CHAPITRE PREMIER
Si lu baisse des frais de production est probable pour l'argent.
La question de savoir si la valeur des métaux précieux doit baisser relativement aux autres produits de l’industrie humaine, abstraction faite de toutes circonstances relatives à ceux-ci, et sous l'influence exclusive de causes pariiculières à l’argent et à l’or, doit être étudiée séparément par rapport à l’un et à l’autre. Commençons par l’argent.
La question se confond avec celle de savoir si les frais de production de l’argcnl peuvent baisser. Il y aurait bien ensuite k examiner si la grandeur de la production peut s’accroître de telle manière que la concurrence entre les producteurs fasse inévitablement tourner au profit du public la réduction des frais de production, et qu’ainsi la diminution des frais de production se révèle après quelque temps par la baisse de la valeur relative du métal. Nous nous en occuperons plus tard; ou verra que la baisse des frais de production se résoudrait inévitablement eu une baisse de la valeur de l’argent.
L’exploitation des mines d’argent dans le nouveau monde, d’où provient la majeure partie de ce métal, doit éprouver dans un délai qu’on ne saurait indiquer avec précision, mais qui ne peut être bien long, des perfectionnements étendus. Les nombreux et puissants filons de la chaîne des Andes, dans la masse desquels est disséminée la matière argeu-
406 COURS o'éCONOMIE POLITIQCK.
lifère sont exploités d’nnc manière barbare. Hormis le procédé de l'amalgamalioD à froid, qui encore est loin de s'appliquer avec un égal succès à toutes les mines (1), tout est grossier dans l'industrie argentifère de l'Amérique, et cette grossièreté se traduit par une forte aggravation de frais. Dans la plupart des établissements métallurgiques du nouveau monde, on n'a pas la moindre teinture des arts mécaniques. Les moyens de transport, dans l'intérieur des mines comme à la surface du sol, sont exécrables, ce qui se traduit financièrement en ces termes, qu'ils sont excessivement coûteux. Dans l'immense superficie de l'Amérique espagnole, il n'y a pas une seule bonne route carrossable de quelque longueur. Le Mexique et le Pérou n'ont pas un seul ficuve navigable, à portée des mines du moins; à plus forte raison pas un canal qu'on puisse citer (2). A peu d'exceptions près, les transports s'y font à dos de mulets, et c'est ainsi que les matières qu'on emploie pour le traitement du minerai d'argent, le sel et le magistral, sont grevées, avant d'arriver aux usines, de frais exorbitants. Excepté deux ou trois localités, qui ne sont pas ou ne sont plus des principales (5), nulle part dans les mines du nouveau continent on n'a pris pour l'écoulement des eaux souterraines les mesures prévoyantes qui font un si grand bonneur aux mineurs allemands, et qui permettent aux travaux de s'étendre à de grandes profondeurs sans que l’on soit aucunement géné par les eaux ailluentes, sans même que les frais courants d'exploitation en soient sensiblement augmentés. A defaut de ces galeries d'écoulement que les Allemands creusent avec patience pendant des siècles, les mineurs américains n’ont pu adopter les machines d'épuisement usitées chez les Anglais, parce que le pays est dépourvu du combustible qui serait nécessaire pour mettre en mouvement des appareils à vapeur Aussi la présence d’eaux abondantes est-elle presque toujours une ruine pour l’exploitant des républiques espagnoles du nouveau monde.
(1) Il laisse échapper l’argent de certains minerais.
(2) Il ne faut pas compter, en elTet, les très-petits canaux qui existent dans les environs de Mexico, cunime le canal de Chalco.
(3) A Real del Monte, pur exemple.
De quelque incertitude que soient affectées les prévisions de ce genre, essayons de mesurer ce qu’il est possible d'apporter de diminution aux frais de production de l'argent en Amérique. Nous parlerons plus spécialement du Mexique : ce que nous en dirons sera applicable au Pérou et aux centres de production argentifères disséminés dans le reste du nouveau continent. Passons donc en revue les divers articles de dépense, tels qu’ils se présentent dans les exploitations mexicaines.
Les matières qu'on emploie pour le traitement du minerai, le combustible à part, sont le sel, le magistral, le mercure. Les autres frais sont l’extraction du sein de la terre et la préparation mécanique des minerais, soit pour la fusion, soit pour l’amalgamation au patio (i) pour la fusion, ce n’est qu’un simple cassage qu’il n’y a guère lieu de modifier. Pour le patio, il faut bocarder et triturer le minei’ai, le mettre en farine, en bouillie, et c’est une opération qui nécessite une grande force motrice. Ensuite vient l’amalgamation, qui implique le foulage sous les pieds des hommes ou des chevaux ; puis le lavage, la compression de l’amalgame et l’évaporation du mercure.
Afin de présenter en signes sensibles l’importance du rôle que joue chaque matière ou chaque opération dans la production de l’argent, je reproduis ici un calcul de M. Duport, qui a eu l’idée d’exprimer en grammes d’argent les divers labeurs cl les consommations diverses qui correspondent moyennement h un kilogramme de métal produit, conduit au port et embarqué :
1> Sel et ma^û/rat Cl gniaimes d'urgent.
2« Mercure 112
3" Trituration 171
4» Travail du minerai trituré. ... 72
S» Loyer et direction 38
C« Droits du gouvernement, y eompris
le monnayage Ii5
7“ Frais de fonte, transport, embarquement 35
8° Restant pour l’extraclion du minerai
et pour le bénéfice 36G
Total égal au kilograïunu'. . 1,000 grumiucs.
Il) Le procédé en usage pour rexlraetioii de l'urgeul a été décrit sonimaircmeut pages ICO et suivantes.
