CHAPITRE V
De la baisse prubiiblc de l'or et de l'argent et de leur variation relative.
Nous nous supposerons comme élant, dès aujourd’hui, en présence d’une force qui tende à abaisser la valeur de l’or relativement à celle des autres produits de l'industrie humaine en général, et de l'argent en particulier. Depuis plusieurs années elle est en pleine activité dans la Russie boréale. Quelques mois ont suffi pour l’y mettre, sur le versant occidental de l'Amérique; elle semble y éire, dans l'archipel de la Sonde. Nous devons nous préparer à voir poindre une autre force, latente encore, qui tendrait à déprimer de même la valeur de l'argent. On peut se demander quelle est la puissance relative de ces deux forces, jusqu’à quel point, quand on se borne à envisager les deux métaux l’un par rapport à l’aulre, elles se feront équilibre, ou quelle est celle qui triomphera.
De pareils sujets sont nécessairement entourés de nuages ; l’intensité même des forces dont il s'agit est un mystère impossible à pénétrer présentement. Les faits qui pourraient servir de base à des prévisions suffisamment précises sont pour la plupart mal établis encore, et des découvertes nouvelles de la science ou des applications des connaissances déjà acquises peuvent en changer grandement la portée; des circonstances politiques peuvent en retarder ou en accélérer les effels.
11 y a viugt-cdnq ans, il était permis de présumer que l’extraction de l'argent éprouverait plus de changements que celle de l’or. Les améliorations à introduire dans l'exploitation des mines d’argent du nouveau monde semblaient devoir diminuer les frais de production de ce métal au delà de ce qu'il y avait raisonnablement lieu de prévoir pour l’or. A cette époque, on ne soupçonnait pas l’étendue ni la richesse des gisements d’or de la Russie boréale, on n’eu connaissait même pas l'existence; ceux de la Californie étaient encore plus ignorés.
Aujourd’hui, c’est l’or qui semble devoir subir la plus forte
baisse. Il serait possible que l'action combinée des mines de la Russie boréale et de la Californie eût, à cet égard, des résultats inouïs.
En m'exprimant ainsi, je veux simplement dire que le champ est ouvert à toutes les hypothèses. Il est permis de penser que l'or baissera de moitié, des deux tiers, des trois quarts, et plus encore peut-être, par rapport à quelque antre objet, plus facile à imaginer qu'à désigner, qui resterait produit constamment dans les mêmes circonstances, avec une quantité absolument invariable de travail et de frais accessoires. C’est ce qui arrivera plus ou moins si les gisements de la Californie, avec la richesse qu’on leur attribue, sont très-spacieux ou si les bancs aurifères, sur lesquels ou travaille depuis cinq ou six ans dans la Russie boréale, sont indéfinis. On peut aussi croire que l’or, dans son mouvement de baisse, ne franchira pas des limites beaucoup moins reculées. C’est ce qui se verrait si les gisements de la Californie manquaient d’étendue, ou si ceux sur lesquels se sont établis les mineurs russes, depuis 1 8 i2 , ne se prolongeaient pas. Surtout en ce qui touche la Russie, celte dernière supposition est cependant très-peu probable.
L’hypothèse d’une baisse de la valeur de l’or, qui serait trèsgrande, égale ou supérieure à celle qu’amena la découverte de l’Amérique, a certainement quelque chose de fort invraisemblable, et l’esprit se tient en garde contre le merveilleux. Cependant, si ce qui a été tant dit de la Californie, et ce que répète M. B. King dans son rapport au gouvernement des États-Unis, se vérifiait définitivement, si le travail moyen d’un mineur y rendait environ 25 grammes de métal fin, et que l’exploitation, organisée sur une grande échelle, pût longtemps se soutenir sur ce pied, il faudrait regarder, non-seulement comme possible, mais même comme inévitable, une baisse des cinq sixièmes ou des neuf dixièmes.
