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CHAPITRE III

Des circonslanres où Ic.s espèces monnayées sortent d'un pays avec une impétuosité extraordinaire.

Lorsque les négociants d'un État doivent à ceux d'un autre, et que l’exportation des produits nationaux, dans des conditions qui permettent au vendeur de s’y retrouver, n'est plus possible, il faut, on l’a vu , que les métaux précieux soient exportés, et l’exportation des espèees monnayées elles-mêmes s’opère. Si la dette, qu’il faut payer, je le suppose, daus le délai ordinaire des engagements commereiaux, lequel est bref, se trouve trèsconsidérable, le mouvement qui porte les espèces au dehors est à la fois brusque et intense ; il ne se borne pas, comme daus les fluctuations ordinaires, à enlever une portion plus ou moins médiocre des métaux monnayés qu’employait le pays, ou plutôt de ce qu’il avait en réserve d’espèces et de lingots ; il se poursuit indéfiniment de manière à altérer profondément la proportion de monnaie qui était en usage; c’est une véritable perturbation.

Pour retenir les espèces daus ces circonstances difficiles, les défenses de l’autorité sont sans force. Les obstacles, qui sont de la compétence légitime et accoutumée des banques, n’ont guère

(t) Dc|mis répoqiic uù .^1. Gallaliii écrivuil (1851), la motiiioie il’ur ir été niodiliéc aux Klul»-I>'uis. I.ctlullur il'nr coiilieiit muiiisde fui (voir plus haut, page 128 i du plus, la nuinuaie d'ur lend à devenir aux Einis-L'nis lu monnaie priuei|iule, cl iceliango avec rAnglelerrc s'élaldit sur la coiU|iaraison des espères d ur des deux pays. Cependant la cote qu'on iioromuil le pair u conserve ce nom, et le cours du eliungc qu’enire rAiigIclerre et les États- Unis on exprime en cenliéiucs de re pair lietif, oITrc toujours, pur rapport un pair vériluhlc, un énorme écart ajiparent. Le pair réel est aujourd'hui de 109 le pair nominal étant de 100.

COURS d'économie politique.

plus d'efficacité. Les métaux monnayés s’en vont, et la perturbalion s’aggrave, à moins d’un des phénomènes suivants :

1" Ou il y aura une débâcle commerciale, et celle-ci, en ébranlant ou renversant les fortunes, déterminera les manufacturiers à offrir, à perle, leurs productions au dehors. Si, comme en Angleterre, on a d’immenses approvisionnements de toute espèce enfermés dans les docks, on s’en défera avec un grand sacrifice au profil des étrangers, qui, autrement, ne s’en souciaient pas. En déprimant tous les fonds publics, la crise attirera, de même, en grande quantité dans la Grande-Bretagne les capitaux de l’extérieur. Par ces opérations ruineuses, le pays cessera d’exporter ses métaux précieux.

La Banque d’Angleterre a été accusée d’avoir plus d’une fois, de propos délibéré, attiré de cette manière des désastres sur le commerce et l’industrie du pays, dans le but de faire revenir l’or qui s'en allait. La sonie de l’or lui enlève à elle-même la base métallique qui sert de lest à sa circulation en billets. Quand elle verrait s’épuiser son encaisse , après avoir témérairement élargi le crédit, elle retirerait brusquement les facilités auxquelles s’étaient habitués les particuliers, et causerait ainsi une commotion électrique qui s’étendrait d’un bout de l’Anglelerre à l’autre, et, dans leur alarme, les commerçants, pour faire honneur à leurs engagements, seraient contraints de vendre à tout prix, d’où une ruine générale. Celte accusation a été formulée avec véhémence dans un manifeste délibéré par la chambre de commerce de Manchester, le 12 décembre 1859, à l'occasion des crises de 1837 et de 1839. D’après ce document, la Banque elle-même aurait , dans un mémoire adressé à la chambre des communes en 1832, érigé en doctrine la pratique qu’on lui reproche. La perle que le commerce et l’industrie auraient éprouvée en 1837, dans les seules industries du colon, de la laine et de la soie, en vertu des manœuvres inconsidérées qu’on prête à la Banque, aurait été d’au moins un milliard de francs, en y comprenant, à la vérité, la dépréciation du capital, tant fixe que roulant, engagé dans ces fabrications.

