CHAPITRE IV
Coiiliniinlioii du inemc sujet. Argument présenté par M. J.-S. Mill à l'appui de la cherté dans les pays riches.
Dans son récent Traité d’économie politique, M. J.-S. Mill, qui reconnaît la justesse du raisoiiucmcnt précédemment rapporté de M. Senior, expose une attire série d’idées dont la conclusion serait de même, que, dans les pays riches, ccriaiiis articles peuvent enchérir, et, dans l’état présent de la civilisation, considérée sous le rapport des relations internationales, enchérissent etfcciivement (I). Le lecteur me saura gré de les résumer.
Si, chez tonies les nations, régnaient la sécurité et la justice, si un homme civilisé pouvait se transporter partout avec la certitude de n'étre froissé ni dans ses droits, ni dans scs sentiments, ni dans ses habitudes ; si la diversité même des climats ne stiscilait pas un obstacle à l’émigration des hommes; si l’amour de la patrie, le charme des souvenirs, et le préjugé en faveur des mœurs et des coutumes nationales, ne tendaient pas à iixer les individus aux lieux qui les ont vus naître; si enfin la liberté du commerce était la loi générale du monde;
(i) PrinciiUci of PolUical Ecouomy, iiv. lit, ch. XVIII, XIX, XX et XXI.
les échanges entre les différentes parties du globe s’accompliraient sur le même pied qu’au sein d’une seule nation. Toutes les fois qu’en un lieu quelconque les circonstances naturelles offriraient, pour la production d’un article, des conditions plus avantageuses qu’ailleurs, les capitaux cl les hommes y afflueraient de toute part. La conséquence serait qu’il s’établirait, entre les différentes parties du monde, une sorte d’équilibre commercial, où chaque chose serait produite dans le lieu le plus favorable, où les échanges se feraient sous l’action de la concurrence universelle, et où partout le prix des produits se réglerait, sauf oscillations, par le montant des frais de production, y compris, bien entendu, le transport avec les commissions et accessoires, et un bénéfice convenable pour les producteurs et marchands. Il n’y aurait d’exception que pour les cas de monopole.
Mais le genre humain est bien éloigné de l’état moral, intellectuel et politique, qui permettrait aux transactions du commerce international de suivre, avec une approximation même médiocre, le même cours que les échanges intérieurs d’un État. Les hommes et les capitaux s’expatrient difficilement, malgré les perfectionnements prodigieux qu’ont reçus de nos jours les moyens de transport. L’équilibre commercial, qui s’établit alors, est tout autre que l’idéal dont il vient d’être parlé; et la valeur d’un article, dans un pays autre que celui où il est créé, se détermine non j>ar les frais de production, mais par une loi beaucoup plus complexe.
Supposons deux pays, l’Angleterre et l’Espagne, par exemple, avec les différences politiques et sociales qui les distinguent présentement. Considérons-les comme s’ils étaient seuls au monde, et qu’ils n’eussent chacun qu’un seul article à tirer de l’autre, et faisons d’abord abstraction de la monnaie même : l’Angleterre prendra du vin d’Espagne, je suppose du vin ordinaire, de celui que l’Espagne peut être regardée comme en mesure de produire presque indéfiniment; l’Espagne, de son côté, voudra de l’acier anglais. Admettons, en premier lieu, que la demande du vin d’Espagne soit grande de la part de l’Angleterre, et que, au contraire, l’Espagne, peu industrieuse, n’ait
hesoin que de peu d’acier. L'acier fourni par l’Angleterre à l’Espagne devra, dans cel état de choses, solder le viu que l’Espagne aura livré à l’Angleterre; car, par hypothèse, il n’y a pas d’autre retour possible. L’Angleterre, dans son désir intense d’avoir du vin, offrira son acier d’une manière pressante; pour un peu de vin il se donnera une quantité relativement forte d’acier, sans qu’on regarde à l’effort et au sacrifice qu’exige la production de l’acier, comparés à la peine que cause la production du vin. En un mol, le troc se fera sur la base du i-apport entre l’offre et la demande et non sur celle des frais de production (1). 100 kilog. d’acier s’échangeront, par exemjile, contre f hectolitre de vin. Si, au contraire, c’était l’Espagne qui, se lançant dans la carrière industrielle, réclamât beaucoup d’acier, tandis que l’Angleterre serait fort peu soucieuse du vin d’Espagne, il faudrait, pour que les comptes s’alignassent, que l’Angleterre reçût, en retour de chaque quintal d’acier, 2 ou 3 hectolitres de vin au lieu de 1.
