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CHAPITRE II

S’il est vrai que, comme on l’a tlil, tout soit plus cher dans les pays riches.

Dans un discours prononcé en 1848, qui fui fort applaudi, un éloquent homme d'Élat, M. Thiers, a avancé que, dans les pays riches, tout étail plus cher, ce qui ne les empêchait pas d’être florissants. Ce ne serait donc rien moins que l’éloge de la chcrié qu’aurait fait cet orateur célèbre. Prise à la lettre, celle assertion est erronée ; il n’est pas exact que tout soit plus cher dans les pays riches. Mais, rcslrcinlc à un certain nombre d’articles, l'opinion émise en 1848 par M. Thiers, cl soutenue auparavant par d’autres personnes, appelle des commentaires auxquels nous consacrons ce chapitre et les deux qui suivent.

M. Thiers aura vraisemblablement voulu dire que, dans certains pays qui en elTel sont riches, comme r.\ngletcrre, les aliments sont plus chers que dans d’autres, comme l’Allemagne et la Russie, où il y a bien moins de richesse, ce qui est parfaitement vrai. Mais si le pain et la viande .sont plus chers à Londres qu’à Vienne ou qu’à Saint-Pétersbourg, c’est d’abord parce que la population y est plus dense, ce qui, surtout sous l’influence d’une législation douanière resirictive, avait déterminé à produire du blé et du bétail sur des terrains où c’est plus diflicile et dans des conditions peu favorables. Envisagée d’un certain point de vue, l’abondance des capitaux dans la Grande-Bretagne n’est pas une cause d’cnchérissemcnl pour les subsistances; elle tend, au contraire, à en abai-sscr les prix, puisque, mis à la portée de l’agriculture et employés avec intelligence, les capitaux tendent énergiquement à accroître la puissance productive du travail agricole, comme de tout autre travail, et à faire baisser le prix des denrées par conséquent. Si l’Angleterre était encore plus riche, je veux dire si elle avait, pour une même population, encore plus de capital, une partie de ce capital servirait à améliorer encore plus les terres, à perfectionner davantage la culture, et par suite tendrait à faire encore baisser le cours des denrées.

On pourra remarquer quMci je confonds deux choses qui sont pourtant distinctes, la richesse et le capital. C’est que, en fait, il est exact de supposer que, dans la Grande-Bretagne, l’accroissement du capital soit à peu près proportionnel à celui de la richesse. Assurément, si l’augmentation de richesse, accusée chaque année par les inventaires des agriculteurs, des manufacturiers, des commerçants et des autres professions, était en totalité employée à acheter des diamants, de la vaisselle plate, des antiques ou des tableaux de maîtres, le capital resterait stationnaire pendant que la richesse grossirait, et l’augmentation de la richesse n’aurait pas l’effet qui vient d’étre indiqué, de susciter une tendance à la baisse des denrées. Mais ce n’est point ainsi que se passent les choses chez nos voisins : ils font du capital, beaucoup de capital (1).

Ce serait grandement s’abuser que de croire qu’en Angleterre tout soit plus cher. Si certains objets fort nécessaires, j’en conviens, y sont à des prix plus élevés qu’ailleurs, d’autres objets, que tout homme civilisé, ne fût-il qu’un simple ouvrier, apprécie beaucoup, et peut, sans s’en faire accroire, juger de son ressort, y sont à plus bas prix : on s’y vél à bien meilleur marché; on s’y chauffe mieux pour la même somme d’argent. Le pauvre y a mille articles divers à sa portée : ce sont des compensations, partielles au moins, à la cherté des aliments. Et puis, comme l’a fait remarquer M. Thiers, les salaires y sont plus forts, ce qui tend avec énergie à restaurer la balance en faveur de l’artisan et de l’ouvrier des champs et des villes.

