CHAPITRE III
Fausseté et danger de la doctrine qui repréiente la monnaie comme un signe arbitraire, au lieu d'un équivalent. — Comment la monnaie a été faUiflée dans le moyen ége et jusqu’à une époque rapprochée de nous, à la faveur de cette doctrine. Invention du droit de seigneuriage. — Conséquences plus extrêmes encore qu'on a tirées de la même doctrine.
La qualité de marchandise que nous attribuons à la monnaie lui est si bien inhérente que pas un peuple, originairement, n’a conçu la monnaie d’une autre façon. On en a la preuve dans le nom même qu'a porté dans presque toutes les langues Tunité monétaire ; c’est l’unité de poids, la livre ou le marc pesant du mêlai qu’on adoptait, cuivre ou argent, qui d’abord a été nominativement et de fait la mesitre à laquelle se rapportait la valeur des choses. Dans la plupart des pays de l’Europe, il y a encore des pièces de monnaie qui s’appellent la livre ou le marc. Pour l'orc’élait une fraction déterminée de la livre. Le sicle d’Ahraham est un poids d'argent; l'as romain était à l'ori-
nux ouvrage.s qui Iruitcnt spécialement In matière et nolammeut aux suivants ;
Le Blanc, Traité historique des monnaies de France ;
Diipré de Sniul-Maur, Essai sur les monnaies, 174(>;
Lonl Liverpool, .t Treutiseon theioins, eic., 1805, réimprimé en 184C; Diirenu de lu .Malle, Economie politique des Romains;
Bœckh, Economie politique des Athéniens ;
Lcbcr, Appréciation de la fortune privée au moyen dye.
(I) l.urd LiverpuoI, page iO de la rciuipressiuu de ISiU.
gine une livre de bronze; l’aurcMs, qui fut la monnaie d’or de Jules César et des empereurs jusqu'à Constantin, était taillé à raison de quarante à la livre romaine. Telle avait été déjà la taille première du denier d’argent (1). Chez les Grecs, la drachme est à la fois l’unité pondérale et l'unité monétaire. Le talent représente également un poids (2). Bien plus, à l’origine, ou se contentait de peser les métaux qui remplissent la fonction de commune mesure et d’équivalent universel; au lieu de nos disques revêtus d’une empreinte, c’étaient de petites barres ou de petits lingots qui circulaient. C’est plus tard seulement qu’on leur donne une forme déterminée et qu’on les revêt régulièrement d'une marque qui en certifie le poids et le titre ou degré de finesse.
Le premier peuple qui parait avoir fabriqué de la monnaie est le peuple phénicien, le même qui inventa l’alphabet. Les Égyptiens furent longtemps sans connaître la monnaie, ou du moins sans la pratiquer, même après qu’ils eurent fait de grands progrès dans les arts et qu’ils eurent élevé des monuments magnifiques. Ce n’est pas à dire pour cela qu’ils ne se servissent point des métaux précieux comme intermédiaires dans les échanges; je parle ici de monnaie coulée ou frappée.
La même notion de marchandise appliquée à l’or et à l’argent se retrouve nettement dans la civilisation orientale, de laquelle nous avons été, dans notre Occident, si longtemps séparés, ce qui ne veut pas dire cependant que nous ne lui ayons emprunté beaucoup de choses. En Chine, de nos jours, la qualité de marchandise n’est pas même dissimulée dans l’argent par l’opération du monnayage. De même qu’à l’origine chez les Romains (5), l’argent ne s’y monnaye point, je veux dire ne s’y met pas en disques d’un poids et d’un titre déterminés et
(1) Voyez VÉionomie politique des Romains , de M. Dureau de la Malle, (orne I, pages iS et suivantes.
(2) D'après les tables annexées I) l'fconomie politique des Romains, de M. Dureau de la .Malle, 1. 1, pages 44G et 447, l'as était un poids de 326 grammes; \a drachme attique, sous Périclès, de 4 grammes 35 centigrammes; le talent atlique, de la même éj)0<]ue, de 26 kilogrammes 107 grammes.