Si le consommateur de vin et le consommateur d’acier étaient de la même contrée; si, au lieu d’un Anglais et d’un Espagnol, c’étaient deux Espagnols, l’un Castillan, l'autre Andalous, qui fussent en présence, les choses se pa.sseraicnt différemment. Ce seraient les frais de production respectifs qui, immédiatement ou après un bref délai, régleraient les quantités échangées, par la raison que, sii’Andalous demandait une exorbitante quantité d’acier contre son vin, on verrait des habitants de la Castille se transporter en Andalousie avec leurs capitaux, et y cultiver la vigne, afin d’approvisionner leurs compatriotes.
Dans cette opération, il est nécessaire de prendre en considération un élément qui n’a pas encore été nommé ici, les frais de transport. La nation, qui produit l’article le plus facile à transporter, tire à elle par cela même une plus forte quantité de l’article de l’autre. Car, supposons qu’au lieu d’acier il s’agisse de houille: les frais de transport absorberont une partie très-notable de la valeur du vin envoyé par l’Espagne, cl il restera â l’Angleterre d’autant moins de vin que le transport aura
(1) Voir scctioo ii, chapitre I.
LA UODNAIE, SECTION XI, CUAPITHE IV. 587
coûté plus cher. Dans la première des deux suppositions, celle où la demande de vin par les Anglais excéderait de beaucoup la demande réciproque des Espagnols, la quantité de vin qui éclier* rait. eu Angleterre, au détenteur de houille, pourrait ainsi deve-‘ nir minime. Dans la seconde supposition, celle où la demande des Espagnols serait plus grande que celle des Anglais, une bonne part de ces memes frais de transport retomberait k la charge de l'habilant de la Péninsule; il en resterait cependant toujours une fraction notable à la charge de l’Anglais.
De ce troc fictif entre deux parties seules au monde, réduites chacune à un article unique d’échange, passons à la réalité. Sur le marché général, il y a un grand nombre de parties contractantes, dont les opérations s'enchaînent de manière à se faciliter réciproqueinenl. Au lieu de deux comptes individuels qui doivent se balancer, on a une grande quantité de comptesquise liquident collectivement. Malgré les restrictions multipliées qui figurent sur les tarifs des douanes, cbacune des parties a plusieurs articles d’échange. Au nombre des articles offerts sont les métaux précieux. Enfin, au besoin, quand un pays est créancier d’un autre, il s’y trouve, le plus souvent, des capitalistes qui acceptent, en payement, des rentes sur l’État ou des aetious d’entreprises diverses dans le pays débiteur. De cette façon, l’on a plus d'aise pour équilibrer les comptes que dans la supposition précédente. Les écbanges, sans se faire précisément sur le pied des frais de production respectifs, en restent bien moins éloignés que dans fhypothèse examinée tout à l'heure, relativement à l’Espagne et à l'Angleterre.