En supposant que l’or doive éprouver une baisse incomparablement plus forte que l’argent, il convient de ne pas perdre de vue que la quantité d’or qui existe aujourd’hui parmi les hommes est très-restreinte, en comparaison de l’autre métal. Elle n’est probablement pas de plus de 4 kilogrammes con-
454 C0UB6 d’^COKOHIE POLITiQtlE.
tre 100 (1); suivant quelques personnes, elle serait même bien moindre. De là suit que, dans le cas ici posé, beaucoup de temps s'écoulerait avant que la valeur de l'or fût tombée à sou niveau définitif. Portons, en efiet, les choses à l'extrême : admettons que l'or dût finir par être de pair avec l'argent; comme il se prêle à tous les mêmes usages, qu’il est plus malléable, qu’il a d'ailleurs une plus grande et plus inaltérable beauté, il tendrait ainsi à le remplacer dans une muliUude de circonstances. La demande de l'or deviendrait irès-grande, du moment que ce métal aurait accompli la moitié ou les deux tiers de sa chute; et ainsi, à partir de ce point, la force qui pousserait à la baisse de l'or relativement aux autres productions de l’industrie humaine n'agirait plus que lentement. Elle n'aurait son plein eCfel que lorsque les mines nouvelles auraient répandu sur le monde une quantité d'or extraordinairement grande. Mais, pendant une certaine période antérieure, la descente aurait dû être rapide.
Il est vrai que l'hypothèse admise ici, d’après laquelle le résultat définitif devrait être l’égalité entre l’or et l’argent, est tout à fait extrême, et la chance de baisse, que nous avons signalée pour ce deuxième métal, doit la faire écarter plus absolument encore. Car enfin, si l’on admet que l’argent puisse luimême baisser de moitié, pour que l’or finit par être de pair avec lui, il serait nécessaire qu'il tombât dans la proportion de 51 à 1 ; et c’est une de ces choses qu’il faut voir pour y croire. Si donc ici j’ai indiqué l’hypothèse d’une baisse aussi forte que celle qui mettrait l’or de pair avec l'argent, c'est uniquement qu’elle a l’avantage d'ouvrir aux regards du lecteur uu horizon qui comprend toute l’amplitude des changements possibles, et il n’est pas inutile de se placer cet idéal devant les yeux. Dans quelques années on saura, avec une approximation suffisante, quel est le rayon où, dans ce vaste horizon, cesse ce qui est probable et commence ce qui est chimérique.
Due extraction annuelle de 500,000 kilog. d’or, quelque disproportionnée qu’elle fût à tout ce qui s’est jamais vu, et à tout
(t) Voir section vu, ehupitre |ll.
LÀ MONMAie, SECTIOn XIII, CHAPITRE V. 455
cc qui se voit préseiilemenl dans la Californie et la Sibérie, serait encore insuffisante pour que l'or tombât au niveau de l'argent. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler la quantité d'argent qui, aujourd'hui, est versée sur le marché général. C’est près d’un million de kilog. par an; avec l’or, c’est environ i,050,000 kilog. (1). Le total des deux métaux restant le même, il est vraisemblable que, si les hommes avaient le choix, l’or devrait en faire plus de la moitié. Ainsi, tant que l’or n’excéderait pas la moitié de ce total, c'est-à-dire 535,000 kilog. quand même les frais de production ne seraient pas plus forts que pour l’argent, en vertu de la supériorité de la demande, il SC vendrait plus cher.
A cause des qualités de l’or, il ne serait pas nécessaire qu’il tombât an pair de l’argent pour qu'il fût appliqué à des usages nouveaux dans lesquels il supplanterait celui-ci. La baisse des frais de production de l’or, si elle dépassait un certain point, aurait donc pour effet d’amoindrir l’extraction de l’argent. L’exploitation de ce métal tendrait à se borner désormais aux mines les plus faciles, parce que celles-ci pourraient mieux soutenir la concurrence. La force qui militerait pour remplacer l’argent par l’or, et restreindre d’autant l’exploitation de l’argent, aurait donc à lutter contre une force opposée qui ne laisserait pas de croître avec elle, puisque les fiais de production de l’argent, de cette manière, iraient en diminuant.
D’après ce qu’on sait ou croit savoir de la Californie, de la Russie boréale, de l’archipel de la Sonde et d'autres contrées, d'ici à un petit nombre d’années, une extraction annuelle et régulière de 200,000 ou même de 300,000 kilog. d’or n’a rien d’impossible. Dans la Californie seule, 100,000 mineurs, à iO grammes par jour, au lieu des 25 sur lesquels les assertions deM. B. King permettraient de compter, et à deux ceuts jours de travail par an, produiraient 200,000 kilog. Or la Californie aura bientôt 100,000 mineurs et au delà, pourvu que les gisements puissent leur donner du travail. Admettons, en outre, que les circonstauces de la production autorisent à prévoir une
(1) Sao« caai|>i«r ta Californie; voir page W.
