CHAPITRE III
Continualion du même sujet. Explicaiion donnée par M. Senior do la cherté de quelques articles dans les pays riches.
Enchérir, dans le sens du mot, signifie augmenter de prix. Le prix d’un objet ou d’un service est la quantité de métaux précieux qui s’échange contre cet objet ou ce service. Ainsi, de ce que les choses seraient chères, il ne faudrait pas conclure absolument que les hommes fussent devenus misérables. Si les salaires, les rétributions et les revenus en général, exprimés en métaux précieux, étaient élevés en proportion, personne ne souffrirait de la cherté; s’ils l’étaient plus qu’en proportion, tout le monde aurait plus de bien-être au lieu d’en avoir moins. En ce sens, tout a enchéri depuis la découverte de l’Amérique sans que la société devînt plus pauvre, au contraire. C’est que, dans ce cas, renchérissement a eu pour origine une baisse de la valeur des métaux précieux. Les objets et les services ne se sont obtenus qu’en retour d’une plus forte quantité d’argent ou d’or, de là l’euchéiTssement. Mais la quantité de travail qu’il
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fallait pour se les procurer directement, ou d'une façon indirecte par la voie d'un échange, était moindre.
Dans ce qui va suivre, nous supposerons que pendant les phénomènes dont il s'agit, les mines rendent les métaux précieux à des conditions qui ne changent pas, c’est-à-dire que les frais de production de ces métaux dans les contrées métallifères demeurent les mêmes.
Le taux des salaires, et en général des rétrihutions (1), exprimé en métaux précieux, dépend des conditions auxquelles le pays où l’on est se procure ces métaux. Un pays plus riche, je le suppose d'ailleurs industrieux, se les procure sur le marché général du monde, en échange de ses productions, plus facilement qu’un autre, c’est-à-dire en retour d’articles qui représentent moins de travail ou d’effort humain. La puissance productive moyenne de l’effort humain, pendant une journée ordinaire de travail, est plus grande dans un pays riche comme l’Angleterre qu’en France; pareillement elle l’est plus en France qu’en Espagne, en Espagne qu’en Hongrie ou qu'en Russie, en Russie que dans l’indoustau. C’est la raison pour laquelle les salaires des ouvriers, et, d’une manière générale, les rétributions diverses du travail humain, évalués en métaux précieux, doivent être et sont plus considérables en Angleterre qu’en France, en France qu’en Espagne, eu Espagne qu’en Hongrie ou qu’en Russie, dans la Hongrie et la Russie que dans l’Iudoustau.
Les prix des choses et des services ne suivent pas uéeessairemenl le mouvement ascendant des salaires et des rétributions, parce que, dans la plupart des cas, l’abondance du capital qui, jointe à l’adresse, et aidée de la division du travail, multiplie la puissance productive de l'homme, et fournit le moyen de le mieux rétribuer, permet, du même coup, tant est grand l’accroissemeut de cette puissance productive, d’abaisser sensiblement les prix. Si, dans l’industrie du fer depuis cinq ou six
(I) Ainsi que le propose M. Rossi, je prends ici le mot de réirihulion pour indiquer in rémuiiéraliun d'un (ravuil humain qucleoiiqne, intellecluel ou loatériel. Le mut de salaire, dans te langage ordinaire, est réservé au travail manuel, à lu main-d'œuvre.
siècles, la puissance pioduclive de l’homme, c’est-à-dire la quantité de fer marchand qui correspond à un travailleur appliqué pendant un même laps de temps, a augmenté dans |e rapport de 1 à 30, il est clair que je puis, tout à la fois, payer plus la journée du forgeron, vendre le fer moins cher, et réaliser un profil même supérieur. Si, depuis un siècle, dans la filature de coton, raccroissenient de la puissance productive a eu lieu dans la proportion de f à 330, il est manifestement possible de donner de plus beaux salaires aux ouvriers de la filature, en livraui le fil à bien meilleur marché au consommateur, sans que rentrepreneur d’industrie y perde rien.
La baisse des prix semble donc la conséquence normale de l'accroissement de la richesse, et du progrès général de la civilisation, qui marche de pair.
Mais la baisse des prix est-elle la même pour tous les articles ? Non, il n’est pas possible qu’elle le soit. Pour qu’elle le fût, il faudrait que l'influence combinée de l’adresse acquise par les hommes et d’une division du travail plus minutieuse et mieux entendue fût absolument la même dans toutes les industries; qu’à toutes un surcroît proportionnel de capital fût appliqué, et partout avec le même résultat. En d'autres termes, il faudrait, comme première condition, que l’accroissement de puissance productive fût mathématiquement le même dans toutes les branches de la production. Or, c'est ce qu’il serait bien chimérique d’atleudrc : il y a même lieu de croire d’avance que ceriaius objets, au lieu de baisser de prix, auront monté, parce que la puissance productive de l’homme à l’égard de ces objets n'aura pas augnieuté assez pour justifier à la fois une hausse des salaires et une baisse des prix. De là une première catégorie d’exceptions. Dans une autre catégorie, il faut ranger les industries à l’égard desqiiellcs des causes artificielles empêcheraient la concurrence d'exercer sur les prix l'action eu baisse qui lui est propre.