Il n’en est pas moins vrai qu’une nation qui, comme l’Angleterre, aura une production assez variée et assez parfaite pour que, sur le marché général, ses produits soient plus recherchés, l’un de celui-ci, l’autre de celui-là, et qui, à ce précieux avantage, ajoutera, aussi comme rAugleterre, que ses articles soient en général moins encombrants, ou, en d’autres termes, d’un transport plus facile, échangera ses marchandises plus fructueusement qu’une autre nation qui n’aurait à offrir qu’un petit nombre d’articles, d’un poids énorme, tels que des grains, des matériaux de construction, des matières brutes. De ces deux
COURS d'économie politique.
nations, sur le marché général, la première se procurera tout plus facilement que la seconde, même les métaux précieux. Il en sera ainsi, nou>senlement en raison de sa supériorité de puissance productive, mais aussi en raison de la faveur qu'auront ses ]>roduits dans le reste du monde, et de la moindre dilTiculté qu'on aura à les transporter. Ainsi, par ces derniers motifs, de même qu’en vertu de la plus grande force productive, les choses se passeront, par rapport à elle, comme si les frais de production des métaux précieux étaient diminués; par rapport à la seconde nation, comme s'ils étaient plus forts.
On voit par là une nouvelle raison pour que, dans le sein d'un pays tel que l’Angleterre, les prix, c'est-à-dire les quantités d’argent ou d’or contre lesquelles se troquent les produits, soient plus considérables qu’ailleurs. 11 y a tout lieu de croire cependant, et M. Mill est le premier à eu convenir, que celte action en hausse sur les prix est plus que balancée, dans un pareil pays, par rinlluence contraire, qui, à l'intérieur, résulte de l’accroissement de la puissance productive, du moins pour la plupart des articles. J'estime que cet effet peut être tenu pour certain, déjà, quand on compare l’Angleterre à des nations avancées comme la France et l’Allemagne; mais il devient bien plus sensible quand on met en parallèle l’Angleterre on les autres Étals de l’Europe occidentale, avec les contrées peu civilisées comme les Étals barbaresques. Chez ces populations arriérées, les choses se passent comme si l’or et l’argent étaient d’une rareté extrême dans le monde. ?sous avons eu occasion d'en faire la remarque plus haut (1).
(t) PageSfiS.
SECTION Xll.
bU COHHEBCE INTERNATIONAL DES lltCTAUX PRÉCIEUX, ET OU CHANGE.
'chapitre premier.
Du inouvemenl des espèces moimayées et des malièrcs d'or et d'urjteiil, entre les difTèreuts Etats, considère dans les plièiiuinciies |;cMièraux.
Tout pays qui a reçu des mardiandiscs étrangères est tenu, eu honneur et en justice, de les payer. La tendance générale est de s’acquitter avec les produits de sa propre industrie. C’est ainsi que, chaque année, lorsque la France a reçu de la Grande- Bretagne des charbons, des fontes brutes, et des lils fins de coton, elle lui renvoie des produits français, des vins de Champagne ou de Bordeaux, des articles de mode, des soieries (i). Il est plus commode et plus aisé, pour la France, de solder ainsi
(i) On peut objecter ici que si les vins, que je suppose expédiés par la France, sont entièrement de son cru, il n’en est pas de même des autres productions. Ainsi, dans les soieries, les couleurs ont été en partie achetées au dehors, et le tissu même a pti être fait avec de la soie étrangère; les toiles peintes fines sont certainement laites avec une matière textile qui est étrangère, et pour la confection des objets de goût, on a employé des substances venues de toutes les parties du globe ; mais, dans ces marchandises variées, tout peut être considéré comme d’origine française, car le travail qui les a façonnées est français, et les matières exotiques qui y out servi ont été soldées, en définitive, directement ou indirectement, aux contrées d'où on les a tirées avec du travail français.
390 COURS d’économie politique.
son compte, que de se dessaisir de l'or et de l’argent qui lui servent. L’arrangement est plus avantageux aussi pour l’Angleterre qui, à peu de chose près, possède habituellement l’approvisionnement de métaux précieux qu'elle désire, et qui, si tous ses débiteurs se mettaient n lui expédier de l’or et de l’argent, n’en aurait que faire ehez elle; tandis que nos vins, nos soieries, nos articles dégoût, sont en rapport direct avec ses besoins. C’est pour le Mexique, le Pérou, la Russie, la Californie, qu’il est naturel de payer avec des lingots, des piastres ou de la poudre d’or.