(3) Le lecteur pourra voir les travaux de .11 .M. Tessieri et Marclii, cités dans l'Economie politique des Romains, t. I, page 15.
COURS d'économie POUTIQUE.
revêtus d'une empreinte connue. Dans les transactions, on stipule la remise d’un poids d’argent sycée, c’est-à-dire exempt de tout alliage. L’impôt s’acquitte réellement en argent sycée^ le trésor n’en reçoit pas d’autre. Les piastres d’Amérique ou d’Espagne circulent sans avoir le caractère de monnaie reconnue par l’État. Mais les banquiers et les marchands chinois de Canton ont l’habitude d’y imprimer des estampilles, ce qui les défigure et finit par les briser, et elles continuent alors de circuler comme des lingots d’un titre connu. Le taél d’argent, dont plusieurs voyageurs parlent comme d’une monnaie chinoise, n’est que l’indication d’un poids déterminé d'argent fin (38 grammes •'*!>/ioo). 11 n'y a d’espèce monnayée chinoise que le H ou uien, pièce de cuivre et de toutenague, dont il faut douze cents pour faire une piastre, ce qui la met à moins de la moitié de notre centime. Dans l’empire Mogol, on frappait une seule monnaie d’argent, la roupie sicca, fort connue partout sous ce nom, qui est celui de l’unité du poids. De même pour l'or, les Mogols avaient le mohur ou sicca pesant (1).
Il est en Europe une nation qui a gardé ces traditions primitives jusqu’à nos jours. La pièce d’or et la pièce d’argent d’Espagne, le quadruple et la piastre, sont du même poids toutes les deux (27 grammes 45 milligi^ammes), et ce poids commun est exactement le dix-septième de la livre de deux marcs de Castille. Rien n’indique sur le quadruple qu’il doive être compté pour un nombre déterminé de piastres d’argent. 11 est ce qu’il est par lui-méme, un poids déterminé d’or fin.
Une autre notion cependant s’est répandue et a acquis un grand empire, durant le moyeu âge, en Europe, et quelque fausse qu’elle soit, elle demeure accréditée dans quelques esprits. L’empreinte que reçoivent l’or et l’argent, dans les hôtels des monnaies, n’est pas autre chose qu’une attestation donnée par le souverain du poids et du titre de chaque pièce. Lorsque l’autorité royale se fut affermie, la possession d’un
(i) Voir te travail de M. de Monligny, attaché à l'ambassade de France en Chine. Ce travail a été inséré sous le numéro 519, dans la publication bi-inensuellc du mini.stère.du coinincrcc, sous le titre de Manuel du négociant français en Chine (murs et avril 1846).
Là monnaie, section I, CHAPITKE III. {21
hôlel des monnaies fut réservée à peu près exclusivement aux rois, dont en effet le certificat devait être supposé plus valable que celui des seigneurs, et le droit de battre monnaie fut déclaré régalien. Dans ces temps d'ignorance brutale et de pouvoir absolu, on imagina, ou l'on fit semblant de croire que c'était la figure du monarque, ou tout autre signe apposé en vertu de son autorité souveraine, qui faisait la valeur de la monnaie, et on en lira la conclusion qu'il pouvait à son gré diminuer la quantité de métal fin contenue dans chaque pièce, sans que celle-ci perdit de sa valeur. De la l’altération des monnaies qui fut si fréquemment eu usage jusqu'à une époque fort rapprochée de nous, jusqu'au règne de Louis XY inclusivement en France. Sous l’empire de cette hallucination du despotisme, les monnaies ont été viciées à ce point que la livre française avait fini par ne plus être que la qualre-vingtseptième partie du poids d'argent fin primitivement convenu (1). En Écosse, la livre se maintient intacte jusqu’en 1296, ensuite elle est réduite au trente-sixième. Le florin a perdu les cinq sixièmes aux moins. En Angleterre, la livre d’argent n’éprouve aucune altération jusqu’à l’entrée du quatorzième siècle; ensuite, pendant une période de près de trois cents ans, qui se termine sous Élisabeth, elle tombe par degrés au tiers (2) de ce qu’elle avait été (5), et elle est demeurée à ce
(1) La livre de Charlemagne renfermait la même quanlitc d'urgent qui forme 87 franes de notre monnaie, d’après les reeherclies de M. Guérard, et le franc ne diffère de la livre des derniers écus que d'une fraction insensibie. D'après l’itnnuaire du bureau de» Longitude», l’écu de G livres de la refonte de 1726 vaudrait, ubstracliun faite de l’or qui s’y trouvait accidentellement, 6 fr. 1 c. La livre tournois, monnaie de compte, dans ie même Annuaire, est portée & 98 c.