408 COURS d'économie politique.
A Guanaxualo et à Zacalecas, qui sont au centre des terres, à égale distance de l'océan Pacifique et du golfe du Mexique, à moins de 500 kilomètres de l'inépuisable réservoir de sel dont la nature a entouré les continents, le sel se paye encore, sans droits, de 40 à 50 fr. par 100 kilogrammes. En Europe, le sel, sur les bords de la mer, ne vaut à peu près que la peine de le ramasser (1), tant a été perfectionné l’art de l’extraire; car le sel brut, dans des marais salants bien aménagés, ne revient pas à plus de 50 cent, les 100 kilog. (2). Abstraction faite de l'impôt, la valeur du sel, en France, sur uu point quelconque du territoire, ne devrait pas dépasser de beaucoup les frais de Iransportqui, sur nos routesde France, sont de 2cent. par 100 kilog. et par kilomètre. A la distance de 500 kilomètres, les 100 kilogrammes de sel ne devraient, à ce compte, coûter guère plus de 6 francs. Au Mexique, non loin des gîtes argentifères qu’on travaille le plus, la nature a placé des lagunes, celle surtout de Pefîon Blanco, dont les eaux sont salées, et qui occupe un terrain où tout fait présumer l’existence du sel gemme. Dès qu’on exploitera convenablement cette localité, le prix du sel sera réduit des deux tiers pour les mines de Guanaxuato et de Zacatccas, même en laissant les communications dans l’état détestable où elles sont aujourd’hui. La réduction serait des neuf dixièmes avec de bonnes routes.
L’établissement de bonnes communications pourrait diminuer de même, dans une forte proportion, la dépense en magistral (5). Cependant, lors même qu’on parviendrait à réduire des deux tiers ou des neuf dixièmes la dépense occasionnée par le sel et le magistral, le prix de l'argent en serait inédiocre-
(1) Le scl vaut ti Guanaxualo 12 piastres la charge de 138 kilogrammes; la piastre est un poids d'argent de 3 fr. 43 ccul.; ù ce comple, les 100 kilog. rcviriincnl b 47 fr. 22 c.
(2) En ce moment, c'est sans exagération qu'on peut dire qu'il ne vaut pnsla peine d'éli c ramassé. Sur les bords de la Méditerranée s’organise une industrie due il un savant cliimisle, M. Ballard, pour l'extraelion du sulfatedesoude de la mer. On devra fabriquer, à eet cITel, d'immenses quantités de sel comme produit intermédiaire obligé, et cc scl sera abandonné ou rejeté à la mer.
(5) GéMéralcmenl on peut évaluer que le magistral coûte de 43 ù 00 francs les 100 kilogrammes, rendu sur les mines d'argent.
ment affeclc, parce que ces deux ingrédients ne représentent aclueileinent que 61 grammes d’argent. Une réduction de 50 grammes sur ces deux articles, soit des cinq sixièmes, ce qui serait énorme, équivaudrait à 5 pour 100 seulement des frais de production du kilogramme d’argent.
La dépense en mercure est double de celle du magistral et du sel réunis. Ce métal n’est aujourd’hui exploité sur une grande échelle, pour le commerce général, qu’en deux points, tons les deux situés en Europe : Almadeu en Espagne, et Idria dans la Carniole. Les mines d’Almaden sont les plus riches, et, grâce à Dieu, ne semblent pas à la veille de s’épuiser : celles d'Idria aussi sont aujourd'hui en grande prospérité; mais pour les • mineurs mexicains, tout se passe comme si les mines de mercure se fussent appauvries et ne rendissent plus ce métal qu’à grand’peine. Sous le régime colonial, la couronne d'Espague s’était réservé la vente du mercure d’Almaden ; elle achetait pareillement de celui d'Idria pour le revendre. Elle ne livrait d’abord le mercure aux mineurs mexicains qu’avec un gros profit, tandis qu'elle le donnait au Pérou au prix coûtant. Le Mexique réclama; et en conséquence, de 980 francs par 100 kilogrammes, à partir de 1777, le prix fut réduit à 500 francs (1) les 100 kilogrammes pris à Mexico (2). Depuis l’indépendance, la spéculation l’a fait monter très-haut; il forme, entre les mains de capitalistes européens , l’objet d’un monopole. Rendu aux mines, il revient actuellement aux mineurs, selon l’éloignement du port, de 1,550 à 1,750 francs (3). Les Mexicains se plaignent de cet enchérissement, qui les empêche, dès à présent, de traiter les minerais dont la teneur est moindre
(t) Pendaut une première période, qui fui courte, on l'avail mis à 732 fr.
Le prix coülant était de 130 fr. par 100 kilogrammes è Séville; il était de 55d fr. à Mexico.
(2) C’étaient les prix du mercure d'AImnden. Celui d'Idria était un peu plusV;her.
(3) En convertissant les monnaies espagnoles en monnaies françaises, nous calculons ici, comme partout, la piastre à sa valeur pleine de îi fr 45 cent., et non pas à 5 francs, cuninic on lofait ordinairement. Une piastre, tout comme un fraiie, est un poids d’ai gent, et il euiivicut d’exprimer ce poids tel qu'il est, sans s'occuper du cours du change entre les différents pays.
4i0 COURS p’ÉCONOMIB POLITIQUE.
(]'un inillicmc d'argent. On a remarqué, non sans raison, que l’Espagne tirerait un bien nicilleiir parti de scs mines d’Ainalden, si elle négociait avec le Mexique un traité de commerce avantageux pour les fabriques de la Catalogne et pour les vignobles de la Péninsule, sous la condition que le mercure serait livré aux mineurs mexicains au prix du régime colonial. Il est certain que le gouvernement de la Péninsule possède dans ses mines de mercure un moyen d’action sur ses ci-devant colonies, dont il ne paraît pas soupçonner la puissance.
Au commencement du siècle, alors que les mines d’argent du nouveau monde étaient exploitées plus activement qu’aujourd'bui, elles réclamaient ensemble 1 ,5.^0,000 kilogrammes de mercure. Celles du Mexique seules en absorbaient 750,000. L’Europe leur en fournissait 1,150,000 kilogrammes sur 1,700,000 que rendaient ses mines. En ce moment, l’Aniériqueabsorbe la même quantité de mercure, quoiqu’elle produise moins d’argent, parce q 'c la méthode de l’amalgamation à froid a pris de l’extension.