COURS d'économie politique.
baisse des deux tiers de la valeur de l’or, ce qui serait déjà un grand événement. Dans celte supposition nouvelle, il ne faudrait pas un très-long intervalle de temps pour que l’effet entier fût alleiiil. La quanlilé d’or qui est constamment offerte sur le marché est inférieure à 3 millions de kilog.; il n’est meme pas probable qu’elle soit de plus de 12 millions, et elle est peut-être moindre : j’en dirai la raison avant de clore ce chapitre. En présence d'une existence de 2 millions de kilog. et même de 3 millions, il ne faudrait pas une bien longue suite d’années pour qu’une production annuelle de 200,000 à 300,000 kilog. encombrât cxtrcinement le marché, et déterminât à peu pi'ès toute la baisse qu’autoriserait la diminution des frais de production.
Pour l’argent, la baisse qu’il est permis de prévoir semble devoir être beaucoup plus lente que pour l’or, en supposant qu’il y eût lieu de pressentir la même diminution des frais de production, parce que rien aujourd’hui ne fait présumer un surcroît d’exlracliou aussi fort par rapport à la quantité de métal qui est sur le marché. L’augmentation pourrait être, pour l’or, de 72,000 kilog., extraction de 1847, à 200,000 kilog., sinon à 300,000, extraction qu’on est fondé à considérer, non certes comme infaillible, mais comme possible dans peu d’années. 11 est même mieux de dire qu’elle serait de 24,000
à 200,000 ou 300,000, car, au commencement du siècle, le marché général ne recevait que 24,000 kilog. d’or annuellement. L’accroissement de l’offre pour ce métal serait ainsi exprimé par le rapport de 12 ou de 8 : 1. Pour l’argent, on n’a en perspective rien de semblable, rien d’approchant. Et pourtant il n’est point interdit de penser que même la quantité énorme, prodigieuse, relativement au passé, de 300,000 kilog. d’or, pourra être franchie.
11 est encore une influence à laquelle il faut avoir égard. Les métaux précieux ont deux emplois distincts. L’un, qui a précédé l’autre, qui même était et reste indispensable à ce que cet autre subsiste, est de servir à faire des ustensiles, des bijoux, divers ornements de la personne et de la demeure; l’autre est la monnaie. De là, deux masses de métaux précieux à chacune desquelles on peut prendre pour grossir l’autre, et cet emprunt se
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fait souvent. Elles n’en sont pas moins séparées par un caractère tout spécial, qui appartient exclusivement à la monnaie. La quantité <lc métal monnayé, qui circule dans un pays supposé d'ailleurs stationnaire sous le rapport de la richesse, peut augmenter ou diminuer, dans quelque proportion que ce .soit, du simple au double ou au quadruple, sans que la valeur de la masse totale de la monnaie varie (f ). Le mécanisme des échanges restant le même, et l’abondance ou la rareté de toute chose autre que la monnaie demeurant au même point, si la quantité d’or et d’argent, qui compose la monnaie, augmente dans le rapport de 1 à 4 (et c’est ce qui finirait par avoir lieu si les frais de production des deux métaux diminuaient dans ce rapport, et que les mines fussent abondantes), pour les mêmes transactions e! la même quantité d'échanges il faudra quatre fois plus de monnaie, 400 grammes au lieu de iOO; mais cette somme quadruple ne possédera que tout juste la valeur qui était reconnue à la masse primitive. Chaque pièce en particulier valant quatre fois moins, la valeur du total des pièces, après qu’il aura été quadruplé, restera la même qu’auparavant par rapport aux autres produits de l’industrie.
Ce fait se traduit naturellement par la nécessité d’augmenter la masse de la monnaie, à mesure que l’or ou l’argent baissent de valeur, nécessité qui ne contribue pas peu à ralentir la baisse, car il résulte de là une très-forte demande supplémentaire qui balance une offre correspondante.
Si, par exemple, c’est l’argent qui descend, et que la baisse doive finir par être de moitié parce que les frais de production auront été réduits d'autant, la France, qui paraît avoir besoin, avec son mécanisme commercial actuel, de 2 milliards et demi de francs en argent, soit de 11,250,000 kilog. de fin, devra, une fois la révolution accomplie, en avoir 22,500,000 kilog., et la baisse attendue ne sera à son terme qu’après que le numéraire métallique de la France aura ainsi été multiplié. Toutes les autres nations demandant de même des suppléments plus ou moins forts, ce sera une cause puissante qui retardera la baisse.