(2) Plus exactement 32/93.
(3) Il y a eu un intervalle de huit ans, de I3ii3 ù 1551, qui comprend les trois dernières années du règne de Henri VIII et les cinq premières de sou fils Édouard VI, pendant lesquelles la dépréciation a été beaucoup plus grande. Le titre des pièces d'argent, qui était d’abord de 925 millièmes (11 onces 2 deniers de fin conlre 18 ilcniers d'alliage), fut alors réduit successivement ù 250 millièmes. Mais Édouard VI, la sixième année de son règne, revint à un système plus juste; il en posa le principe, et ses seeurs Marie et Élisabeth, qui lui succédèrent, achevèrent de le mettre à exécution.
22 COURS d'économie politique.
point jusqu'à ce que, après ]a paix de 1815, le parlement ait démonétisé l'argent. La monnaie anglaise est, de toutes les monnaies des anciennes monarchies de l'Europe, celle qui a été le moins faussée (1). La piastre turque, qui a eu pour point de départ la piastre espagnole, d'une pièce d'argent de 5 fr. 45 c., s'est peu à peu transformée en une monnaie de bas aloi d'une trentaine de centimes. Dans leur avidité, les souverains allèrent jusqu'à croire qu'il pouvaient transmuter les métaux et les faire prendre les uns pour les autres. C’est ainsi que des pièces d'or se sont changées en pièces d'argent ou de cuivre. Le florin, monnaie d'or fort estimée d'abord, est devenu une monnaie d'argent qu'on retrouve sous deux types différents en Allemagne. Le maravédis est le plus frappant exemple de cette transmutation , au rebours de celle que poursuivaient les alchimistes. C'était jadis une pièce d'or qui vaudrait aujourd'hui 17 ou 18 francs. Ce n'est plus qu'une pièce de cuivre d'un centime et demi (2).
Dans l'antiquité, peut-être parce qu'on était plus voisin de l'institution de la monnaie, et qu'on en avait l'invention plus présente à l’esprit, les altérations furent plus rares. La république romaine abaissa deux fois sa monnaie de bronze, d'abord des cinq sixièmes et puis de moitié. Elle le fit publiquement comme une nécessité sous laquelle on courbe la tête après avoir épuisé tous les efforts. C’était au fort de la première et de la seconde guerre punique. L'État fit banqueroute à ses créanciers. La seconde fois du moins, on prit des mesures pour que les relations entre les particuliers en fussent peu affectées. Si, sous les empereurs, on ne respecta pas constamment la monnaie d'argent, si même on la vicia quelquefois à l’extrême, on se montra assez scrupuleux envers la monnaie d'or, qui était devenue la régulatrice des transactions. L’aurm de Jules César ne varia que de 40 à 45 par livre pesant, même sous les Néron et les Héliogabale. Le solidus d’or, qui succéda à Vaureus,
(t) Lord Liverpool, ji Treatise on the coins, etc.» pages 121 et suivantes, réimpression de 1846.
(2j Idem, ibid.
ne fui guère cliaugé davaniage. Même au déclin de l’empire, les empereurs d'Orient et d’Occident se faisaient une loi d’en maintenir le poids et le titre, et M. Dureau de la Halle cite à ce sujet un passage remarquable d'une novelle de Valentinien III (1). Circonstance qui donne un mérite peu commun à cette bonne foi du gouvernement de Rome, les tentatives de faux monnayage par les particuliers furent, à de certaines époques, multipliées et audacieuses (3).