Le, haut prix du mercure est, au Mexique, la plus vive préoccupation du mineur. Le Mexicain se rappelle avec amertume l’ancien prix qui donnait des bénéfices à la couronne d'Espagne et qui n’était que le tiers du prix actuel. Si l’on mettait au service d’une pensée d’amélioration positive, telle que le perfectionnement des dispositions mécouiques ou le reboisement des montagnes, la moitié de l’ardeur qu’on emploie à se consumer soi-méme à propos du monopole du mercure, ou aurait vile recouvré, cl au delà, le tribut que l’on paye aux détenteurs de ce métal.
Ce n’est pas d’aujourd’hui que les producteurs d’argent s’occupent du mercure avec une sorte de passion. De tout temps, ce fut l’idée fixe des mineurs américains. « Le Mexique et le Pérou, écrivait, il y a quarante ans, M. de Humboldt, produisent en général d’autant plus d’argent, qu’ils reçoivent plus abondamment et à plus bas prix le mercure. » La répartition du mercure, par les agents du roi, entre les exploitants, était alors comme la distribution de la manne dans le désert. Le pouvoir de distribuer l’approvisionnement annuel de mercure, au nom de la couronne, était, de toutes les attributions du vice-roi, celle qui excitait le plus d’envie au dehors et lui attirait le plus
LA HONNAIB, SeCTION XIII, CHAPITRE I. 4il
d’hommages au dedans. C'était comme chez nous, dans l'ancien régime, la feuille des bénéfices. Les ministres de Madrid disputaient cette prérogative aux vice-rois, et ceux-ci avaient besoin de se sentir forlement appuyés en cour pour tenir bon. On eût dii que ce métal possédait la puissance que lui avaient attribuée les alchimistes, de transmuieren argentles substances minérales. Le bruit couri qu’il y a du mercure en Chine; vile le vice-roi Galvcz organise une expédition comme celle des Argonautes pour aller l’y chercher. Le mercure de la Cidne se trouva frelaté, peu abondant et fort cher; on n’y revint plus.
En cela on eut ton. Les retiscigneinenls d’après lesquels on avait supposé que la Chiue pourraii fournir au commerce beaucoup de mercure ont été corroborés par des informations plus récenies (1). Le mercure chinois, fût-il impur, serait facile à rectifier. Le Céleste Empire, en ce moment, se lie avec les peuples de notre civilisation par des échanges beaucoup plus étendus. Qui sait s'il n'est pus destiné h fournir du mercure à l’Occident? L’Angleterre et les É!als-ünis y jettent leurs productions, et il ne dépend que des autres nations d’en faire autant. Le thé qui, jusqu’à ces derniers temps, était plus que suffisant pour les retours, a cessé de balancer les importations que les Chinois tirent des pays occidenlaux. Si donc la Chine possède réellement les mines de mercure qu’on lui attribue, il est à croire qu’elle se servira de ce métal pour s’acquitter envers l’Europe et l’Amérique. Dans cette hypothèse, si, parmi les principaux pays argentifères, il s’en rencontrait un dont les citoyens eussent le génie commercial, des rapports s’engageraient indubitablement entre le revers occidental du nouveau
(I) D’après des renseignements puisés à bonne source, on exploite actuellement en Cliine de rielics mines de cinabre ou mercure sulfuré, donnant, dit-on, un métal pur, et on a commencé ù en exporter è Londres. Le principal marché pour eel article serait Poshann, ville voisine de Canton. Le prix en estvariublcj il était è Canton, en août 1645, do i,2.')0 francs les 100 kilogrammes. A Chang-Hai, en 1844, il s'était vendu 800 francs. Il y a lien de croire qu'on pourrait bientôt en retirer de In Chine de grandes quantités à des prix réduits. (Voyez le Manuel du négociunl fronçai» en Chine, par M. de Mouligny, V Elude pratique du tommerie d'exportation de la Chine, revue et complétée par .11. .N. Koiidot, et le Journal des Économistes, novembre 1645.)
412 COURS d’économie poutique.
continent et ies ports chinois. De cette manière, les mineurs du nouveau moiule se soustrairaient facilement au monopole des détenteurs du mercure en Europe. A défaut des Mexicains et des Péruviens, c'est une mission que pourraient se donner des tiers, les Américains du Mord, par exemple.
Il y aurait une autre manière de lever la difficulté qu'éprouve le mineur de l’Amérique espagnole à se procurer du mercure à un prix satisfaisant : ce serait d’en faire sortir du sol américain même. A une époque assez reculée déjà, de remarquables indices de mercure avaient été signalés au Mexique, au Pérou, dans la Nouvelle-Grenade, et sur d’autres points encore du nouveau monde. Suivant M. de Ilumboldt, peu de contrées présentent des apparences de cinabre, en couches ou en filons, aussi nombreuses que le plateau formé par la chatue des Andes, du 19° au 22° degré de latitude boréale, c’est-à-dire au cœur du Mexique. Des recherches faites dans ces espaces conduisirent, pendant le dernier siècle, à quelques gîtes intéressants qui furent mal reconnus et dont on ne tira aucun parti. Au Pérou, les indices de mercure sont plus multipliés encore, et, dès 1570, une belle mine y fut découverte et exploitée à Huanca- Velica. Elle donnait depuis longtemps à peu près autant de mercure qu’en réclamait cette vice-royauté, lorsque l’ignorance de l’intendant chargé de surveiller l’exploitation pour le compte de la couronne causa dans la mine un écroulement général qui la fit abandonner, quoique l’accident ne fût rien moins qu’irréparable; il eût été facile, en effet, de reprendre un peu plus loin le même filon, qui est reconnu sur une grande longueur. C’était pendant les dernières années du dix-huitième siècle. A partir de cette époque, l’exploitation grossière, par les Indiens, des affieurements de petits filons situés aussi non loin de Huanca-Yelica, près de Sillacasa, produisait encore annuellement 140,000 kilogrammes de mercure, ce qui paraissait justement à M. de Ilumboldt une preuve de l’abondance du mercure dans cette partie des Andes. L’illustre voyageur n’a pas craint de dire que i peut-être le Mexique et le Pérou, au lieu de recevoir ce métal de l’Europe, pourraient un jour en fournir à fancien monde. »
LA MONNAIR, SECTION Sni, CHAPITRE I. 415
Si ce qu'on a dit, au moment de l’occupation de la Californie par les Anglo-Américains, sur la richesse des mines de mercure qui existent dans celle province, vient à se confirmer, ce sera un nouvel Almadenmis à la disposition du mineur du nouveau monde; la prédiction de M. de Humboidt serait réalisée dès à présent.