(!) C’est ce qui a clé exposé plus haut, page 332
i58 COURS d’économie politique.
Ainsi, la monnaie, quand les métaux précieux éprouvent une baisse de valeur, agit de manière à balancer, jusqu’à un certain point, ce que l'offre a d'excessif. Dans le cas d’une hausse, le même phénomène se produirait en sens inverse. Si, par exemple, le Mexique cessait d’envoyer de l’argent à l'Europe, la masse d’argent qui est monnayée subviendrait aux besoins de l’orfèvrerie, en cédant aux orfèvres, pour leur fabrication, une partie de sa substance. Elle n’en continuerait pas moins de l'cndrc clle-méme à la société les mêmes services qu'auparavant; car, malgré la diminution qu’elle aurait subie, prise en bloc, elle garderait, par rapport aux autres objets, la même puissance d'acquisition, la même valeur.
En un mot, la monnaie peut acquérir ou céder des quantités même très-fortes de métal, sans que le mécanisme métallique des échanges augmente ou diminue de puissance intrinsèque (1), je veux dire sans que le bloc des pièces de monnaie subisse un changement quelconque de valeur totale. C’est de cette façon que la baisse des métaux précieux se déclare graduellement, lorsque des mines nouvelles en jettent sur le marché des quantités considérables : car, pour écouler leurs lingots dans le pays qu’ils habitent, les détenteurs d’or ou d’argent, quels qu’ils soient, n’ont rien de mieux que de les faire monnayer, et quand la quantité de monnaie a été doublée, par exemple, chaque pièce de monnaie ne s’échange, toutes choses égales d’ailleurs, que contre la moitié de ce qu’elle valait auparavant en autres articles de commerce. Mais c’est de cette manière aussi que la monnaie, au milieu des changements en hausse ou en baisse qu’éprouve la valeur des métaux précieux, agit comme un modérateur, tantôt subvenant à l’autre usage de ces métaux, tantôt en recevant le trop plein. C’est une ingénieuse remarque qu’a faite, au milieu de beaucoup d’antres, M. Senior, dans les leçons qu’il a professées à l'université d’Oxford, en 1829, leçons que liront avec beaucoup de profit les personnes qui vou-
(I) Je suis bien loin de dire que la rareté subite ou l'abondanee soudaine des métaux précieux ne soit pas de nature à occasionner des dérangenients dans 1a société. Je parle seulement ici de la monnaie, sous le rapport de la suflisance ou de l’insuflisaDee pour les échanges.
dront approfondir le sujet examiné dans le présent chapitre (1).
Mentionnons encore une circonstance qui a de l’efTet, en ce sens qu'elle fait varier le montant des frais de production, qui indique le niveau vers lequel tend sans cesse la valeur des métaux précieux. Elle tient à la nature de la richesse minérale et de l’industrie qui exploite cette richesse. L’industrie minéralurgique, surtout quand il s’agit de l’argent ou de l’or, n’est pas du même ordre que l’industrie manufacturière, où il dépend de chacun de se placer dans les mêmes circonstances que le producteur qui travaille de la manière la plus avantageuse. Par rapport aux filateurs de coton de Rouen ou de Mulhouse, les emplacements également bien situés sont en nombre indéfini, et la faculté de se procurer de la matière première et des ouvriers est la même. Il s’en faut, au contraire, qu’on rencontre à volonté une mine d’argent comme la Valenciana ; et quoique, sur les filons du Polose, beaucoup de personnes pussent trouver place, ce n’était pas indéfini. On peut dire des mines de métaux précieux exactement ce qu’on dit des terres, que celles mêmes qu’on travaille sont de qualités très-inégales.