Dans les dernières années du dix-huitième siècle, l’Angleterre avait sur le marché général un grand avantage pour plusieurs articles manufacturés de grande importance, parce que ses populations ouvrières s'étaient formées mieux que celles des
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autres nations et avaient acquis plus d'adresse; parce que des lioiunies ingénieux, Arkwriglil, Walt cl d’autres, avaient inventé des uiacliincs puissantes ou des métiers admirables, et que le capital, déjà considérable, que s’était ramassé la nation, avait servi à mettre en œuvre, sur une vaste échelle, ces inventions surprenantes. Par cela même, il faut le remarquer, ce pays était devenu plus riche; car, avec le même travail, il avait, pour une même populaliou,plus d’éléments de satisfaction (1). Les industries qui travaillaient pour l’exportatiou ayant ainsi augmenté grandement de puissance productive et pris de vastes développements, il s'ensuivit un double effet: les salaires y haussèrent, et la hausse des salaires, dans ces branches particulières de l’industrie nationale, imprima un mouvement ascendant aux salaires en général.
J’insiste sur la hausse des salaires dans les industries qui s’élaicut ainsi perfectionnées, parce que c’est le pivot du raisonnement. Â l’explication qui vient d’en être donnée, j’ajoute, d’après M. Senior (2), la suivante: Le marché général du monde est, à proprement parler, la mine d’argent et d’or qu’exploite la Grande-Bretagne. C’est de là qu’elle tire ses métaux précieux; et elle les en tire par une opération d’échange, avec le travail de ceux de ses ouvriers qui s’appliquent aux industries d’exportation, à peu près comme le Mexique, le Pérou, la Sibérie et la Californie, les extraient du sein de la terre par une opération minière et métallurgique. Tant que l’Angleterre était seule à bien exploiter les procédés perfectionnés imaginés par ses ingénieurs, elle était, ou du moins scs industries d’exportation étaient sur le marché général du monde, par rapport à l’or et à l’argent, dans une position semblable à celle d’un atelier qui, au Pérou, serait tombé sur la mine du Potose, au Mexique aurait rencontré la Veta-Madre de Guanaxuato, ou qui, sur les bords de l'océan Pacifique, aurait découvert les gisements aurifères du Sacramenlo. Pour un même travail et un même capital, ces industries anglaises d’exportation obtenaient une quantité
; I) Voir page 319 ce que c'est que la richesse d'un pays.
;2) Three lecturet oit Üte cosl of oblaining money, 18^, page 15.
plus grande d’or et d’argent, ce qui augmentait simultanément et le bénéfice de reiitrepreiieur et le salaire de l’ouvrier.
Toutes les industries ayant par suite à payer leurs ouvriers plus eher, ce fut assurément pour elles un motif d’enchérir leurs produits. Là où cette force était balancée ou surmontée par une force contraire, provenant de ce que l’emploi d’un plus fort capital, employé plus judicieusement et plus habilement, provoquait la baisse avec intensité, malgré la hausse générale des salaires, les prix se maintenaient à l'ancien niveau ou, ce qui était le cas pour un grand nombre, tombaient plus bas, beaucoup plus bas. Mais les branches de l’industrie nationale qu’aucune invention nouvelle ne stimulait, qui demeuraient routinières, que ne vivifiait aucun supplément de capital, étaient bien forcées de vendre plus cher leurs produits. Celles même qui auraient eu l’assistance de procédés nouveaux appliqués avec un grand renfort de capital par des ouvriers, agents et directeurs plus adroits et plus capables, mais à l’égard desquelles l’action de la concurrence eût été paralysée par un monopole, auraient persisté à exiger du consommateur le même prix, et l’auraient obtenu.
M. Senior, qui a traité cette question avec supériorité, il y a plus de vingt ans, dans un écrit que nous venons de citer, fait, au sujet de ce dernier cas, le raisonnement suivant qui est sans réplique (1) ;
( Supposons qu’à un moment donné la pire terre qui, à cet instant, comporte la culture, celle qui alors ne fait que couvrir les frais de production, rende par acre 2 quarlers (3) de blé, déduction faite de la semence. Le propriétaire d’un domaine de cent acres, dont le rendement sera de 4 quarters par acre, semence déduite, sera fondé à réclamer et se fera payer un fermage égal à ces 4 quarters diminués du rendement de la terre la plus stérile, soit de 2 quarters par acre, ou en tout de 200 quarters. Les 200 quarters du propriétaire sont identiques aux 200 quarters que garde le fermier, et qui se partagent
(I) Threc lecturei on lhe eott ofobtaining monty, page 16.
(3) On sait que le quarter est de 3 hectolitres 9/10, et l'acre de 40 ares.