Quoi qu’il en soit, dans l’état actuel des choses, un ou deux gouvernements étrangers, ou bien une ou deux maisons de commerce substituées à ceux-ci, tiennent entre leurs mains, jusqu’à un certain point, le sort des mines d’argent, ont le pouvoir d’en resserrer ou d’en accroître la production, et d’exercer ainsi de l’influence sur l’abondance ou la rareté d'une marebandise à laquelle se rapportent les transactions et l’estimation de la richesse dans le monde entier. A plus forte raison ont-ils la puissance d’élever la valeur de l’argent à leur profit. On conçoit que, pour les Étals de l’Amérique espagnole, ce soit une dépendance à laquelle lisaient le désir de se soustraire, et dont il serait utile à toutes les autres nations qu’ils parvinssent à s’affranchir.
Pour atteindre ce but, un moyen plus sûr encore que tous les autres consisterait à modifier le traitement du minerai de manière à réduire, dans une forte proportion, la dose de mercure qui présentement y est nécessaire. Sur ce point, l’industrie argentière du nouveau monde a présenté sa requête à la science européenne, qui a un immense arsenal d’expédients de laboratoire propres à être convertis en procédés industriels. Le temps oîi nous vivons tirera l’un de ses litres de gloire du succès avec lequel il applique les connaissances humaines aux besoins des sociétés. La science, par là, fait tourner au bien-être des générations présentes et futures les secrets que les labeurs et le génie des générations passées ont dérobés à la nature. A la demande des arts métallurgiques du nouveau monde, la science européenne a répondu d’abord en recommandant d’imiter la méthode pratiquée avec un grand succès à Freibergen Saxe, où l’amalgamation, faite dans des tonneaux qui tournent sur eux-mêmes, s’opère en moins d’beures qu’il n’y faut de jours de l’autre côté de l’Océan, et avec laquelle la consommation du
coims d'économib poutiqite.
mercure est très-faible; mais cette solution du problème ne concorde pas avec les conditions fondamentales de l’industrie argentière dans l’autre hémisphère. Elle suppose la facilité d’avoir à bas prix des matières qu’eu Europe on est habitué à se procurer abondamment à très-peu de frais, à ce point que leur bon marché et leur abondance y sont réputés des faits généraux periuauenls, absolus, mais que, malheureusement, le mineur mexicain ou péruvien n’a pas à sa disposition aussi facilement ni aussi avantageusement. Ainsi le procédé de Freiberg, toutes les fois que le minerai ne renferme pas une certaine proportion de fer sulfuré, exige du sulfate de fer, substance fort commune en effet dans notre Europe, où les transports sont aisés presque sur tous les points du territoire. Il nécessite une consommation de combustible modérée assurément, eu égard à la pratique ordinaire de la métallurgie européenne, mais excessive pour l’industrie mexicaine ou péruvienne; car, en ces pays où le minerai d’argent existe en profusion, le bois est une rareté. Une forêt y sera bientôt, .si l’on n’y prend garde, une merveille qu’on viendra voir de loin. La méthode saxonne pour le traitement des minerais d’argent suppose aussi un certain avancement des arts mécaniques, la possibilité de construire et d’entretenir partout à peu de frais certains appareils, et, dans la population, l’habitude de les manier. Or, sons le rapport de la mécanique, le Mexique et l’Amérique espagnole tout entière sont dans l’enfance. La brouette y est inconnue; la charrctlc y est un objet de curiosité (1). Par delà ses dix doigts, sou couteau et son laço, le Mexicain ou le Péruvien n’a pas d’outillage et ne se soucie point d’en avoir. Enfin, pour mettre en mouvement des tonneaux, comme à Freiberg, dans la proportion qui correspondrait à une exploitation mexicaine, il faudrait avoir à bas prix une assez grande force moti ice.
Vainement donc le procédé de Freiberg permet-il de faire intervenir le fer, qu’on charge en disques dans les tonneaux, afin de détourner sur ce métal commun l'action corrosive qui.
(t) Comme chez n ns, au surplus, en Corse, avant qu'un gouverncnienl réparuleur y eut li'ucé des roules; et cette uniéliorulion ne date que de t85ti.
dans l'amalgamation américaine, dissout une forte proportion de mercure, et de préserver cc dernier métal si précieux aux yeux du mineur. Vainement on réduit ainsi la déperdition du mercure à un dixième du poids de l’argent obtenu, c’est-à-dire au seizième de ce qui s’en consomme en Amérique (1). Cet avantage, qui semble décisil, disparaît complétemcntqiiand on tient compte du combustible à consommer (2), de la plus forte dose de sel qui est requise (3), et des autres circonstances particulières à la métallurgie du nouveau monde.
Le procédé remarquable de l’amalgamation dans des tonneaux animés d’un mouvement de rotation sur eux-mémes, qui donne de si beaux résultats à Freiberg, et qu’on a reproché aux mineurs américains de ne pas avoir imité, ne pouvait donc être introduit en Amérique. Il en restera banni tant que les conditions générales de l’industrie de l’argent, au Mexique et au Pérou, n’auront pas été modiliées profondément. Dans l’état actuel des choses, il enchérirait l’argent au lieu d’en réduire le prix coûtant (4).
