérangement pour les hommes que l’un des deux n’y soit pas.
Si, pendant les crises de 1825 et de 1847, les personnes qui, dans la Grande-Bretagne, disposaient d’une certaine masse
COURS d’économie politique.
d'argent, ont pu, par le moyen d’une exportation sur le continent, où elles l’ont échangé contre de l’or, en tirer tout l’avantage (je l'accorde pour abréger; je pourrais le révoquer en doute), il u'cn eût point été de même dans le cas où les peuples du continent auraient eu un système monétaire calqué sur celui des Anglais. Or, lorsqu’on juge excellent son propre syslcinc, il faut raisonner dans la supposition que les autres se l'approprieront, et si, dans ce cas, il devait avoir des inconvénients graves, c'est que l’excellence eu serait grandement contestable.
Un pourrait dire que les billets de banque donnent le moyeu de se passer de la monnaie d’or. Mais il faut faire attcntioii à la néeessité où l’on est de fixer à la moindre coupure des billets de banque une valeur passablement élevée. Chez nous, par exemple, le billet de banque de cent francs remédie peu à l'incommodité du poids de l’argent qu’on est obligé de porter dans la vie commune; car il faut changer le billet pour eiïectuer un payement, et, le reste ne fût-il que de la moitié, on a un faix d’argent. Le billet de cent francs est cependant une limite au-dessous de laquelle il serait très-dangereux de descendre.
Au sujet de la combinaison recommandée ici pour la monnaie double, consultons l’expérience, et nous trouverons des exemples très-significatifs qui la feront valoir. On aurait alors un système monétaire qui serait celui auquel s’arrêta l'Espagne, où la piastre et le quadruple, monnaies l'une d’argent, l’autre d'or, toutes les deux du même poids et du même titre (I), en rapport simple avec l’unité pondérale, circulait côte à côte, sans se gêner. La monnaie espagnole a été pendant longtemps la première monnaie du monde, reconnue pour telle par le philosophe et par le commerçant tout à la fois.
En Espagne, il y a des exemples d’édits promulgués dans le but de changer le rapport de valeur entre le quadruple et la piastre, les deux pièces restant intrinsèquement les mêmes.
(I) Je prends ici les clioscs avant ralléralion de litre mentionnée plus haut, paj:;c 28, et dont, au surplus, personne ne fut dupe ; après l'allération comme avant, le système de la monnaie double fonclioiina bien en Espagne.
Mon savant ami, M. Isidore Lœwenslern, m’a indiqué la prag- . matique du 17 juillet 1779 qui modifie dans ce sens celle du 16 mai 1737, laquelle elle-même avait remanié un plus ancien état de choses, fondé sur ce que réellement la valeur de l’or, relativement à l’argent, était primitivement moindre.
Le gouvernement russe, qui est venu après les autres, de manière à profiter de leur expérience , a adopté le système du double monnayage sans aucun rapport obligé entre les deux métaux.
L’édit de 1810, qui a fixé le système monétaire de la Russie, consacre le monnayage de l’or aussi bien que de l’argent. Les pièces d’or sont Vimpériale, qui fut évaluée primitivement à 10 roubles d’argent, et la demi-impériale, la seule pièce qui soit usitée aujourd’hui (i), qu’on estima à 5 ; mais il fut entendu que la proportion de valeur entre la monnaie d’or et la monnaie d’argent n’était pas invariablement déterminée. Le rouble d’argent est exclusivement la monnaie dans laquelle se règlent les transactions stipulées en espèces métalliques, à moins de convention contraire, et l’édit du n juillet 1859, qui a définitivement restauré le système monétaire, a maintenu ces principes. Par rapport à l’argent, la monnaie d’or a un cours mobile aux yeux de la loi elle-même.
La Russie moderne cependant a fait moins bien que l’Espagne des siècles précédents. Non-seulement la piastre elle quadruple d’alors, comme les pièces qui portent les mêmes noms aujourd’hui, sont en rapport simple avec l’uuité de poids, mais encore rien n’y est inscrit qui implique un rapport quelconque de valeur entre l’un et l’autre métal. Le rouble, pièce d’argent, et l’impériale, pièce d’or de l’empire de Russie, ont un rapport complexe avec l’unité de poids, et la pièce d’or porte en toutes lettres cinq roubles, 11 est vrai que l’inscription n’est qu’un vain mol aux yeux du gouvernement lui-même. En vertu de l’édit du juillet 18.59, la monnaie d’or circule avec une pii me, de 3 p. 0/0 aujourd’hui, par delà la valeur nominale, et la pièce dite de cinq roubles est prise, régulièrement, par les receveurs
(1) Ou ne fi'uppc plus (riinpénules eiiUèreb.