Probablement l’Angleterre est désormais, de toute l’Europe occidentale, le pays où, par rapport au niveau habituel des salaires, les objets nécessaires à l’homme civilisé sont, dans l’ensemble, au plus bas prix. Ainsi que nous avons déjà eu lieu de le dire (2), c’est l’essentiel pour l’ouvrier et pour l’artisan. Mais,. même absolument parlant, je veux dire par rapport aux métaux précieux, un grand nombre de ces articles y sont à meilleur marché que partout ailleurs. A plus forte raison un

. (1) Püur la difl'ért'ncc cuire le capilal cl la richesse, voir pages 307 cl 320 (2) Page 88.

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parliciilier afsé, qui n'aura pas l’idée de rivaliser de luxe avec l'opuleule ai'istocralie briiaimiijue ou avec les riches commcrçanls de la Cilé, aura plus de ce bien-être relevé que les Anglais noinmetit le confort, avec un même revenu que je suppose de 20,000 ou 50,000 fr., à Londres qu'à Paris.

Les États-Unis sont une nation riche; payent-ils pour cela leurs aliments plus cher? Non. C’est un des pays que le bon marché de la nourriture recommande le plus. Donc une plus grande richesse nationale n’engendre pas nécessairement la cherté des subsistances.

Il n’y a pas de différence bien sensible entre le prix de la viande à Paris et à Londres; donc, ce n'est pas la moindre richesse d’une nation qui occasionne le bon marché de la nourriture la plus substantielle (i).

Pour mieux éclaircir la question, revenons aux notions fondamentales. Quel est le pays le plus riehe? C’est, avons-nous dit (2), celui uti, pour une même quantité de population, la somme des produits, qtii est régulièrement mise à la disjiosition des individus, ou, pour parler plus exactement, la somme des services que les hommes se rendent régulièrement les uns aux autres, est la plus grande, les besoins étant supposés les memes. Il suit de là que dire qu’un pays s’enrichit, c’est dire que le niveau du bien-être commun s’y élève, que la moyenne des satisfactions accordées aux individus y grossit.

Eu se restreignant à la portion de la richesse qui est du capital, on peut encore dire que le pays le plus riche est celui où, pour une même population, le capital est le plus fort.

L'effet du capital sur les salaires est de les augmenter; sur la production en général, sauf des exceptions, d’accroître tellement la force productive de l’homme, que le prix des produits baisse malgré la hausse des salaires (3). .Ainsi, lorsque le

(!) lU. (le Molinari a rcfulé l’opinion de M. Thiers, sur la clierlé, d'une manière très-dislinguée, dans le Journal des Éco}wmisles de 184^, page 57 du lonic XXI, Ij août 1848.

(2) Page 319.

(3) C’est ce qui a été expliqué en détail dans le Court de 1841, deuxième leçon.

LA MONMilB, BBCTIOli XI, CUAPITBE II. 375

capital s'accroît, le pauvre, l’ouvrier, a une plus forte rémunération en argent, et la même quantité d’argent procure une plus grande quantité d'autres articles.

A cette dernière règle il y a quelques exceptions, avons-nous dit. Les denrées agricoles qui jouent un si grand rôle dans l’économie des sociétés, et qui occupent une si grande place dans la dépense du pauvre, semblent être du nombre. C’est l'effet de causes qui seront indiquées dans le chapitre suivant, indépendamment de la densité de la population, dont l’aclion a été signalée déjà. Cependant, chez les nations dont la législation n’entrave pas les échanges avec l’élranger, la tendance du capital à arrêter le mouvement ascendant des prix, sinon à produire la baisse, est plus énergique qu’on ne l’avait cru jusqu’ici, même à l’égard de ces denrées, même quand la population est devenue très-dense.