Le procédé de Freiberg pour l’économie du mercure une fois écarté, restaient les méthodes fondées sur l’emploi des forces électro-chimiques, qui, lorsqu'on les manie convenablement,
(1) Dans le procédé saxon, le mercure n'apparail que pour reencillir l’urpcnl une lois que teliii-ci ii élé sép.iré des siibslaiicrs avec lesquelles il éluit combiné. Dans le procédé américain, cette séparation eile-inénic sc fait aux ilcpcns du increnre. i.cs efforts qui ont élé faits |ujur amener la même divei'sioii sur le fer dans l'amalgamation un pitlio, en mêlant du fer A la lorla, ont été sans snrccs.
(3) Il faut, avec le procédé saxon, une quantité de bois égale au poids du minerai, aiiti de riilir celui-ci avant de le eliarger dans les tonneaux.
(5) Dix à douze pour cent du poids du luiiteiiii, au lieu ilc deux et demi à trois pour cent.
(t) C’est ce que les calculs de M. Dnporl mettent en évidence, même en faisant abstraclion «le lu forée tnolrice et dit sull’ale de fer. Ils montrent que, (lour économiser en meieure une valeur repri'Sentée pur moins de i 12 grunimes dargent, il faudrait ilépenser en sus, pour nu supplément de sel et de combustible, I ^2 grammes, l e proréilé de Freiberg d'uiiicnrs perd son avantage d'économi.ser le mcreiire dans le cas où le minerai renferme de la galène t|>lomb sulfuré), et dans le plus grand uunibre des minerais du nonveaii momie, au .Mexique particulièrement, cette substance se n ncoiitre en propoi tioii sen.sible.
416 COURS n'iScONOMIE POLITIQUE.
sont douées de la puissance de rompre les combinaisons les plus intimes des corps, afin d’en extraire un des composants. Il s'agissait de retirer ainsi l'argent de ses minerais. Beaucoup de personnes s’en occupent. En France, M. Becquerel a attaché d’une manière très-distinguée sou nom à ces recherches. Au Mexique, je me souviens d’avoir vu M. Mackensie, vieux praticien écossais, directeur de l’établissement de Real del Monte, qui ne se bornait pas à s’enquérir avec anxiété des travaux de M. Becquerel, à interroger sur ce point les publications et les voyageurs de l’Europe; il avait lui-inéinc un laboratoire, oratoire mystérieux où il procédait avec ferveur à des expériences.
La sibylle électrique a-t-elle enfin révélé ses mystères aux mineurs de l’Amérique où à leurs conseillers européens? Il y a lieu de croire qu’elle le fera, si même ce n’est déjà un fait accompli. M. Becquerel est parvenu, depuis quelques années, à donner à la méthode électro-chimique le caractère industriel. M. Duport a pu eu faire des essais sur 4,000 kilngr. des principaux minerais mexicains qu’il avait fait venir à Paris; il en avait pratiqué d’autres sur les lieux. « Le résultat de mes recherches, dit-il, a été favorable au procédé électro-chimique, pour un grand nombre de minerais, je ne dis pas seulement dans l’hypothèse assez peu probable d’un manque absolu de mercure, mais même avec le haut prix actuel du vif-argent (I). • Cependant ce procédé n’a été adopté par aucune usine, et ne parait pas devoir l’être encore, ce que M. Duport explique par plusieurs motifs tirés des circonstances sociales, politiques et économiques, où le Mexique se trouve engagé. Citons-en quelques-uns :
Dans une contrée où l’on est complètement étranger aux arts mécaniques, la simplicité extrême du procédé et des appareils qui servent à l’amalgamation sur le patio est un obstacle à toute innovation qui tendrait à le renverser; car, où prendre des agents qui soientaptes à conduire une opération plus complexe, ou à manier des appareils plus délicats ou plus savants? En
(1) Production des tnelattx précieux au Nexiqtte, page 407.
Lk MONNAIE, SECTION XIII, CHAPITRE I. 417
second lieu, un gros capital serait indispensable, parce que, par l'eifet de mauvaises habitudes qu'ou doit pourtant déraciner un jour, toute construction industrielle est fort chère au Mexique ou au Pérou. L’usine de Régla, auprès de Real dcl Monte, a coûté plus de 10 millions de francs. Pour acclimater un procédé nouveau, les inventeurs, qui d'ordinaire ne sont pas gens à capitaux, devraient intéresser les chefs d’industrie; mais ceux-ci ne consentent à risquer de grosses sommes que lorsqu’ils font de gros bénéfices; et, depuis plusieurs années, les mineurs américains en général ont rarement bonne chance. Supposons cependant un inventeur qui soit parvenu à obtenir un capital passable; il ne serait pas au bout de ses peines, car il faudra se procurer du minerai non-seulement en quantité sufiisante, mais encore d’une qualité reconnue. Or, à moins d’avoir une mine à soi, c’est impossible ; la manière dont s’achète le minerai est entièrement aléatoire. C'est ainsi qu'à chaque instant on rencontre devant soi, comme un mur à pic, les usages ou les mœurs, la routine, les préjugés, l’indolence, tout ce qui caractérise enfin une civilisation où l’homme n’a que très-imparfaitement assis son empire sur la nature et sur soi-méme. Et, encore, quelle raison pourrait avoir un inventeur d’aller au Mexique ou au Pérou recommander l’adoption d’un procédé nouveau?Qu’en retirerait- il? La protection dont jouissent les brevets d’invention dans un pays où l’administration de la justice est au moins très-lente, lorsqu'elle n’a pas de pires défauts, est trop douteuse pour qu’on puisse s’y fier. Enfin le procédé électro-chimique a, dans l’état des choses, un inconvénient réel; il exige une beaucoup plus forte quantité de sel. On pourrait à la vérité, par une opération de plus, retirer la majeure partie de ce sel des boues dans lesquelles il reste dissous sans être dénaturé; mais les appareils propres à celte restitulion formeraient un matériel considérable, dispendieux, embarrassant à entretenir avec le personnel qu’on a. Sous ce rapport donc, c’est plutôt par l’abaissement du prix du sel, ou, en d’autres termes, par l’amélioration des voies de transport, ce qui suppose toute une révolution dans les contrées argentifères du nouveau monde, que le traitement électro-chimique pourrait devenir applicable
il 8 COURS d’iSconomie poutique.
avec avantage à un grand nombre de minerais : ce Sont les expressions de M. Duport, qui ne dit pas à tout (1).