Il est donc exact de dire que, eu convenance et en fait, les importations d’un pays s’aequittent au moyen des fruits de son propre travail qu’il exporte. On tire sur lui, du dehors, des lettres de change jusqu’à concurrence des importations qu’il a reçues; il y répond par des lettres de change qui représentent les exportations qu’il a livrées. La somme de celles-ci doit, en moyenne, pour un laps de temps de plusieurs années, équilibrer à peu près la somme de celles-là, sinon envers chacun des États étrangers en particulier, du moins pour l’euscmble, en supposant un pays qui soit stationnaire sous le triple rapport de la richesse, du capital et du luxe, et où le mécanisme monétaire et des échanges reste le même. C’est en ce sens qu’il y a une éclatante vérité dans cette proposition à la démonstration de laquelle s’est appliqué J.-B. Say, que le commerce international est le troc des produits de l’un contre les produits de l’autre, ou, pour employer, selon que l’a fait remarquer M. Bastiat, une expression plus exacte, des services de celui-ci contre les services de celui-là.
Mais on ne doit pas perdre de vue que les importations de chacun des deux Étals, qui sont des exportations par ra|)porl à l’autre partie contractante , sont appelées par les besoins des populations respectives, par leurs besoins raisonnés, je veux dire par leurs besoins rapprochés de leurs ressources. Il se peut que la France ait besoin de plus de charbon et de fonte cette année qu’à l’ordinaire, sans que rAuglelcrre ail la volonté ou le pouvoir de consommer même la quantité accoutumée de vin de Champagne ou d’articles de Lyon. Avec plus ou moins
de temps, ces inégalités et ces disproportions se balancent, mais ce n'est pas immédiatement. Je ne disconviens pas que si la France a tiré beaucoup plus de fonte et de charbon de la Grande-Bretagne, il est à croire que ce surplus de demandes aura répandu la prospérité parmi les mineurs de Newcastle, ou les fondeurs du pays de Galles ou de l'Écosse, qui alors eux-mémes auront consommé plus de produits eu tout genre, étrangers et nationaux; ils auront pu faire participer à leur bien-être inaccoutumé et à leurs consommations extraordinaires un certain nombre de leurs compatriotes, d'où serait résulté, de la part de certains iVnglais, une demande supplémentaire spéciale des produits français. Il n'en est pas moins vrai que c'est là un effet probable et non pas infaillible, et que ce surcroît de demande spéciale peut ne point compenser la baisse de la demande générale de l'Angleterre. Bien des causes peuvent resserrer ou arrêter le reflux qui, dans l'hypothèse indiquée ici, tendait à se manifester de France en Angleterre : un ensemble de spéculations mal conçues ou exagérées, qui aura renversé beaucoup de fortunes et porté une atteinte profonde à la production et à la consommation dans la Grande-Bretagne , comme ou ne l'a que trop vu en 1825 et en iï.Vi ; une agitation politique, ou la fermeture accidentelle de quelques marchés extérieurs, qui auront restreint dans le pays le travail et par conséquent l'aisance; l'intempérie des saisons, qui aura porté un grand préjudice à quelqu'une des récoltes principales, causé la disette et appauvri la population.
L'habitant de la France qui fait venir d'Angleterre du charbon, ou de la fonte, ou des fils de coton ou de lin, n'est point le meme qui expédie de France en Angleterre des vins, ou des soieries de Lyon, ou des toiles peintes de Mulhouse, ou des articles de Paris. Ce sont deux individus très-distincts, l'un recevant la lettre de change d'un Anglais, l'autre délivrant la sienne à une maison anglaise. Entre eux, point de solidarité directe, rien que des relations médiates et éloignées. L'opération faite par celui-ci n'entraîne point impérieusement, de la façon dont la cause entraîne l'effet, l'operation de celui-là; ils se déterminent l'un et l'autre par une raison qui leur est