COURS n’iîCOWOMIK roMTlQUE. 1^
COURS d’économie politique.
des deniers publies, sur le pied de o roubles et 15 kopecks, et donnée de même, sauf à n’étre plus agréée et comptée bientôt i|ue pour une valeur un peu moindre ou un peu plus forle, suivant que le cours relatif des lingots des deux métaux aura varié dans un sens ou dans l’autre. Il eût été plus correct et plus simple de ne pas qualifier les pièces d'or d'un autre nom )|ue celui d’impériale ou demi-impériale, et de ne pas leur donner une empreinte qui est devenue mensongère.
On se rappelle que les pièces d’or de l’ancien régime, le louis d’or et le double louis, ne portaient point qu’ils fussent de H et de 48 livres. La loi leur attribuait cette valeur par rapport à l’argent, mais la loi aurait pu changer sans que l’empreinte des monnaies d’or fût en contradiction avec le nouveau cours qu’elles auraient eu.
Il ne faut d’excès en rien. On a cru à tort, en Russie, qu’on pouvait étendre l’attribution monétaire à plus que les deux métaux qui en sont investis depuis l’origine des temps historiques, du consentement de tous les peuples. Trouvant de la convenance à monnayer le platine, parce que les terrains métallifères de l’empire en contiennent, le gouvernement russe se mit à fabriquer, en 1828, des pièces de 3 roubles, puis de 6 roubles en 1829, et de 12 roubles en 1830, toutes en métal fin, sur le pied de ô'”" 45 par rouble. Le monnayage du platine a absorbé, pendant la période des huit premières années, 7,003 kilogrammes de ce métal. On a continué cette fabrication jusqu’en 1845, où l’on s’est a])erçu qu’on s’était trompé. Elle a cessé par l’ukase du 22 juin (4juillet), qui a démonétisé le platine. Depuis cette époque, les alluvions platinifères ont à peu près cessé d’être exploitées. L’extraction totale du platine, jnsques et y compris 1835 (1), avait été de 14,737 kilogrammes; à |)artir de l’origine jusqu’à la fin de juin 1845, elle a été de 33,000 kilogrammes. En supposant que le rapport du monnayage à l’extraction suit resté le même après 1845, la masse d’espèces monnayées en platine aurait été de 15,000 kilogrammes à peu près.
(1) A (Kirtir de 1824, jusqu'en 1828, elle avait été très-faible, toujours au-dessous de 410 kilog.
tl MONNAIE, SECTION IV, CHAPITRE III. 147
Nous avons indique plus haut (1) les causes pour lesquelles le platine est impropre à faire de la monnaie, et semble devoir l’étre toujours, en quelque quantité qu’on l’extraie, à moins qu’on ne découvre un procédé qui permette d’élaborer ce métal à peu de frais.
Dans cette tentative du gouvernement russe, on avait commis la faute de fixer un rapport entre la valeur d’un gramme de platine et celle d’un gramme d’argent. On avait adopté celui de 5. 20 à 1. C’était mettre le platine an tiers de l’or.
Les autorités qui se sont prononcées pour la monnaie double, de préférence à la monnaie d’un métal unique, sont assez nombreuses. Ce sont en général des hommes d’affaires éminents ou des hommes d’Étal illustres. Je citerai entre autres lord Âshburton (M. Baring) et M. Gallatin.