Voilà donc le traitement électro -chimique d’une réussite presque désespérée dans les circonstances actuelles. M. Duport annonce qu'il possède, à part lui-méme, un autre procédé qui serait sûr, simple et prompt; qui exigerait du mercure, mais seulement le cinquième ou le sixième de ce qui s'en dissipe aujourd'hui; qui retirerait l'argent plus complelemenl que la méthode actuelle (2) ; mais M. Duport, homme de résolution cependant autant que de savoir et d’expérience, a lui-méme reculé devant la force d’inertie qui, dans l'état présent des principales contrées argentifères, y euchaine l’activité du plus intrépide. Cependant il reste acquis à la cause du progrès que si d’un coup de baguette on changeait la pente des esprits et la donnée sociale et politique de ces pays, on pourrait diminuer des cinq sixièmes la consommation du mercure. Au prix actuel de ce métal, les frais de production d'un kilogramme d’argent seraient réduits de 100 grammes d’argent environ, soit d'un dixième.
En ce moment et depuis plusieurs années, l’usine qui dépend dos mines de Guadalnpe y Calvo emploie régulièrement un procédé nouveau dû à deux des agents de la compagnie, M. Luckner, ingénieur allemand, et M. àlackintosh, ingénieur anglais 11 possède la vertu, dit-on, de réduire de moitié la consommation du mercure et d’accélérer l’opération. J’ignure s’il serait possible de l’appliquer partout (3).
Je me suis arrêté longtemps au mercure, parce que c’est le sujet qui donne le plus de souci au mineur mexicain. Parmi les autres dépenses, il en est cependant à l’égard desquelles il est raisonnable d’espérer plus d’économie encore. Ainsi la
(tj On lira avec profit, relativement au sujet qui est traité dans ce paragraphe, ce que dit M. Duport, chap. V, S 11, de la Proditclion des métaux précieux, etc.
(3) Production des métaux précieux, etc., page 413.
(3) Ce procétié consiste à substituer au mercure, dans le travail du patio, un amalgame de cuivre. .11. Duport décrit en détail les cITcts de ce nouvel ingrédient (De la Production des métaux précieux au Mexique, pages 313 et .suivantes).
trituraliou du minerai représente habitueliement un déboursé de 171 grammes, el le travail du minerai trituré, consistant principalement dans le piétinement des mules ou des hommes, équivaut à 72. Voilà donc des labeurs mécaniques pour 245 grammes, le quart environ du kilogramme d'argent produit. C’est bien cher; mais c’est que la force motrice, au lieu d’être empruntée aux éléments, à des chutes d'eau, aux courants de l’atmosphère ou à la vapeur, est demandée le plus souvent aux animaux et meme à l’homme.
Le mécanicien ne peut multiplier les chutes d'eau à son gré; nous n’en avons que ce que nous en a donné la nature; mais nous avons le pouvoir de mieux utiliser celles qui sont à notre portée. Rien ne serait plus aisé que d'avoir des roues hydrauliques mieux établies que celles qu'on aperçoit sur les mines du Mexique et du Pérou, et qui au surplus y sont rares. Dans plus d’une circonstance, en ces régions où l’eau pluviale est trois fois aussi abondante qu'à Paris, il ne serait pas impossible de l’emprisonner dans de profonds vallons où l'on dirigerait aussi la fonte des neiges des glaciers éternels, placés à la cime des montagnes, lorsqu’ils ne seraient pas trop éloignés, et l’on se créerait ainsi de vastes réservoirs de force motrice. C’est ce qui
était accompli au Potose dès la fin du seizième siècle, et les ateliers du Potose continuent d'étre desservis par ce moyen. Les moulins à vent ont été employés accidentellement au Mexique, par un ingénieur français, M. Doy; ils pourraient l’ctre, ainsique l'indique M. Duport, d’une manière permanente et générale dans toutes les mines, pour la portion du minerai qui est la plus pauvre. La vapeur n’a jamais été mise en œuvre pour la trituration du minerai, et elle ne pourrait l'élre qu'autant que les forêts auraient été régénérées. La restauration forestière ne serait pas d'une difficulté insurmontable, si on le voulait bien, dans ces contrées où la population est fort clair-semée et où il n’y a pas de grands intérêts qui y soient opposés. Ce n’est pas comme dans nos départements des Pyrénées et des Alpes dont les habitants, n’ayant de ressources que dans le pâturage, ont besoin de mener paître leurs bêles à tout prix, el ne peuvent guère couseutir à cc qu’on fasse de vastes réserves dans
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les espaces ci-devant forestiers, aujourd’hui déboisés, où ils les conduisent. La force de la végétation étant très-grande dans les régions équinoxiales, la reproduction des bois serait rapide sur tous les terrains qui n'ont pas une élévation excessive. On rencontre assez souvent parmi les montagnes du Mexique des bassins assez étendus, qui furent jadis des lacs, où on a trouvé quelquefois de la tourbe; en cherchant, on eu découvrirait peut-être des dépôts intéressants. Sur quelques points du nouveau monde, non loin des mines, on a reconnu des couches de houille, au Pérou par exemple, auprès des incomparables mines de Pasco. Au Mexique, rien de semblable; mais il n’est pas démontré que quelque jour, si le pays était coupé de bonnes routes, et si la production intérieure était organisée de manière à offrir des retours au commerce (1), la houille de la Nouvelle-Écosse, et à plus forte raison celle qui existe dans le Mexique même non loin de Tampico, ne pùt être livrée aux mines mexicaines à des prix abordables. A 5 francs par 100 kilogrammes, ce que l’industrie européenne considère comme un prix exorbitant, les producteurs d’argent du nouveau monde s'estimeraient trop heureux d'avoir de la houille (2). Enfin, dans la plupart des cas, les progrès de la culture et l’établissement de bonnes routes produiraient une grande économie sur les frais de nourriture des bêtes de labeur, en supposant que, pour la trituration des minerais et le foulage des torlas, on dût persister à se servir de mulets.