392 COURS D’éCONONIE POLITIQUE.
propre, par le sentiment de leur intérêt dans ses rapports avec les convenances générales du consommateur, leur concitoyen. Une chose cependant est vraie : si une demande de produits anglais ne suit pas, comme à l’ordinaire, l’expédition en Angleterre de produits français; si une lettre de change tirée de l’Angleterre ne répond pas à la lettre de change tirée sur l’Angleterre, les Anglais, pour s’acquitter, devront se mettre en mesure d’embarquer de l’or ou de l’argent pour Calais. Cette perspective fera baisser le change de Londres sur Paris, c’est-àdire que désormais un kilogramme d’argent ou d’or, livrable à Londres, au lieu de s’échanger contre tout juste un kilogramme d’argent ou d’or livrable à Paris, ne se troquera plus que contre une quantité un peu moindre. Cette altération dans le cours du change deviendra un attrait de plus pour l’exportation de produits anglais en France. Tel commerçant français qui se refusait à faire venir des produits anglais, parce que les circonstances ne lui promettaient pas un profit qui pût le séduire, remarquera qu’il peut les avoir à meilleur marché, puisqu’il suffira, pour effectuer le payement à Londres d’une somme donnée, de s’engager pour un montant moindre à Paris. Et puis, il y a lieu de croire que la stagnation du commerce d’exportation d'Angleterre en France aura déprimé le cours des produits anglais qui avaient l’habitude de s’exporter : d’où une tentation de plus, pour le commerçant français, d’en acheter.
Certes, les variations qu’éprouve le cours entre deux places voisines, comme Paris et Londres, sont bien modérées; la quantité dont le change peut, en effet, s’écarter du pair en dessus ou en dessous, est limitée par ce qu'il en coûte pour transporter effectivement de l'or d’une place à l’autre, puisque si la prime à payer pour l’opération du change excédait ces frais de transport, on prendrait le parti de faire en réalité l’expédition. Or ces frais sont bien peu de chose. Néanmoins, les profits sont ordinairement si restreints par la concurrence, que la différence entre un change favorable et un change défavorable est une des circonstances qu’un commerçant prend en considération, quand il s’agit de faire une commande, et qui
LA MONNAIE, SECTION XU, CHAPITKE I. 593
coniribueot à rétablir la balance entre les importations et les exportations.
Pour savoir comment l'équilibre se maintient, sans un grand déplacement des métaux précieux, entre deux pays qui traliquent beaucoup ensemble, il faut tenir compte du commerce de ces deux États avec les diverses autres nations. Ce n'est pas le commerce de la France avec l'Ângleterre seule qui se balance à peu près , sans l'interveulion d'une grande quantité de métaux précieux en espèces ou eu lingots, par une somme d'exportations analogue à celle des importations. La France peut s'acquitter aussi envers le commerce anglais par des lettres de change sur l'Espagne, sur les États-Unis, sur la Russie, lettres de change qui représentent des marchandises que la France a exportées dans ces contrées par delà ce qu'il fallait pour qu’elle fût qqitte de ce qu'elle eu avait reçu ellemême.
Un des cas où la sonie des métaux précieux acquiert le plus d’impétuosité est celui où une région populeuse aura vu sa récolte en céréales lui faire défaut. Alors, il se manifeste, dans les rapports entre le pays affamé et toute contrée qui possède une certaine réserve en giaius.nn changement considérable. Le courant commercial, qui amène les produits de celui-ci à celui-là, prend subitement, par le fait des grains qui viennent s’y précipiter, une grande puissance que le contre-courant ne saurait atteindre. Quand une nation, comme la Grande-Rrctagne, par exemple, se met tout d’un coup à demander, dans une seule saison, pour 150 ou âOO millions de plus de blé à la Russie et pour pareille somme aux États-Unis, assurément les populations agricoles de la Crimée, ou des rives de la Baltique, ou des bords de l’Ohio, qui vendent leurs grains à des prix inespérés, achèteront plus d'objets de toute sorte en Angleterre comme ailleurs. Les navires qui auront transporté, à des conditions très-lucratives, comme il arrive toujours en pareil cas, de la Russie ou de l’Amérique, des blés, marchandise encombrante, à Londres, à Bristol ou à Liverpool, offriront à vil prix leur fret de retour, et décideront ainsi, par le bon marché du transport, les commerçants à faire des expéditions, indépen-
COURS d'économie politique.