Prenons chacun des deux métaux à part, en classant les mines qui le fournissent dans l’ordre de leur qualité, ou, en termes plus précis, selon la modération des frais de production. A chaque instant, eu raison de la demande qui a lieu et de la grandeur variable de la production des mines les plus favorisées, l'exploitation tend à s’arrêter à telle qui est placée à UH certain rang sur la liste, ou à telle autre, et le montant des frais de production dans cette mine, la dernière de toutes, marque le point vers lequel tend alors la valeur du métal. Mais, que des gisements nouveaux plus riches que les anciens soient découverts, ou, ce qui revient au même, que certains des anciens soient mieux exploités, la production augmentera, l’offre sera plus forte, et, par l’effet de la concurrence, la valeur du métal tendra à baisser et baissera effectivement. Une fois la baisse accomplie, même en partie, le rang où, sur la liste, s’ar-
(t) Thrte ItHurcs on the Value of moncy.
i60 couns d’économie politioi'E>
rétail la production s’élèvera. Les mines placées au*dessous devront cesser.
Ainsi, l’augmentation de la production n’est pas sans avoir quelque tendance à se limiter elle-méme.
Cette tendance n’est pas la même pour les deux métaux précieux, elle est beaucoup plus forte pour l’or que pour l'argent. On a vu plus haut (I) comment, pour l’argent, la découverte d'une mine plus riche u'arrétait pas complètement l'exploitation des mines plus pauvres. On peut en donner une autre raison : une mine d’argent nécessite un énorme capital sous la forme de puits, de galeries d’écoulement ou d’allongement, de constructions, de mécanismes difliciles ou impossibles à déplacer. Une fois qu’un capital considérable a été ainsi ^xé par les entrepreneurs d’industrie, ils ne sont plus maîtres de le dégager. Ils continuent d’exploiter quand ce capital ne rapporte plus qu’un intérêt insiguitiaut, et même quand il n’eu rend aucun, pourvu que le capital de roulement obtienne un intérêt conforme au taux habituel des profits dans le pays (2). Les mines d’or les plus ordinaires, celles d’alluvinn, n’cxigeul presque pas de capital fixe. Ce sont des bancs qu'on dégarnit des terrains dont ils sont recouverts, à mesure des besoins. Les mécanismes sont simples, peu nombreux, et passablement mobiles pour la plupart. 11 n’y aurait de capital fixe un peu fort que dans le cas, par exemple, où l’on aurait fait venir de l’eau d’une assez grande distance par un canal ; mais c’est rare. Aussi est-on très-prompt à abandonner une exploitation d’or, de même qu'on est lent à eu fermer une d’argent.
L’extraction des métaux précieux est soumise, dans l’Amérique espagnole, à des taxes plus ou moins fortes (5), et en Russie, depuis le mois d’avril 1840, à des impôts très-lourds.
(1) Page 188.
(2) Celle ubserviiliun a été failc par M. Senior, Three lectures ou lhe Value of mouty, page 75. Au sujet du cupilul tixe cl du eupilal de roulement, voyez plus haut, section ix, chapitre II.
(5) l.a Nouvelle-Grenade et le Chili ont réduit les droits sur les métaux pi écieux, qui él.aient en vigueur sous le régime colonial. An Mexiijue, selon .Al. Duport, sur l’argent, la somme des droits, y compris les frais de monnayage, n'est pus de moins de 141/2 pour 100.
Les gouvernements trouvent cette pratique fort commode : le droit retombe, en effet, à la charge du consoinmaleur qui, dans ce cas, est principalement un éiranger, puisque la majeure partie de l’or et de l’argent s’exporte des pays de production. Il en résulte un rétrécissement du marché, car renchérissement qui est occasionné par ces taxes restreint d’autant la demande, cl c’est dommageable pour le producteur ; mais c’est un de ces inconvénients qui n’arrétent pas les gouvernements, lorsqu'ils .sont nécessiteux, et même, si l’impôt n’excède pas un certain point, le dommage qu’éprouve le producteur n’est pas grand.