Un exemple montrera la portée des économies qu’on réaliserait, dans l'industrie argentière du nouveau monde, par de
(1) Le Mexique, .«ions le régime colonial, exporlail des farines cl du sucre. Il produit aussi du colon de bonne qualité.
(2) Par bcui'C cl par force de cheval, une très-bonne machine à vapeur brûle oujoui'd'bui 3 Lilugrainmes de charbon, cl un cheval de vapeur a une force double d'un cheval de chair cl d'o.s, el vaut par cimséqucnl dix hommes. Les hommes cl les hétes travaillant huit heures par jour, 21 kilogrammes de houille, qui, à •'i fr. les 100 kilogrammes, coûteraient I fr. 20 c., produiraienl le travail <le deux uiiimaiix, dont la nourriture revient k 2 fr. au moins et souvent à beaucoup plus, et celui de dix hommes, qui coûtent, d’apres une moyenne de 3 francs par Icle, 30 francs. L'avantage serait bien autrement grand avec des chutes d'eau ou des moulins û vent.
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meilleures dispositions mécaniques. Prenons un détail de l’opération métallurgique, le foulage des fortas. Un voyageur français visitant le Polose, il y a quelques années, donna aux mineurs le conseil de remplacer les Indiens payés à raison de 3 fr. 40 cent, par jour , qu'on faisait piétiner dans ces boues, non plus seulement par des mulets, comme au Mexique et dans le Pérou proprement dit, mais par une machine pareille à celle qui sert, en Europe, à broyer le mortier, et que les Parisiens ont vue tant multipliée autour d’eux, pendant la construction des fortiGcations. L’idée fut goûtée d’un des mineurs qui, moyennant 1,600 francs environ, établit la machine. Les résultats en furent excellents. Avec une seule mule pour tourner la roue, on fit, selon ce qui m’a été assuré, autant de besogne qu’avec vingt Indiens dont la rétribution n’était pas de moins de 68 fr. par jour : la mule avec son conducteur ne revenait pas à O fr. 30 cent. Comme irait de mœurs propre à faire connaître combien peu de lumières il y a parmi cette population, et à quel point elle est esclave de la routine, ajoutons que le mineur qui avait fait cette expérience, et auquel elle avait si bien réussi, est resté, pendant longtemps, le seul à en profiter. C’était un Espagnol; les créoles, ses voisins, se refusaient à l’imiter. Peut-être au moment où j’écris ces lignes tous ne se sont-ils pas encore rendus à l’évidence, et il y a plus de quinze ans, me dit-on, que ce perfectionnement si simple est sous leurs yeux.
Ainsi, pour la préparation du minerai comme pour l’acquisition des ingrédients par lesquels on le traite, et pour la méthode de traitement, la diminution des frais semble ne pouvoir être bien sensible, de manière à affecter le prix de l’argent sur le marché général, qu’autant que les populations éprouveraient un changement complet dans leurs idées, dans leur civilisation même; mais aussi les économies à faire sont bien grandes.
De même pour l’extraction des entrailles de la terre. Les proeédés mécaniques de cette partie du travail sont grossiers et, partant, très-onéreux. Ce qu’il en coûte pour l'épuisement des eaux dépasse tout ce qu'un mineur européen peut imaginer. Le pcrcemcul des puits absorbe de même des sommes
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inouïes, insensées. La poudre, doni, au Mexique du moins, le gouvernement s'est réservé le monopole, n’est pas seulement chère, elle est très-mauvaise, quoique le pays offre en abondance le nilre et le soufre pour la fabriquer; de là une entrave aux travaux de recherches. Le fer et l’acier, dont on consomme une grande quantité pour les outils , sont pareillement à des prix très-élevés, non-seulement à cause des frais de transport, mais aussi à cause des droits de douanes, car on n'en fait point dans le pays. Une vaste exploitation brûlera de la poudre pour un demi-million, et usera de l’acier pour 100,000 francs, sans parler du fer. Enfin les capitaux, lorsqu’on est forcé d’avoir recours à ceux d’autrui, ne s’obtiennent plus qu’à des (onditions très-dures. Autrcfoi.s, au Mexique, le clergé, qui administrait de grandes richesses, les confiait aux hommes industrieux sans jamais exiger plus de 0 pour 100. Lorsqu’on 1828, d’aveugles passions politiques eurent fait porter la loi qui chassait du territoire mexicain tous les natifs de la péninsule espagnole, 70,000 personnes environ durent émigrer, et elles emportèrent une grande partie du capital roulant du pays. L’exil de ces négociants, magistrats, agriculteurs, membres du haut clergé, qui formaient l’élite de la nation mexicaine, rompit le lien vivant qui rattachait le Mexique aux nations civilisées, et n'a pas peu contribué à livrer le pays à l’anarchie qui le ronge; par là aussi s’est tarie la source de beaucoup d’entreprises utiles. L’apport de capitaux qui fut fait par les compagnies anglaises en 1825 n’a point comblé la lacune. 11 faut payer aujourd’hui 18 ou 24 pour 100 le loyer des capitaux.