damment de Taction, que nous signalions il n'y a qu'un instant, qu'aura le cours du change. De cette manière, les exportations de l'Angleterre, dans le cas que nous examinons ici, pour la Russie, les États-Unis et les autres pays producteurs de céréales, iront en croissant, mais elles resteront encore bien au-dessous des importations, extraordinairement grandes, que l'Angleterre aura tirées des mêmes régions, et par conséquent il restera une force très-énergique pour pousser les métaux précieux hors de l'Angleterre.
Pendant la disette de 1847, les relevés du commerce de la Grande-Bretagne avec les autres États ont constaté ce qui vient d’être dit. Les exportations de la Grande-Bretagne pour les pays d'Europe qui souffraient de la même calamité se sont ralenties; mais elles se sont beaucoup activées envers les contrées qui produisent des grains, et qui en avaient expédié à la Grande-Bretagne et à l’Europe occidentale. Ainsi, avec la France, rAllemagne, l'Italie, les exportations de l’Angleterre ont diminué; taudis qu’elles ont augmenté avec les États-Unis, avec la Russie, avec l’Égypte. Néanmoins, l’accroissement des exportations anglaises, à destination des pays producteurs de céréales, a été bien loin d'égaler le montant de l’importation inusitée en grains que l’Angleterre en a reçue; elle n’en a formé qu’une fraction. C’est ainsi qu’il a dû sortir de l’Angleterre, à la fin de 1846 et pendant les six premiers mois de 1847, une somme énorme.
Il y a toujours, dans les grands États commerciaux, un certain approvisionnement de métaux précieux en lingots, qui est là pour les besoins des arts, ou qui attend les variations du change pour en profiler. Dans l’hypothèse oii nous nous sommes placé, cette masse flottante se met en chemin. 11 y a, en outre* des réservoirs où les métaux précieux s’accumulent, à l’état d’espèces monnayées principalement : ce sont les çaisses des grandes banques, comme sont la Banque d’Angleterre et la Banque de France, comme était la Banque des États-Unis. Les commerçants qui ont des payements à faire à l’étranger, et qui ne trouvent pas de lettres de change venues du dehors qu’ils puissent retourner, puisent dans ces vastes
dépôts, et c’est ainsi qu’on a vu l’encaisse métallique des Banques de France et d’Angleterre décroître rapidement après la moisson de i846. Du juillet i846 au li janvier 4847, celui de la Banque de France avait diminué de 472 millions. La diminution fut plus forte encore à la Banque d’Angleterre (4). A toutes les mauvaises récoltes de la Grande-Bretagne l’avoir métallique de la Banque d’Angleterre diminue très-notablement.
Même hors de ces temps critiques, il y a constamment des métaux précieux en plus ou moins grande quantité, qui vont et viennent, qui décrivent un périple très-divers selon la diversité des circonstances.
Il est utile de remarquer que cette masse de métaux précieux en mouvement, même lorsqu’elle serait formée exclusivement d’espèces monnayées, ne doit pas être considérée comme de la monnaie proprement dite. C’est un capital flottant qui circule, une fraction de leur capital de roulement que les nations se transmettent.
Cette pérambulation d’une masse variable de métaux précieux qui servent à solder les comptes, tantôt de ce pays-ci, tantôt de celui-là, se complique d’autres mouvements avec lesquels il ne faut cependant pas la confondre. Ainsi, à la sortie, les lingots d’argent et d’or du Mexique et du Pérou sont communément confiés, pour plus de sûrelé, à des navires de la marine royale britannique qui, naturellement, les transportent d’abord en Angleterre où ces métaux sont consignés, et d’où ils ont à se répandre ensuite dans les differents États, selon les besoins des arts et ceux du monnayage même. Ainsi encore, l’habileté des affineiirs parisiens détermine le passage à Paris d’une grande quantité de lingots d’argent et de piastres, pour y subir l’opération du départ.