Ces impôts, qui empêcheraient la baisse d’atteindre sa limite naturelle, existeront-ils indéliniment tels qu’ils sont, là où ils existent, et se naturaliseront-ils dans les contrées où ils ne sont pas établis? On peut en douter. Le gouvernement de la Russie et les gouvernements de l’Amérique espagnole peuvent être amenés à reconnaître qu’il est de leur intérêt même fiscal de les modérer. Un droit de 10 à 15 pour 100 est déjà un appât à la fraude, particulièrement s’il s’agit du plus noble des deux métaux. Or, dans quelques exploitations de la Sibérie, le droit pourra monter à 40. Et puis, pour maintenir des droits de sortie de ce genre, il faut avoir le monopole de la production ainsi grevée. Dans ce cas, il faut bien que le consommateur se soumette. Mais quand il existe d’autres sources où celui-ci peut puiser, le système des droits à la sortie est ébranlé. A moins d’une coalition entre les Étals producteurs, la concurrence vient s’établir entre eux. 11 faut alors que chacun baisse sa marchandise, et le procédé le plus simple est de l’affranchir des taxes excessives dont on l’avait grevée. Si le gouvernement des États-Unis laisse l’extraction de l’or à peu près entièrement franche d’impôt, en Californie, et que les mines de la Californie tiennent, même partiellement, les promesses qu’on a faites en leur nom, il sera impossible à l’empereur de Russie de ne pas diminuer les droits qu’il perçoit sur l’or. Il y a tel développement de la production et tel degré d’économie dans l’extraction qui, réalisés en Californie, obligeraient le gouvernement russe à renoncer à toute redevance chez lui. Autrement, en effet, les exploitations de la Russie boréale ne pourraient se soutenir.
lit).
C0UH8 D’écONOMIE POLITIQUE.
Pareillement, admettez que le Pérou se pacifie, que l’ordre s’y afifermisse, que les gisements admirables d’argent de Pasco soient exploités sur une plus grande échelle et par des méthodes passables, cette concurrence finira par presser le Mexique, qui réagira à son tour, et de part et d’autre on restreindra l’impôt sur le second des métaux précieux,
L’efifet de la concurrence que la Californie ferait à la Russie boréale, pour le placement de son or, pourrait être contrarié ou même annulé, si les deux gouvernements s’entendaient pour percevoir, l’un et l’autre, un fort impôt, et s’ils s’accordaient à prendre des mesures énergiques pour obliger les particuliers à resserrer leur extraction, afin de subordonner l’exercice de cette industrie aux convenances de la trésorerie. Mais un pareil accord est-il à présumer? Y a-t-il lieu de croire que les États-Unis s’y prêteraient? Pour qu’il en fût ainsi, il faudrait que l’esprit de cette nation, le caractère de sa législation et de ses institutions politiques, fussent changés de fond en comble. En vertu de la constitution des États-Unis, l’État de la Californie, que je suppose organisé (il le sera bientôt), ne pourrait, de sa propre autorité et pour son propre compte, frapper d’un droit de sortie l’or qui aurait été extrait de son sol. Strictement parlant, le gouvernement fédéral pourrait établir une taxe de ce genre au profit de la trésorerie de Washington. Mais ce serait, aux États-Unis, un fait sans précédents. Les Californiens regarderaient la loi comme oppressive : pour la faire abolir, ils ne négligeraient aucune espèce d’efforts. En supposant qu’ils s’y soumissent nominalement, la perception du droit serait impraticable; l’exportation de l’or se ferait clandestinement. Pour réprimer la fraude qui se commettrait alors, il faudrait que le législateur ordonnât des mesures que le citoyen américain, tel qu’il s’est fait connaître jusqu’à ce jour, ne supporterait pas.
Àu premier abord, on serait tenté de considérer comme plus praticable, que le gouvernement fédéral, qui est propriétaire-né des terres publiques, fît déclarer par la loi qu’il réserve les terrains d’alluvions aurifères pour les vendre à un taux plus élevé que le reste du domaine. Ce serait appliquer à ces terrains ce
LA MONNAIE, fiECTION XIII, CHAPITRE V. 4G3
qui s'est déjà fait pour ceux qui reocicnl du plomb dans la vallée du Mississipi , du cuivre sur les bords du lac Supérieur. Ce système rencontrerait dans les mœurs démocratiques des États- Unis un obstacle diflicile à surmonter. Il ferait la part beaucoup plus belle aux capitalistes qu’aux ouvriers; il permettrait aux propriétaires des capitaux d’accaparer, à bas prix vraisemblablement, les gisements les meilleurs afin de s’en attribuer un jour les avantages. Par ce motif, il est impossible que le législateur des États-Unis y donne la préférenee.