Il parait qu'à Rome on ne percevait, à l’occasion du monnayage, aucune taxe, et qu'on y rendait aux particuliers qui apportaient des métaux à la monnaie tout ce qu'ils en avaient livré, poids pour poids, litre pour titre (3). Mais les rois du moyen âge procédèrent différemment sans vergogne. Ils partirent d’un droit do setpn^urtaj^e, qu'ils s'attribuaient et qui, dans une certaine mesure, pouvait se justiOer. La fabrication des monnaies coûte quelque chose : ils étaient fondés à s’indemniser de ces frais en donnant la monnaie pour un peu plus que les métaux bruts; mais le seigneuriage qu’ils exigèrent dépassa toujours le montant des frais de fabrication de la monnaie ; il finit même, ainsi que nous le dirons, par en être entièrement distinct, et par être considéré comme un bénéfice légitime, qu’on dut payer à part, en sus de la dépense occasionnée au prince par le monnayage.
(i) Éconnmie polilifiue des Romains, t. I, page f)fi.
;3) Entre antres preuves de cette assertion, on petit citer ce qui se passa, nu témoignage de l’linc, livre XXXIII, en faveur de Marins Gralidianus, le meme à qui Catilina, qucltpics années plus lard, lit subir, sous raulorilé de Sylla , un supplice dont t’alrocitc a été signalée ii la vindicte du genre liumain par Q. Cicéron, frcrc de l’orateur, par Luc.iin, par Sénèque et par d'uuircs poètes ou historiens. Gratidianiis prit, assez indûment au surplus, mais ici peu importe, l’initiative d'uuc loi pour la répression des faux nionnayeurs. Le peuple romain lui en eut une rcconnaissnnrc infinie ; les tribus lui éievèrent des statues dans tous les carrefours (in omnibus vicis). A ce moment, les lionncurs rendus i Gratidianus et ù scs images furent audessus de tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. Les dieux n’en recevaient pas davantage. Il fallait donc que le .service qu’il avait rendu répondit ii un besoin bien urgent, c'est-ù-dire que Rome fût infestée de fausse monnaie. (Voir une notice sur une statue présumée de Gratidianus, par M. de Clarac, 1821.)
(3) Lord Livcrpool, A Treaiito on Iht coins, etc.
24 COURS d’économie politique.
Le scigneuriage fut d’usage universel dans le moyen âge : le roi saint Louis, justement renommé pour son rigoureux esprit de justice, prélevait Iiii-méme un seignouriage qu’aujourd'hui on trouverait abusif. De son temps, on recevait à l’Iiétel des monnaies l'argent des particuliers, sur le pied de 54 sous 7 deniers le marc de fin, et on en faisait 58 sous. C’était donc un seigneuriage de sous 5 deniers sur 54 sous 7 deniers, ou de près de 7 pour cent. Mais qu’était-ce en comparaison de ce que prirent quelquefois les rois ses successeurs? Le mandement du 2.> novembre L556 (règne de Jean II) faisait fabriquer 12 livres avec un marc de fin qu’on payait aux particuliers 7 livres 8 sous; c’était un seigneuriage égal aux ^/a de la matière même. Dans les quatorzième et quinzième siècles on trouve de nombreux exemples d’exactions semblables ; il y en a de plus scandaleux encore (1): le mandement du 25 mai 1559 ordonnait la fabrication de 18 livres avec une quantité de métal que le prince payait 4 livres 10 sous.