Liisuite, il y a des mouvements accidentels de métaux précieux de toute autre nature, qui cependant ne laissent pas que
(I) Les linvaux des clicmins de fer, en France, cl diverses circonslanccs auxquelles ces clicinins ne sont pas élraiigers, en Angleterre, uni contribué à celle diminution pour une certaine part. Voir page 288.
de se présenter souvent. De vastes entreprises subitement montées, qui auront pour but un pays peu connu, et y précipiteront les capitaux de l’Europe, pourront avoir l'effet de causer d’étranges déplacements d’or et d’argent. Ce fut ainsi que la grande spéculation des mines américaines, dont s'éprirent les Anglais en 1825, causa cette anomalie, que de fortes sommes en espèces ou eu lingots refluèrent de l’Angleterre dans les pays producteurs des métaux précieux. C’était comme un fleuve qui serait remonté à sa source. Je lis dans le livre qu'a écrit sur le Mexique le premier envoyé anglais dans ce pays après l'indépendance, M. Ward, qu’à l’hôtel des monnaies de Aiexico, on eut alors à monnayer on or venu d’Angleterre, sans parler de l’argcnJ, 1,936,040 piastres, ou environ 3,000 kilug. pesant de métal (1).
Parmi les causes perturbatrices du mouvement normal des métaux précieux, il ne faut pas omettre la guerre, source de tant de perturbations de tout genre dans le monde. La guerre rend plus nécessaires les soldes en monnaie, parce qu’elle barre le chemin par terre et par mer aux autres marchandises qui sont bien moins aisées à dissimuler, et en même temps elle gêne l’or et l'argent quand ils voudraient se rendre au point où les appelle le besoin des soldes commerciaux. Elle fait désirer les métaux précieux aux populations qui craignent l’invasion de l’ennemi, et les porte à les enfouir. Elle provoque la formation de caisses militaires abondamment pourvues d’or, ce qui contribue à retirer les pièces de métal de leurs canaux accoutumés.
Dans le cours ordinaire des choses, tenons pour certain que les métaux précieux, en lingots ou en espèces monnayées, ne quittent un État qu’aiitant qu’on n’aurait pas à faire sortir d’autres marchandises, dont l’exportation fût profitable. L’or et l’argent ont cet avantage que, sauf quelques variations, ils trouvent constamment à se placer partout. Voilà pourquoi on SC met à les exporter quand on a épuisé les autres exportations ; mais on attend que celles-ci aient cessé d’élre praticables.
(t) Ward, Mtxieo, tome I, page 19.
Il est évideat que les règlements restrictifs qui gênent et souvent interdisent, dans la plupart des Ëtals, l'entrée d'un grand nombre de marchandises étrangères autres que l'argent et l'or, contribuent sérieusement à rendre obligatoire l'exportation de l'or et de l'argent, monnayés ou non, de certains États, toutes les fois que des accidents d'une nature quelconque ont rendu nécessaire, dans ces derniers, un surcroît d’importation des produits étrangers. Incontestablement, quand la France est débitrice de l'Angleterre pour une grosse somme, elle s’acquitterait, en partie au moins, par l'expédition de ses vins, si ceux-ci n’étaient frappés de lourds droits par la douane anglaise. Quand c’est l'Angleterre qui doit à la France, elle aurait de même beaucoup plus de facilité à payer autrement qu’en métaux précieux, si ses fils communs de coton, ses tissus de colon et de laine, sa faïence, sa quincaillerie, n’étaient écartés de notre marché par la prohibition absolue, et si ses aciers, ses fers, la plupart de ses machines, n’étaient de même sous le coup de droits que leur élévation rend prohibitifs.