Je n’ai pas ici à examiner s’il est bien vrai que la Banque d’Angleterre ail eu , sur ce point , une doctrine arrêtée , qu’elle ait

suivie avec une inflexible rigueur, et à laquelle elle ail sacrifié, comme on le prétend, les intérêts vitaux du pays, ni si les griefs articulés contre elle par la chambre de commerce de Manchester peuvent justement lui être imputés, ni Jusqu'à quel point, une fois la crise déclarée, les actes sommaires auxquels elle a pu se porter ne lui étaient pas imposés par la force des circonstances. M’éiendre là-dessus m’entraînerait hors de mon sujet. .Mais, que la Banque soit coupable ou non, un fait subsiste, à savoir que, à diverses reprises, il en a coûté à la Graude-Bretague une somme exorbitantepour chauger le sens du couruutdesmétaux précieux, ou tout au moins pour mettre fin à un étal de choses dont l'uu des symptômes les plus apparents était la sortie de l'or (1).

2° Ou le pays, eu masse, se mettra en faillite envers l'él ranger : c’est à cette extrémité que se vit réduit le commerce des grands ports de l’Amérique du Nord en 1857. Uue solution pareille porte atteinte à la considération nationale, même lorsque, comme c’était le cas pour les États-Unis dans la crise dont nous parlons, il est constant que les commerçants ont fait, quand ils ont enfin aperçu le mal qui fondait sur eux , tout ce qu’il était humainement possible pour faire honneur à leur signature.

5“ Ou, ce qui vaudrait beaucoup mieux, on se tirera d’embarras par une vaste opération de crédit; nous prenons celte expression à dessein dans le sens le plus vague et le plus général, parce que l’acte que l’esprit conçoit pour lever, par le crédit, la difliculté dont il s’agit, peut prendre diverses formes. Sans entrer dans le détail, rappelons comment, dans le commerce intérieur, le crédit dispense de l’emploi des métaux précieux, jusqu’à un certain point. Dans le commerce international, on peut imaginer différentes corobiuaisons de crédit qui, aux moments de crise, dégageraient une nation débitrice de l’allernativc cruelle de donner des métaux précieux qu’elle n’a pas , ou de subir une des deux calamités que nous venons d’indiquer. Le succès de ces combinaisons, la possibilité même de les tenter,

(t) On peut cimsiiltcr le rapport de la chambre de commerce de Manchester dans l'appendice an Traité des Ranqms et de la Circulation de M. Condy- Ragiici, traduction de M. L Lcmaitrc, pièce n° X. M. Lemaître, après avoir reproduit le rapport, te discute liii-nièine.

COURS D’éCONOMIE POLITIQUE.

sont subordonnés au progrès des relations internationales, à l'avancement des mœurs publiques dans leur rapport avec la politique générale, c'est-à-dire au degré de solidarité par lequel les nations se sentent liées. C'est un sujet sur lequel nous aurons une occasion naturelle de revenir dans le volume de ce Cours qui traitera spécialement du crédit et des banques.

4° 11 y a bien aussi un autre expédient : c'est celui qui consisterait à avoir en réserve, dans les États que l’étendue de leurs affaires extérieures et le tempéi'ament de leur population exposeut à ces catastrophes, une masse convenable de métaux précieux. On peut avec avantage combiner l’action de ce remède avec celle du crédit.

La loi de 1844 sur la Banque d’Angleterre et les lois de 1845 sur les banques d’Écosse et d’Irlande poussent, indirectement au moins, la nation anglaise dans la voie des grandes réserves métalliques.

Il faut remarquer que, dans les crises redoutables que j'ai en vue ici, la fuite des métaux précieux doit être considérée comme un des symptômes les plus graves sans doute et les plus visibles, mais non pas comme l’origine et la cause même de la crise. Si l’on examine bien les circonstances, le plus souvent on reconnaîtra que le pays d’où les espèces sortent ainsi a manqué de prévoyance et de sagesse dans l’emploi de son capital, et que le mal consiste dans l’épuisement du capital disponible, bien plus que dans la rareté des métaux précieux. Les disettes forment une exception à cette règle; ce n’est point par sa faute qu’un pays a une mauvaise récolte, c’est par la faute des éléments. Mais aussi alors le mal n’est point dans l'iusuflisance de l’or et de l’argent, il est dans rinsuffisancc des grains: et si les espèces monnayées .sont raréfiées, c’est l’effet de la disette. Portée brusquement à un certain point, la rareté de l'or et de l’argent devient, par elle-même, une cause de souffrance; mais, pour traiter ces maux-là, la meilleure méthode est encore de remonter à la source, tout comme un bon médecin, en présence d’un malade, au lieu de s’attaquer aux symptômes isolément, cherche principalement à agir sur l’économie générale du patient et sur le principe morbide.

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