‹ La monnaieChapitre 53 sur 81 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nécessite de la eonverlihililé des litres de crédit en niéluux précieux.

Dans tous les emplois dont on vient de voir l’énumération, le crédit implique une stipulation qui ouvre à la partie créditée la faculté d’obtenir la livraison d’une somme effective, c’est-àdire d’une quantité déterminée d’argent ou d’or. Ce sont constamment les métaux précieux qu’on a en perspective, ils servent de gage à la transaction, de base on de mesure au crédit.

Celte faculté de conversion, immédiate ou prochaine selon les cas, en métaux précieux, est une indispensable garantie pour que la stipulation inscrite sur les billets de banque, sur les lettres de change, cl sur les autres titres de crédit, soit véridique. ü«elle autre incontestable sûreté puis-je avoir, en effet, que tous ces engagements représentent un certain nombre de francs, c’est-à-dire un certain nombre de fois 5 grammes d’argent au titre de 9/10 de fin, si ce n'est le pouvoir de les échanger effectivement contre celte quantité de métal? Avec celte sûreté, tout est net; sans elle, il y a de l’équivoque, et il peut y avoir un impudent mensonge. On a beau dire, un franc sur le papier n'équivaut à un franc, en réalité, que si je le puis troquer contre le poids d’argent que la loi a qualifié d'un franc.

La faculté de conversion n’est pas absolument la même avec

tous les titres, avec tous les mécauismes du crédit. Envers les uns, elle est immédiate et même permanente; envers une seconde catégorie, où sont les lettres de change, elle est réservée pour un instant déterminé, peu éloigné d'ordinaire. Ces différences sont motivées sur la destination diverse des titres et des mécanismes. L’essentiel, c’est que, pour tous indistinctement, la faculté subsiste, et que, au moins pour un certain instant fixé d’avance, elle soit absolue.

La nécessité que cette conversion soit praticable, si elle est requise, fixe une limite à l’emploi du crédit. 11 est bien clair que si vous tendez le ressort du crédit à ce point que, toute crise à part, dans l'état habituel des choses, on soit exposé à ce que les espèces ne puissent répondre aux demandes qui peuvent raisonnablement se présenter,' vous avez transgressé le point où cesse l’usage légitime du crédit, et vous vous trouvez dans la région de l’abus.

On aperçoit déjà de ce point de vue ce qu'il y a de chimérique dans les inventions qui consistent à émettre, sous des noms plus ou moins propres à donner le change, du papier-monnaie, je veux dire du papier absolument inconvertible en espèces métalliques. Elles ne sont propres qu’à jeter du trouble dans les transactions, en les dépouillant de toute mesure certaine. Tout papier-monnaie par lui-même est mensonger. Du moment, eu effet, qu’il porte l’indication d’une quantité de livres ou de francs, il consiste dans la promesse d’une certaine quantité, parfaitement définie, d’argent ou d’or (car, répétons-le pour la centième fois, une livre ou un franc n’est pas autre chose), et puis, il est entendu que la promesse ne se réalisera point, qu’on s’y soustrait. L’assignat de 5, 10 ou 20 francs de la révolution française revenait à un engagement qui aurait été ainsi conçu : L'État reconnaît devoir au porteur vingt^cinq, ou cinquante, ou cent grammes d'argent, au titre de 9/10 de fin, et en post-scriptum : Mais l'État se refuse absolument h payer au porteur la susdite quantité dargent, quelque requis qu’il en puisse être. Quand les assignats furent, ce qui leur arriva bientôt, dépréciés des trois quarts, et que l’État les émit sur le pied de la dépréciation même, l’iinposlurc fut flagrante.

COORS D'ïCOtlOMIE POIITIOOE. 51

563 coms d'i^comohib politiqüb.

Mais n’empiélons pas ici sur le sujet du papier-monnaie (1).

Un peuple dont la morale est solide supportera, sans inconvénient, une plus grande extension du crédit qu'un autre dont le caractère aura médiocrement de fermeté et d’équilibre; car, chez le premier, la confiance ne s’ébranlera pas légèremeni; chez le second, il pourra suflire d’un accident pour troubler les esprits. Dans les temps difficiles, chez celui-ci, on tombera facilement dans la panique; che2 celui-là, on serrera les rangs, et, en se soutenant mutuellement, on traversera le défilé. Dans un sauve qui peut, tout système basé sur le crédit doit s’écrouler, car le sauve qui peut est la négation même du crédit. Chacun alors court après les métaux précieux; et comme il n’y en a pas, à beaucoup près, pour tout le monde, comme il y en a d’autant moins qu’il était fait plus d’usage du crédit, il s’ensuit une catastrophe d'autant plus grande qu’on avait plus élevé l’échafaudage.

On reconnaît, par là, ce qu’il était naturel de pressentir, que le degré où peut être porté l’u.sage des mécanismes d’une organisation commerciale avancée est subordonné, chez chaque peuple, à la valeur morale des individus. De même que les hommes d’État doivent, dans leur sagesse, proportionner le développement de ces mécanismes perfectionnés à la solidité morale des populations, de même l’histoire a Un moyen de juger de la valeur morale comparée des natiops, à Un instant donné, par l’extension respective que les diverses institutions de crédit auront reçue et comportée chez chacune d’elles. Pareillement, dans la série des âges, ce serait un moyeu comme un autre de se rendre compte du degré relatif d’avancement moral qui a caractérisé la civilisation successivement, que de déterminer l’étendue qu’auraient acquise, à chaque instant, le crédit et l’eusemble des faits qui y louchent. Ou voit ici une des applications de cette vérité permanente et générale, qu’en fait de grandeur, le principal, ce qui élève et soutient tout le reste, c’est le moral.

(i) Je le traiterai dans le prochain volume.

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