En Californie, il faut une solution qui soit démoeratique, e’est-à-dire qui laisse au simple ouvrier toute ehance d'utiliser au mieux, pour son propre compte, ce riebe domaine minéral. M. U. King eu propose une qui, sous ce rapport, ne laisserait rien à désirer. Elle consisterait à vendre tous les ans aux individus la faculté d’extraction, moyennant une somme qu’il fixe à 16 dollars, ce qu’il considère à peu près comme le produit d’une journée de travail. Seuls, les porteurs de ces permis auraient le droit de paraître sur les gisements. Ceux qui en seraient munis exerceraient, à l’égard de quiconque se présenterait, une mission de contrôle. L'intérél qu’ils auraient à écarter des rivaux qui exploiteraieut en contrebande garantirait que celte police serait bien faite. L'autorité saurait à qui elle délivre les permis, et par conséquent, ou ne verrait plus les militaires quitter leur drapeau, les matelots abandonner leur navire, pour se faire chercheurs d’or. Ce serait une sécurité précieuse pour les chefs de corps et pour les armateurs nationaux et étrangers. Au sujet des filons, M. B. King, tout en proposant des mesures conservatrices, voudrait qu’on y payât une redevance proportionnelle : mais, avant de s’occuper de ce qu’il convient de faire pour régulariser l’exploitation des filons et pour la soumettre à l’impôt, il faudrait être bien certain qu’il en existe en Californie qu’on puisse travailler avec plus de profit que les alluvions.
L’impôt qui serait prélevé au moyen des permis ne serait que d’un cent cinquantième environ de la production annuelle d’un mineur passablement exercé; l’extraction n’en serait donc pas sensiblement encbéric; elle ne le serait pas, quand bien
iiCi COURS d'économie POLITIQUE.
même on doublerait ou triplerait le prix des permis proposé par .M. King. Il est exlrémciiicnt probable que, quelle qu'elle soit, la combinaison qui prévaudra ne grèvera de même l'exploitation que d'une manière inappréciable, et je m'arrête sur cette conclusion.
Des écrivains dont quelques-uns sont du plus grand poids, coniiite M. Gallatin et M. de llumboldt (1), exprimaient, il y a quelques années, l’opinion qu'une baisse considérable de la valeur de l’argeiU et de l'or n'était aucuncnienl probable. (]es deux esprits éniincnls coniparaionl la grandeur de la masse que la civilisation en possède, à l'extraction qui s'en fait annuellcment, et ils arrivaient ainsi à croire que l'influence de la production de ce lemps-Ià, même notablement développée et perfectionnée, devait demeurer insensible. A cette époque les ressources niélalliqiics de la Hiissie boréale n'élaienl pas connues, non plus que celles de la Californie. Je cite cependant, après ces éclatantes découvertes, l'opinion de ces autorités illustres, pour faire remarquer que dans celte manière de raisonner, qui pourrait être adoptée par d’autres personnes, on s’exagère la grandeur de la quantité qui combat par sa masse la tendance à la dépréciation. Il n'y a d'action exercée sur le marché, dans le conflit entre l'offre et la demande, que de la part de la roarebandise qui est réellement offerte. Or je n’aperçois sous ce titre que la monnaie en circulation et les lingots des commerçants en métaux, ainsi que les articles de bijouterie et d’orfèvrerie qui sont chez les marchands. Les bijoux, les ustensiles domestiques, les lingots, qui peuvent exister dans les irésors'particuliers, de même que les monnaies enfouies, ne contribuent pas à faire les cours. De celte manière, l’approvisionnement en or ou en argent dont ou a à tenir compte, quand on veut comparer l’offre à la demande, est sérieusement réduit. Maintenant, supposons que les frais de production de chacun des deux métaux précieux, ou d’un seul, baissent de 50, de 50 ou de 75 pour 100, et admettons que ce changement soit accom-
(I) Gullulin, Considérations on the Currencÿ and Hanking-Sysicm of the United States, page 9 ; cl de IluniboUll, Aoiwelte-Espagne, tome lit.
pagué d'un agrandissement très -marqué de ]a production même : il ne faudra pas un aussi grand nombre d'années que le supposaient M. Gallatin et M. de Hiimboldt, pour qu'il y ait une masse flottante qui pèse sur le marché, et niodiflc visiblement le rapport entre l'oiTre et la demande. Voilà ce qu'on pouvait dire déjà avant les découvertes des vingt dernières années; c'eût été démontrer qu'une diminution dans les frais de production entraîne comme conséquence inrinimcnl probable (1), dans un laps de temps qui ne serait pas fort long, une baisse de la valeur des métaux précieux, par rapport aux autres objets. C'est toujours à la considération du montant des frais de production qu'il faut eu revenir dans des études de ce genre. Cet élément-là finit par l'emporter, quoique des circonstances diverses puissent momentanément le balancer.