M. Gallatin, qui a eu à traiter la question, à une époque où rien ne faisait présager la richesse des gîtes d’or de la Russie boréale et de la Californie (2), se prononce pour la monnaie double, par le motif suivant :
« Nous sacrifions, dit-il, la substance à l’ombre , lorsque, pour éviter une fluctuation éventuelle, douteuse, d’un demi pour cent, dans l’équivalent universel , nous provoquons , par l'exclusion qui s’ensuit pour l’or, ce débordement de billets de banque, seule chose qui puisse compromettre le type de la valeur. »
Ici M. Gallatin se place au point de vue de la convenance des États-Unis. Son but est d’introduire dans le pays une forte proportion d’espèces métalliques, afin que le billet de banque, banni des menus actes de la vie, soit réduit à l’attribution commerciale proprement dite, et que par ce moyen il y ait constamment sur le marché des États-Unis une affluence de métaux précieux dont on puisse se servir pour le remboursement des billets de banque en espèces. 11 est démontré, en effet, que le péril du système des banques américaines, ce qui fait qu’aux
États-Unis la promesse de rembourser les billets en espèces
(I) Srclioii I, chnpili e I.
{i) CoHsitJeralionii on lhe rurrtntjt and banking tystem of lhe United Statei, publié en 1831 , page 63. '
i48 covns d'écokomie politique.
est souvent illusoire, c'est que les billets, à force d'élre petits, oui rempli les moindres canaux de la circulation ; il n'y a plus de place pour les métaux précieux, et ceux-ci se détournent du pays. 11. Gallaiin estimait que le péril serait diminué si, à côté de la petite quantité d’argent qui circulait, on établissait une circulation d’or. L’Amérique du Nord eût été alors un grand marché pour les deux métaux précieux, elles banques au besoin en auraient profité.
Ou voit par là combien la nécessité ou les convenances propres à chaque État modifient les conclusions qu’une logique absolue lire d’un seul principe, adopté à l’exclusion de tout autre. En pareilles matières, le vrai, le juste, l’opportun, résultent du balancement d’un grand nombre de principes et de circonstances.
Certainement l’éTéncmcnt va démentir ce que M. Gallaiin disait, en 1831, de l’étendue des oscillations des métaux précieux. La limite d’un demi pour cent qu’il y assignait sera bien dépassée, selon toute apparence (1). Mais l’inconvénient d’une plus grande fluctuation serait paré, autant qu’il est possible, si l’on adoptait le système où la loi s’abstiendrait de lier par aucun rapport permanent l’un des métaux à l’autre, et où l’on en ferait deux monnaies distinctes, entre lesquelles cependant des lois périodiques fort rapprochées établiraient un lien provisoire.
En France, la relation établie entre les deux métaux par notre système monétaire ne saurait demeurer plus longtemps inscrite dans nos lois. En vertu de la législation actuelle, aucun receveur des deniers publics, aucun employé des grands établissements du genre des messageries ou des chemins de fer, aucun marchand détaillant, aucun hôtelier, à qui l'on présentera une pièce d’or dite de iO francs, ne la prendra pour plus de 20 fr. Voilà pourquoi, à l’exception des voyageurs et de quelques personnes riches des grandes villes, personne ne porte de monnaie d’or. Il eu serait autrement si les pièces d’or étaient mises par la loi à leur valeur vraie. ^
(t) Vüir plus loin la section qui est consacrée à examiner la queslion de savoir si une baisse de la valeur des métaux précieux est probable.
U MONNAIE, SECTION IV, CHAPITRE III. i49
Le législateur a eu tort de ne pas y pourvoir. Il avait un précédent tout trouvé dans la législation russe. Mais, le trésor public n'ayant rien à perdre à la hausse qu'avait éprouvée l'or et ne pouvant qu'y gagner, le gouvernement s'occupait d'autres affaires. Il est à croire que le motif de son inaction ne subsistera pas indéfiniment. Si la Californie cl la Russie boréale licnneul seulement une partie de ce qu'elles semblent promettre, il faudra bien que les pouvoirs publics interviennent. Â moins d'une loi nouvelle, les particuliers tireront à eux le bénéfice de la législation actuelle en payant, autant qu'ils le pourront, leurs impôts en monnaie d'or. 11 nous viendrait de la monnaie d'or frappée à l'étranger avec notre coin, et avec le titre et le poids de nos pièces ; dès lors comment la reconnaître et la refuser ?
Ouand on songe qu'il suffit que l'or baisse de 3 ou 4 pour cent pour que cet effet s'accomplisse , on reste convaincu qu'une réorganisation de notre système monétaire, qui soit conforme aux principes, n'est pas une mesure qui puisse s'ajourner.