Ce qu’il y avait de plus triste pour les particuliers, c’est qu’au lieu de procéder à la façon des sultans turcs qui modifiaient la monnaie toujours dans le même sens, en diminuant indéfiniment la quantité de métal fin contenue dans la piastre, les princes occidentaux, et surtout les rois de France, revenaient de temps en temps sur leurs pas, non pour se conformer à la justice, mais bien pour réaliser, en sens inverse, un bénéfice égal à celui que l’altération de la monnaie leur avait procuré d’abord. Le trésor ne recevant plus que pour 1 livre, par exemple, les pièces qui la veille s’appelaient de 2 livres, le souverain y gagnait une fois de plus le montant de la dépréciation première. Aussi, l'bisloirc des monnaies françaises, pendant quelques siècles, offre t-clle une grande quantité de fois le relèvement de la monnaie après qu’elle avait été abaissée. Quand on veut donc mesurer le dommage que la falsification des monnaies a causé au public, il ne faut pas se dire seulement que le nom d’une livre s’est appliqué définitivement à une quantité d’argent qui ne représentait plus que la quatre-vingt-
(1) Leber, Forluiic privée au moyen âge, pages 227 à 255.
seplicnie parlic du poids primitif, il faut sc souvenir que la monnaie a fait plus d’une fois le chemin qui sépare ce point d’arrivée du point de départ. Il y eut une époque où le rapport entre le prix qu’on donnait du marc pesant des métaux précieux à l’hôtel des monnaies et le nombre des pièces dites d’une livre qu’on en frappait (1) changeait plusieurs fois dans le courant d’une année (2), même d’une semaine (3).
Comme les espèces monnayées ne sont qu’une marchandise intermédiaire et ne passent qu’en celle qualité, les changements que les princes apportaient au poids ou au titre des monnaies entraînaient toujours, du moment qu’ils étaient connus, un changement pareil dans les prix. Si le législateur donne faussement le nom d'une livre à ce qui n’était reçu hier que pour une demi-livre d’argent fin, chacun, aussitôt qu’il en est informé, demande dans les échanges une double quantité de ces prétendues livres. Â l’opération, le souverain a gagné de s’acquitter pour la moitié de ce qu’il devait, tous les débiteurs privés ont participé au bénéfice de la même iniquité ; mais la crise passée, le dommage une fois subi, les transactions entre le prince et ses sujets, et de particulier à particulier, se font comme sur l’ancien pied. Aussi, pour jouir longtemps des
(1) Suivant que le rapport entre le prix qu'on donnait ilu mare pesant des iiiclaux précieux, à l'iiùlel des monnaies, et le nombre des pièces d'une livre qu'on taillait dans le marc, sc rapprochait ou s'éloignait de l'unité, le bénéfice que s'arrogeait le prince sur les monnaies diminuait ou nugmentail. .Alodifier arbitrairement ce rUpporl, de manière à le diminuer, était donc un moyeu d'opérer des profils illégitimes.
(i) « Ou mois de mai à lu fin de septembre I3ü5, le prix payé par le roi varia de 6 livres 10 sous ii 16 livres. Le 32 mai, le marc de lin monnayé étant à 12 livres 10 sons, l’hûtcl des monnaies en donnait 6 livres 10 sous; au nioLs de Juillet, le prix était de 10 livres, quoique le même marc ne fût i|u'à 12 livres 16 sous, et en septembre il ne payait que 12 livres 10 sons de ce marc, dans lequel on lailluil alors 20 livres. » (Lcbcr, page 23i.)
On a des exemples de prix appliqués & une même monnaie et portés en quelques mois, par eruei de 10, 20 et 30 sous, au double de leur premier état. (Ibid., page 232.)
(3) « Il y cul pendant ce règne (Jean II) d’étranges désordres dan.s les monnaies. Le prix des monnaies, aussi bien que du marc d'argent, changeait presque toutes les semaines cl même quelquefois plus souvent. » (Le Blanc, page 238.)
COURS D’éCONOVtE POLITIQUE.
profits tic la spoliation, les princes eurent-ils recours aux cliangomcnts clandestins. Ce fut ainsi qu’ils en Tinrent à s'assimiler complètement aux faux monnayeurs qui travaillent dans l'ombre. Philippe le Bel s’est distingué entre tous par cette détestable pratique. Aucun prince n’a autant que lui mérité le surnom de faux moniiayeur par lequel le désignait le peuple de Paris et dont Dante l'a flétri dans son Enfer, il fit Il cette occasion d’impudents mensonges. Il affirmait dans ses édits que les nouvelles émissions i étaient de cette niesme bonté que au temps du saint roy Loys, i pendant que ce n’élait point (1).