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entre ses ouvriers et lui. Le prix courant de ces 200 derniers quarters doit être égal au montant des salaires payés par le fermier, augmenté de son profit ; le taux de ces salaires, s'il n'est pas absolument le même que le taux des salaires des ouvriers par les mains desquels ont été ouvrés les objets manufacturés que le pays exporte, y reste lié par un cerlain rapport fixe. Admettons que la fatigue et feiTorl de l’ouvrier manufacturier soient de moitié en sus de la fatigue et de l’elTort de l’ouvrier cultivateur. Si le premier reçoit 15 schelliugs, soit 3 onces d'argent environ par semaine, le second n'aura que 10 scliellings ou environ 2 onces de métal. Nous supposerons que le fermier ait dix ouvriers, que les salaires soient payés un an avant que le fermier ne vende sou grain et ne rentre dans ses fonds, et que le taux habituel du profil, que le fermier doit avoir pour ses avances, soit de 10 pour cent. Les 200 quarters de blé que le fermier relient pour rétribuer ses ouvriers, et retirer de son capital un profil convenable, devront donc avoir une valeur courante de 286 livres sterling, à savoir 260 livres pour les salaires, et 26 pour le profit. Le fermage du propriétaire vaudra donc aussi en argent 286 livres sterling. Mais si un progrès nouveau de la puissance productive, dans les etablissements qui se livrent à l’exporlalion, permet de placer sur le marché général les produits manufacturés de rAngleterie à de telles conditions que l’ouvrier manufacturier soit payé désormais sur le pied de 3ij sebeliings par semaine au lieu de 15, ce sera comme si une mine d'argent eût été découverte, qui fit baisser de moitié les frais de production de l'argent, eu faveur du commerce anglais. Quoique l'ouvrier cultivateur n’ait rien acquis de plus en puissance productive, son salaire sera doublé tout comme celui de l'autre; autrement la proportion consacrée, en raison des peines respectives, entre les difi'érenies in-r duslries, serait altérée. Les salaires des dix ouvriers employés par le fermier monteronl donc ensemble de 260 livres à 520 ; le profil proportionnel (un dixième) du fermier sera de 52 au lieu de 26. Le prix des 200 quarters, dès lors, montera de 286 livres à 572. Le revenu du propriétaire éprouvera le même accroissement de 286 livres à 572. >
LA HOMMAIE, SECTION Kl, CHAPITRE III. 58$
En résumé, le blé alors montera de 1 liv. si. rso ^ 2 liv. si. pJj le quarter, en vertu de l'augmentation qu’aura éprouvée la richesse de la société. Ce renchérissement serait extrême; mais on a ici, à dessein, forcé les termes du raisonnement afin d’en rendre la conclusion plus tangible. Par le progrès de la richesse, il y a donc des objets qui peuvent devenir plus chers. Deux causes, cependant, empêcheraient, chacune isolément, qu’il n’en fût ainsi. Premièrement un capital nouveau, appliqué avec intelligence à l’agriculture, diminuerait les frais de production du blé et permettrait de mieux rétribuer l’ouvrier des champs, sans élever le prix du grain ou en l’élevant beaucoup moins; secondement, si le marché intérieur est ouvert au blé étranger, celui-ci, par sa concurrence, arrêterait la hausse. Vraisemblablement, sous la pression de celte concurrence, l’agriculture ferait des progrès qui impliqueraient, entre antres choses, l’intervention d’un nouveau capital. Et c’est ainsi qu’on comprend bien comment la liberté du commerce, dans un pays où il sc forme du capital, devient une cause déterminante du perfectionnement industriel en général. Si l’agriculture n’améliorait pas ses procédés, les terres de la pire qualité seraient abandonnées; on ne cultiverait que celles qui pourraient soutenir le choc de la concurrence extérieure.
Ainsi, d’une part, l’abondance du capital et la judicieuse disséniination de cette force dans les diverses industries; d’autre part, la liberté du commerce, tendent puissamment à généraliser la baisse des produits à mesure que la richesse augmente, ou à empêcher la hausse de quelques-uns de contraster trop vivement avec la baisse de la plupart des autres.
Il y a lieu de présumer que l’on verra sous peu, en Angleterre, celle tendance se manifester avec éclat et triompher de totiie tendance opposée, dans l’industrie agricole. Le blé qui, en Angleterre, se vendait plus cher que partout sur le continent, a baissé d’une manière marquée par l’arrivage des grains étrangers. Mais, depuis la loi de 1846, qui a supprimé à peu près entièrement le droit d’entrée sur les céréales dans le Royaume- Uni, un capital considérable est successivement consacré à améliorer les fonds de terre, particulièrement par le drainage.
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Les fermiers, secouant la torpeur dont plusieurs d’entre eux élaient engourdis, recherchent avec ardeur le perfeclionncnient de leur art. Au dire des personnes les mieux informées, il est vraisemblable que très-peu de terres cesseront d’être ensemencées, ou, ce qui revient au même, que les fermages seront à peine réduits, malgré la diminution du prix des céréales, sans que les salaires soient abaissés, quelle que soit en ce moment l’anxiété que iiianifesicnt les adversaires de la liberté du commerce au sujet de l’avenir des propriétaires et des fermiers.