CHAPITRE II
Si lu bni.ssc des frais de production, qui est probable pour rnrgeut, amènerait nécessairement la baisse de la valeur de ce métal.
Supposons que la marche de la civilisation, au lieu d’être ralentie par les révolutions , devienne de jour en jour plus rapide, et qu’un plus grand nombre de peuples se laissent aller à ce courant bienfaisant. Partout, dès lors, l’ensemble des citoyens parviendrait à prendre une part des jouissances de la vie civilisée; le progrès des arts et celui du luxe absorberaient, tous les ans, une plus grande quantité de métaux précieux. Dès
COURS nV:coNOMiK pomtiqui;,
lors, la grandeur de la demande ne pourrait-elle pas excéder l’offre, au point d’empécher, pendant un long espace de temps, la diminution des frais de production d'étre suivie d’une diminution correspondante, ou même d’une diminution quelconque dans la valeur qui leur est attribuée auprès des autres marchandises, ou par rapport à un type fixe qu’on peut supposer par la pensée? Un temps d’arrêt de ce genre, dans la baisse d’un produit dont les frais de production ont été notablement amoindris, doit se prolonger tant que la production n’a pas pris une grandeur proportionnée à l’étendue des nouveaux besoins.
Même dans la supposition, de l’exactitude de laquelle on peut douter, que la révolution européenne commencée en 1848 ne soit qu’une secousse passagère, tout porte à penser que la baisse de la valeur de l'argent suivrait progressivement, à quelque distance, celle des frais de production. Les grands profits que rendraient les mines, à la faveur de méthodes meilleures et de l’amélioration des voies de transport, détermineraient les hommes à se porter avec énergie sur cette industrie. La production tendrait donc à s’accroître vivement. De là entre les producteurs une concurrence qui, inévitablement, entraînerait l’abaissement de la valeur du métal. Pour qu’il en fût autrement, il faudrait de deux choses l’une :
Ou qu’une fiscalité exigeante essayât de faire dériver vers le trésor public des États producteurs le bénéfice du perfectionnement; mais je crois pouvoir écarter celte hypothèse, parce qu'elle souffrirait, dans l’exécution, des dilBcultés insurmontables ; et elle est peu à présumer de la part de gouvernements qui, dans l’hypothèse où nous nous plaçons, seraient devenus intelligents et libéraux;
Ou bien que les mines vinssent à manquer à l’ardeur des mineurs : or, au contraire, sur ce point, le témoignage de tous les observateurs éclairés qui ont visité l’Âmérique est de nature à donner toute sécurité, lis ont tous été si vivement frappés du nombre des gîtes, de l’épaisseur des filons, de la grandeur des résultats qu’on obtenait sur un petit espace, que, lorsqu’ils ont à traiter de la fécondité du sol américain par rapport à l’argeqt,
leur Ion change tout à coup; de froid qu'il était, comme il convient dans les livres do science, il devient animé et presque enthousiaste; ils dislingiient un inépuissable fondi de ricfiesse; ils voient l’Europe inondée de métaux précieux ; ils aflirmenl que les trésors qu’on a retirés des mines du nouveau monde ne sont rien en comparaison de ce que ces mines peuvent fournir.
Mais laissons-les parler plus explicitement eux-mémes.
Citons d’ahord M. de Humholdt (I) :
• En général, l’abondance de l’argent est telle dans la chaîne I des Andes, qu’en réfléchissant sur le nombre des gîtes de c minerais qui sont restés intacts, ou qui n’ont été que super- I ficiellement exploités, ou serait tenté de croire que les Euro-
< péens ont à peine commencé à jouir de cet inépuisable fonds « de richesses que renferme le nouveau monde.