Sous le roi Jean, qui était si scrupuleux de tenir ailleurs sa parole, les instructions aux agents des monnaies leur ordonnaient d’employer toute espece de dissimulation; il était enjoint que les nouvelles espèces fussent en tout semblables à la monnaie courante, sauf le titre, qu’on aflaiblissait. Comme pour les distinguer, on y mettait une marque appelée différence; le mandement recommandait t d'y mettre la difl'érence la moins apercevante que l’on pourvoit, » ou bien < de n’en mettre aucune et pour cause, » ou 11 s’en expliquait, en ajoutant, I pour tenir la chose plus secrète. • ( Ordonnance du 27 juin 1360 et autres.) On ne se bornait pas à tromper le public, on abusait encore de la bonne foi des changeurs ou commerçants en métaux précieux, en les payant avec des espèces au-dessous du titre spécifié dans les ordonnances. Dans ce cas, le mandement, tenu secret comme un crime, menaçait les maîtres et les employés des monnaies du châtiment le plus sévère, s’ils osaient révéler ce mystère d'iniquité aux marchands de métaux, qui en devenaient les premières victimes, t Sur le serment que vous avez fait au roi, tenez cetté chose secrète, > dit le mandement du 24 mars 1330. f Gardez si chers comme avez vos honneurs qu’ilz (les changeurs) ne saichent la loi (le titre) par vous, à peine d’être déclarés pour traistres. » Voilà comment s’exprime un mandement de septembre 1351 (2).
(1) Bailly, Uitloire financicre de la fronce, tome I, page 70.
(2) Lcbcr, page 232.
LA SIONNAie, 8ECTI0N I, CUAPITBE Ht. 27
Ainsi on ne se contentait pas de voler le public, on le démoralisait par l’exemple du souverain! Cette rapine eut la bonne fortune qui échoit souvent aux abus chez les nations qui se sont laissé dépouiller de leur liberté; elle acquit l’autorité de la chose jugée et devint respectable. On discuta dans les états généraux la convenance de racheter aux princes leur droit de faux monnayage, moyennant une somme une fois payée. Le marché fut passé sous le roi Jean (1), ce qui n’empécha pas les altérations postérieures. Finalement, le goût de la jurisprudence s’étant répandu, et les formes extérieures du droit ayant acquis beaucoup d’empire, des sophistes, comme il s’en rencontrera toujours pour se mettre au service de toute tyrannie, édifièrent une doctrine complète pour la matière. La monnaie ne fut plus une marchandise, ce qui supposait pour chaque pièce un poids déterminé de métal fin; elle devint, en droit public comme en fait, un st'^ne soumis au bon plaisir du souverain. Par ce simple artifice de vocabulaire on légitimait le brigandage que le prince exerçait envers ses sujets, quand il les forçait à prendre pour un certain poids d’un certain métal, ce qui n'en était qu’une partie; on sanctionnait le bouleversement des fortunes privées qui résultait de ce que les débiteurs s’acquittaient avec beaucoup moins qu’ils ne devaient. L’opération de la fausse monnaie eut elle-même sou nom légal et bienséant : cela s’appelait, dans les édits, augmenter la monnaie, parce qu’on augmentait le nombre des pièces dites livres qu’on taillait dans un marc d’argent. Dans cette langue étrange on disait que la monnaie était diminuée, lorsqu’on restituait à la livre une portion de sa valeur première, en frappant un moins grand nombre de pièces du même nom avec la même quantité de métal. Tout, jusqu’au sens naturel des mots, était falsifié. Mais du moins une fois la doctrine bien établie, l’opération de changer les monnaies se fit publiquement; ce fut l’exercice d’un des droits reconnus au souverain.
La France est le pays où cette théorie, conçue pour la réhabilitation du faux monnayage exécuté par le souverain, avait été
(1) Builly, chapitres lit cl IV.