Indépendamment de la main-d’œuvre, il n'y a qu’une classe d’articles qui soit nécessairement chère dans les pays riches : c’est celle des choses rares qu’il n’est pas possible de multiplier, et auxquelles s’attache la fantaisie des personnes opulentes. C’est ainsi que les objets d’art, les tableaux ou les statues des grands maîtres, trouvent un meilleur prix en Angleterre qu’ailleurs, et voilà pourquoi tant de belles peintures ou d’objets renommés en différents genres vont sans cesse s’amonceler en .\ngleterre. C’est pour cela encore que les artistes du premier ordre s’y portent, de préférence à la France et à l’Allemagne. C’est la même affaire que le rossignol blanc du courtisan Sejus, ou que le surmulet d’Asiuius Celer (1); mais est-il juste d’en conclure qu’en Angletei re tout soit plus cher ? '

Cependant, en fait, dans les pays riches, on vertu même de la plus grande richesse qu’ils possèdent, certains articles, autres que les objets rares qu’on ne saurait multiplier, enchérissent sensiblement. L’effet n'est pas absolument nécessaire, inévitable; mais, en réalité, il se manifeste presque partout. C’est ce qu’on verra dans les deux chapitres suivants. Aupara-

(t) Plus haut, page 371.

CODRS d’économie POLITIQUE.

vaut, mentionnons une opinion qui semble très-différente de celle de M. Tliiers, et qui trouve aussi la réfutation de ce qu’elle a d’inexact dans le présent chapitre et dans les deux qui suivent.

Un savant distingué, M. Duchatelier, du Finistère, a fait un travail (1) duquel il résulte que, depuis le moyen âge, si la condition de l’ouvrier s’est améliorée, quant à la facilité de se pourvoir des objets manufactui'és qui ont grandement baissé de prix, elle a empiré pour ce qui concerne les aliments, et ceux-ci occupant la plus grande place dans le budget de l’ouvrier, le pauvre et le faible auraient perdu plus que gagné au changement. Ce n’est pas ici le lieu de comparer méthodiquement la civilisation du moyen âge, prise dans son ensemble, à la nôtre. Je pense que, dans ce parallèle, notre époque n’aurait pas le dessous, et M. Duchatelier lui-méme, qui est de son siècle, ne songe point à ravaler la civilisation moderne. 11 y aurait beaucoup à dire sur le bon marché des subsistances dans le moyen âge; c’était entrecoupé de périodes de cherté auprès desquelles nos années de disette, comme 1816 et 1847, seraient douces. Je ne parlerai ni du servage, ni simplement du régime des maîtrises et des jurandes comparé à notre liberté. Ce n’est pas le moyen âge qu’il faut mettre en regard du temps moderne pour bien apprécier celui-ci. Il faut choisir un terme de comparaison plus rapproché, le moment où a commencé le système actuel, c’est-à-dire 1789, ou plus exactement 1800 (2), car ce fut seulement à cette dernière date que les principes de 1789 revêtirent une forme régulière. A partir de là, les salaires ont été eu augmentant, les objets manufacturés ont éprouvé une baisse plus forte que celle qu’ils avaient subie dans l’espace de plusieurs siècles, le blé n’a pas varié (3),

(1) Cet écrit, intituté Essai sur tes salaires H les prix de comommalion de 1302 à 1850, est curieux 6 consulter.

(2) Dans le même discours où se trouve, au sujet de l’inDuence de la l'icliesse des nations sur les prix des choses, l’opinion que nous venons do discuter, M. Thiersa fait un exposé du progrès des salaires, depuis la révolution française, qu’on n’a pns contredit.

(3) Voir plus haut, p. 200, |>our les variations du prix du blé depuis le commencement du siècle.

U MONMAIE, SECTION XI, CHAPITKE III.

la viande seule a augmenté. Malgré des guerres effroyables, malgré les invasions répétées que tous les peuples de l’Êurope continentale ont eues à supporter tour à tour, l’esprit de la civilisation moderne est parvenu à provoquer la formation du capital et à féconder le travail assez pour que l’existence du commun des hommes reçût en masse une amélioration trèsnotable. Que le travail devienne chaque jour plus intelligent et plus habile, que l’épargne forme du capital dans une proportion supérieure au progrès de la population, que les passions politiques, contenues par la fermeté de l'autorité et par le bon sens courageux du public, cessent de causer de ces explosions où le capital est détruit et le travail désorganisé, et de moins en moins l'ouvrier aura un prétexte pour se retourner avec regret vers les temps anciens.

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