Ce n’est pas qu’on ne puisse citer des perfectionnements obtenus au Mexique dans l’industrie minérale. Ainsi, quand je compare ce que j’ai vu à Real del Monte avec la description qu'a donnée du même établissement un observateur éclairé, venu cinq années après, M. I. Lowenslern, je suis frappé du changement qui s’était opéré dans l’intervalle. Real del Monte lui offrit un spectacle qui, sous plusieurs aspects, ressemblait à celui d'une exploitation à l’anglaise. Des améliorations importantes ont été réalisées dans les aUdiers de Guadalupc y Calvo et sur quelques autres points; dans la capitale, l’induslrie du
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départ s’est mise au niveau du progrès; mais ce sont des faits locaux et restreints. Il a fallu que l’influence étrangère régnât sans partage dans les établissements que je viens de nommer, et qu’elle y fit des efforts surhumains. Real del Monte, d'après le récit de M. Luwenstern, n’était pas seulement alors une mine exploitée par le capital anglais; c'était, par le personnel même, une colonie britannique. Tout ce qui n'était pas simple ouvrier mineur était .\nglais. L’atelier du départ, à Mexiop, a été relevé de son abaissement par les Français. A Guadalupe y Calvo, c’étaient des Anglais, des Français, des Allemands, qui avaient la haute main. Malheureusement les étrangers qui viennent ainsi s’établir au Mexique n'ont aucun moyen de changer les faits généraux qui enchérissent extrêmement l’exploitation, tels que l’absence des voies de communication et l’ignorauce crasse de la population. A peu d’exceptions près, tout ce qui est Mexicain de naissance s'opiniâtre à suivre les anciens errements (1).
Quoiqu’en Europe l’Espagne ne jouisse pas d’une grande réputation en matière de perfectionnements quelconques, pendant la dernière période du régime colonial, l’impulsion vers les améliorations était plus grande au Mexique qu’aujourd’hui. Ce qui s’accomplissait, dans cette colonie en particulier, à la fin du siècle passé et au commencement de celui-ci, était vraiment digne d’admiration. Ce qui se projetait et aurait été exécuté était infini. Sentant alors le prix de la science appliquée à l’art du mineur, on avait fondé et richement doté un grand établissement, pour lequel une construction très-élégante a été élevée à Mexico, je veux parler de la Mineria, qui était à la fois une institution administrative et une école des mines, et sur laquelle ont répandu de l’éclat les travaux de quelques hommes studieux et capables, comme A|. André del Rio et M. d’Elhuyar. Malheureusement les révolutions ont empé-
(I) Parmi ces louables exrcptions, je signalerai ici, d'après .M. Du|)ur(, .M. Aiiitiiii, mineur mexicain fort rcconiniandable, qui n èlabli, au Fresnillo, la hacienda nueva, itniiiense usine d'amalgamation dont les dispositions sont fort remar<|iiables. lU. Duport mentioiiue également M. José Gomcalès du même établissement
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clié ]a Mineria de rendre les services qu’on en attendait. Lorsque je l’ai visitée en 1835, je l’ai trouvée dévastée. Les laboratoires et les collections étaient dans la plus déplorable pénurie; l’édifice iiiêine, tout étayé, menaçait ruine, et le vénérable del Rio, qui me le montrait, avait les larmes aux yeux. Je ne pense pas qu'à aucune époque les arls mécaniques y aient été beaucoup enseignés. Ou a accordé à l’institution, depuis quelques années, un droit de 1 et demi pour 100 sur l'argent; mais il paraît qu’on s’en servira pour amortir une dette autrefois contractée dans le but de faire des avances à quelques mineurs, plutôt que pour former uii corps instruit d'ofiieiers des mines. Jusqu’à ce jour, le gouvernement de la république mexicaine s’est mis très-peu en peine de répaudre l’instruction générale ou spéciale. M. Lowenstern parle d’une institution, du même genre que la Mineria, qu’il a observée à Guanaxuato, où elle a été élevée par les soins du général Coi-tazar. Malheureusement tout est éphémère au milieu de l'anardiie qui désole ces beaux pays. Tel établissement qui promet aujoiinl’liui de fleurir sera peut-être détruit demain, et les fonds qui ont un emploi utile eu seront détournés au premier pronunciamenlo pour être dévorés sans retour.
De ce qui précède ressort une double conelusion :
Premièrement, l’exploitation des mines d'argent du nouveau monde comporte des améliorations virtuellement faciles qui réduiraient dans une forte proportion les frais de production de ce métal.
Secondement, pour le Mexique, qui est le premier des pays producteurs (et ce qui est vrai du Mexique, à cet égard , l’est du haut et du bas Pérou), l’état politique, social et économique du pays rend présentement les améliorations infiniment laborieuses et problématiques. Seul le Chili fait exception à cette triste loi : c’est un État bien gouverné où la loi règne, où les arls se perfectionnent; mais, jusqu’à présent, le Chili n’a, dans la production de l’argent, qu’un rang subalterne.
Aussi bien l’état présent des choses ne peut durer. Ces belles contrées ne resteront pas beaucoup plus longtemps sous le joug du génie du retardement. M. de Humboldt, il y a un demi-siè-
clo, appelait un peuple industrieux, pour rexploitation des gîtes argentifères du Mexique. Le peuple industrieux est venu. A ia suite d’une guerre dont je n’ai pas ici à apprécier la justice, la race anglo-saxonne, qui peuple les Ëtats-Unis, s’est emparée de quelques-unes des provinces mexicaines. La force d’expansion de cette race est si grande, qu’on doit considérer comme inévitable qu’elle étende prochainement sa domination sur les autres provinces mexicaines, soit par une franche conquête, soit par une suzeraineté plus ou moins déguisée, qui, du moins, y rétablirait un ordre de choses régulier; et le continent américain, à peu près tout entier, semble destiné à subir, avant qu’il soit longtemps, cette même influence. Pour qu’il en fût autrement, il faudrait qu’une résurrection inattendue du génie de Cortez donnât à la race hispano-américaine une énergie intelligente, dont elle semble avoir complètement perdu les traditions. Dans ce cas-là, ce serait elle-même qui, par l’application de ses facultés régénérées , transformerait l’art des mines dans le nouveau monde; et l’évolution métallurgique que nous prévoyons comme devant être l’effet d’une domination exercée par les Anglo-Américains ne serait pas moins accomplie.