28 COURS d’économie rOLITIQUE.
le plus élaborée et oii elle fut le plus en honneur. Même après la refonte de 1726, à partir de laquelle nos auuales u'offrent plus d'augvientalion de la monnaie, l'esprit de rapine resta dans l'administration pour tout ce qui touchait à la fabrication des espèces. Dans un discours que Mirabeau prononça en décembre 1790, et qui peut être considéré comme un traité sur la monnaie, je trouve un exemple utile à rappeler de cette inspiration malfaisante. On sait, et nous y reviendrons quand nous parlerons de la falsification des monnaies, qu’on accorde une petite latitude de poids et de titre aux fonctionnaires ou agents chargés du monnayage, parce qu'il est physiquement impossible d'atteindre tout juste le degré mathématiquement fixé par la loi. Sous l'ancien régime, cette tolérance avait des limites plus écartées que de nos jours; mais un gouvernement honnête doit ordonner qu'on en use le moins possible. Ân contraire, le directeur de l'administration monétaire, par une lettre circulaire, avait reproché à ses subordonnés de ne pas fabriquer les pièces assez faibles pour qu’il en pût résulter un plus grand bénéfice pour le roi. Ce monument d'ineptie ou de rap.acité, qui imputait à crime aux agents des monnaies que les espèces d’or et d’argent fussent « trop bien faites, » comme disait Mirabeau, était du 2 avril 1779.
Parmi les gouvernements civilisés, celui de l’Espagne est le dernier qui ait cru pouvoir clandestinement vicier les monnaies. C’est ainsi que la monnaie d'or, déjà altérée en 1772, fut mise, eu 1786, à 875 millièmes. Le titre des monnaies espagnoles qui étaient fabriquées dans le nouveau monde était primitivement de 917 millièmes. < Â Mexico, dit M. Duport, en donf naut à un essayeur des monnaies son diplôme, on loi remettait
< (en l’obligeant à faire serment de n'en point parler), pour
< essayer l’argent du monnayage, un poids particulier qui,
< quoique marqué comme correspondant à 1 1 deniers, n’équit valait véritablement qu'à 10 deniers 20 grains (1). i
Les gouvernements actuels de l'Amérique espagnole prélè-
(t) Il s'ogit ici lie l'argent qui du titre de 917 millièmes avait été réduit à 905. Pour l’or, l'altération était plus rorle. Voir la Production des métaux précieux au Mexique, par M. Duport, page 173.
LA MONNAIE, SECTION I, CnAPITRE III. 29
vent, tant à titre de seigneuriagc que pour frais de fabrication, une part appréciable de l’argent et de l’or qu’on apporte aux hôtels des monnaies, indépcndaiument d’autres droits perçus directement à la sortie du lerriloire. En 1841, c’éUtit au Mexique de 4 'I-, pour l’argent et à peu près autant pour l’or (1). Il est vrai que dans ces pays, où les mines sont exploitées en grand, c’est un impôt analogue aux taxes qui, en Europe, sont établies sur les produits du sol ou de l’industrie, à l’excise anglaise, ou à nos droits sur les vins et eaux-de-vie; ou plutôt, l’Amérique ayant le monopole de l’approvisionneincul du monde en argent, et le métal extrait des mines étant, après le monnayage (2), presque en totalité exporté des pays producteurs, c’est un tribut que les gouvernements de l’Amérique espagnole se font pa)cr par les autres peuples qui n’ont pas de mines ou n’en ont pas ce qu’il leur en faudrait pour se suffire. C'est comme si le gouveruemeiit des États-Unis frappait d’un droit de sortie les cotons bruts que toutes les manufactures de l’Europe vont chercher dans l’Amérique du Nord, ou comme si le gouvernement sicilien mettait une taxe sur l’exportaiion du soufre. Mais il serait plus simple, si l'on veut maintenir le profit de l'État tel qu’il est, de confondre en une seule les deux perceptions, celle de la monnaie pour seigneuriage proprement dit, et celle de la douane.