« Si l’on jette les yeux sur ledislrictdesminesdeGuanaxuato, I qui, sur le petit espace de quelques milliers de mètres car- I rés, fournit annuellement la septième ou la huitième partie « de tout l’argent américain, on verra que les 550,000 marcs « que l'on retire annuellement de la fameuse Veto Madré sont t le produit de deux mines seulement, de celle du comte de « Valenciana et de celle du marquis de Rayas, et que plus des I quatre cinquièmes de ce filon n’ont jamais été attaqués. Il f est très-probahic, cependant, qu’en réunissant les deux mines « de Fraustros et de Mellado, et en les épuisant, on formerait • une mine dont la richesse serait comparable à celle de Valen- « ciana. E’opiniou, que la Nouvelle-Espagne ne produit peul- « être pas la troisième partie des métaux précieux qu’elle « pourrait fournir dans des circonstances politiques plus heu-
< reuses, a été émise depuis longtemps par toutes les personnes € instruites qui habitent les principaux districts de mines de t ce pays : elle est énoncée formellement dans un mémoire I que les députés du corps des mineurs ont présenté au roi, « eu 1774, et qui est rédigé avec autant de sagesse que de I connaissance des localités. L’Europe serait inondée de métaux
< précieux si l'un attaquait à la fois, avec tous les moyens
(I) Nouvel le- Espagne, l. lit, pages 542-345.
4*S8 COURS d’économir pomtique.
< qu’offre le perfectionnement de l'art du mineur, les gîtes de
< minerais de Bolanos, de Batopilas, de Sombrcrete, du Kosario, I de Pachuca, de Moran , de Zultepec, de Cbiliuahua, et tant
• d’autres qui ont joui d’une ancienne et juste célébrité. >
Le témoignage plus récent de M. Duport n’est pas moins positif que celui de son illustre devancier :
c Les schistes argileux, talqucux, chioritiques, la dioritc, t quelquefois des calcaires assez anciens, et plus rarement
• encore les porphyres, sont, sur bien des points, traversés « par des filons de quartz, qui renferment souvent des sulfures i métalliques; quand cette circonstance se présente, il est rare t qu’on ne trouve pas, dans le nombre, du sulfure d’argent, t Ces formations fort rares, du moins au jour, dans les envi- I rons de Mexico, percent plus souvent les masses trachytiques t et porphyriques en avançant vers le nord; presque partout i où elles se montrent, il y a des exploitations plus ou moins
• importantes ; mais quand on traverse la chaîne principale,
< vers le golfe de la Californie, ce ne sont plus alors des points ( isolés, c’est toute la pente occidentale de la Cordillère qui f est composée de ces roches métalliques, sillonnées des mêmes f veines de quartz sur un espace immense. C’est assez dire « que les gisements travaillés depuis trois siècles ne sont rien « auprès de ceux qui restent à explorer.
t Mais, sans chercher de nouveaux districts, on peut, dans t les anciens, suivre encore les travaux avec plus de chances
< de succès qu’on ne le croit généralement, et Zacatecas en t est un exemple frappant. Ces mines, travaillées dès 1548,
< ont fourni sans cesse de l'argent, en plus ou moins grande « quantité, suivant que le hasard a conduit plus ou moins i heureusement les travaux des mineurs. La réputation de I Zacatecas était compromise, quand un Français, le mineur I Laborde, vint découvrir le filon de la Vêla Grande, dont la t richesse, considérée comme épuisée vers la fin du siècle « dernier, a encore fourni, de 1827 à 1839, près de cent cin- ( quante millions de francs. Un autre exemple plus récent « encore est celui des concessions ûeSan-Clemente elSan-Nicof las, qui sont pour le moment les exploitations les plus fruc-
t tueuses de Zaeaiecas, quoique, il y a dix ans, ou ne soup- ( çonnâl pas l'existence de filons si riches dans un terrain c contigu aux concessions de Malanoche et Rondanera, qui ont « enrichi plusieurs fauiilles il y a moins de quarante ans. Enfin, « le Fresnillo, qui produit en ce moment une valeur de dix c millions de francs par année, fut visité, en 1827, par M. Ward ; f et dans son livre sur le Mexique, ce voyageur en parle comme « d'un lieu abandonne, sur lequel on ne pouvait conserver que « quelques souvenirs sans former aucune espérance (1). »
Le même auteur termine son ouvrage en ces termes, qui forment la conclusion naturelle du présent chapitre :
« Le temps viendra, un siècle plus tôt, un siècle plus lard, « oiila production de l'argent n'aura d'autres limites que celles ( qui lui seront imposées par la baisse toujours croissante de la • valeur (2). »