Une fois qu’il était admis que la monnaie cessait d’élre un équivalent, ainsi que les hommes l’avaient conçue et instituée, pour n’étre plus qu'un signe, il devait arriver qu’on allât bien au delà du changement qui avait consisté à diminuer la quantité du métal fin contenu dans chaque pièce de monnaie. On était sur une pente qui devait conduire à substituer à l’or et à l’argent d'autres métaux moins appréciés, et même d'autres substances plus dépourvues de valeur intrinsèque, finalement, de simples inscriptions sur le papier.
(I) Duport, page 176.
(2j Au Mexi<iue, la sortie des mélaux précieux en lingots est proliitéc. Il en était de même jusqu’il ces derniers temp.s dans toutes les républiiiiics de l’Amérique espagnole, et le Mexique n’csl pas le seul qui ait persévéré dans l’ancien système.
30 COl'RS d’écomomie politique.
C'est ainsi, en effet, que les choses se sont passées. Il est peu de pays qui n’aient eu leur papier-monnaie. Il en est quelquesuns où l'on a tenté de substituer systématiquement et généralement le cuivre à l'or ou à l'argent; la Russie en a offert l’exemple le plus manifeste : c'était à l'époque où ce grand empire n’était encore que sur les confins de la civilisation. Eu 1655, le czar Alexis eutl’idée, dit Storch, de substituer le cuivre à l'argent de manière à rendre celui-ci absolument inutile dans la circulation. Il fit frapper des kopecks de cuivre, de même volume que les kopecks d’argent, qui étaient alors la principale monnaie courante, et il ordonna de les recevoir pour la même valeur comme le souverain les acceptait lui-même sur ce pied dans ses caisses. Les kopecks de cuivre, dont la quantité d’ailleurs était d’abord limitée, se soutinrent bien jusqu’à 1658; mais à ce moment la dépréciation commença. Eu 1659, les kopecks de cuivre s’échangeaient contre ceux d’argent sur le pied de 101 contre 100; eu 1661 iis n’étaient plus admis qu’avec une perte de moitié, au commencement de l’année suivante pour le tiers, puis le quart, puis le huitième, le neuvième, et enfin, en juin 1663, le cours était de 15 pour 1. A cette époque une révolte éclata à Moscou à cause de la monnaie de cuivre , que le czar, en conséquence, dut supprimer (1).
Le papier-monnaie est la formule extrême de cette idée que la monnaie est un signe. L’idée étant donnée, l’émission du papier-monnaie en découle tout naturellement. Sous cette forme nouvelle, la notion de la monnaie signe, substituée à celle de la monnaie marchandise, a attiré des désastres sur les nations, et particulièrement sur la France. Ce fut notamment la base de l’échafaudage que dressa Law et qui, en s’écroulant, couvrit la France de ruines et de honte; mais nous réservons pour une autre partie de ce cours ce que nous avons à dire du papiermonnaie.
Aristote, dont le nom était entouré d’un si grand respect pendant les siècles du moyen âge, n’avait cependant point admis la notion d’après laquelle la monnaie ne serait qu’un signe.
(t) storch, Cours d’économie politique, édition de Paris, tome IV, page 79.
Il avait, au contraire, parfaitement exposé, dans sa Politique, l’origine de la monnaie, et il en avait bien déterminé les caractères principaux. On en jugera par l’extrait suivant : « Ou f convint, dit-il, de donner et de recevoir dans les échanges c une matière qui, utile par elle-même, fût aisément mania- < ble dans les usages habituels de la vie; ce fut du fer, par « exemple, de l’argent, ou telle autre substance dont on déterf mina d’abord la dimension et le poids, et qu’enfin, pour se c délivrer des embarras de continuels mesurages, ou marqua t d’une empreinte particulière, signe de sa valeur (1). » En ces ternies, la question est admirablement posée et résolue eu même temps. 11 n’y a de signe dans la monnaie que l’empreinte qu'elle porte, et sous ce signe il y a inséparablement la substance.