‹ La monnaieChapitre 65 sur 81 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des cfTcls qu’il faiitlrail atlcmlre d'une baisse des inclaiix |irécieiix.

Nous n'avons ici à mentionner que pour mémoire une révolution dans les prix, qui serait très-caractérisée si la baisse était forte. Le prix d’uii article de commerce quelcon(|ue est le rapport de la valeur de cet article à la valeur du métal précieux dont on envisage la monnaie. Quand on dit que l’hectolitre de blé vaut communément iO fr. en France, c’est que le rapport de la valeur du blé à la valeur de l’argent est exprimé par l’hectolitre mis en regard de 48 grammes de métal fin. Si l’argent vient à baisser de moitié, l’équation de valeur n'existera plus qu’entre un hectolitre de blé et 56 grammes de métal ; en d’autres termes, le prix du blé aura doublé, et sera de 40 francs l’hectolitre, sans que le cultivateur, qui vend le blé pour dé-

(I) Je dis probable el non pusccrluiiie, parce <|ue rinflueiiee de lu diininiitioii des frais de production peut être paralysée par difTéreiiles causes, telles que ruccroisseineiit rapide de lu tleiuuude, ou la dillieulté de Iroiiver iinmédiuleniciit des mines qui permcileiit d'aecruilrc rcxiraclioii.

penser ensuite l’argent, soit plus riche, et sans que le consommateur qui l’achète soit appauvri.

Si c’est l’or qui a baissé au lieu de l’argent, celui-ci restant fixe au contraire, la pièce d’or, dite de 20 fr., qui contient 5*™*, 806 de fin, ne payera plus un hectolitre de blé. En supposant que la baisse soit de moitié, il en faudra tout juste 2. Mais en ce cas la pièce d’or, qui passe pour 20 fr. aujourd’hui, parce qu’elle équivaut à 20 fois 4 gr. '/» d’argent fin, ne devra plus s’appeler que pièce de 10 fr.; autrement, exprimés en or, les prix cesseraient de concorder avec les prix eu argent. De cette façon, la baisse de l’or seul, quelque forte qu’elle puisse être, n’eu traînerait, en France, aucun changement dans les prix, tels qu’ils s’énoncent.

Considérée en elle-même, la révolution dans les prix, qui doit être immédiatement la conséquence naturelle de la baisse de valeur du métal dont est faite la monnaie unique ou la monnaie principale, ne dérange rien que la manière de compter et les écritures commerciales. Personne n’en souffre ni n’en profite, ipso facto ; c’est quelque chose d’analogue à ce qui avieiidrait si l’on convenait, eu France, d’appeler franc désormais ce qui est le réal espagnol, ou si, en Angleterre, on substituait dans les comptes, pour l’avenir, notre franc à la livre sterling.

Après ce qui a été dit dans plusieurs passages de ce volume, je n’ai pas à insister davantage sur le changement des prix. Passons à des aperçus d’un autre ordre.

Si demain, par la découverte de quelque nouveau procédé de culture, les frais de production du blé tombaient à moitié, et si le blé, coûtant deux fois moins à produire, se vendait deux fois moins, serait-ce un bien, serait-ce un mal? A cette question tout le monde répondra : Ce serait un bien incompai-abic. Sans doute, si quelques personnes avaient eu l’idée d'accaparer des amas de grains pour les revendre plus tard, la réduction, dans le cas où elle serait subite, leur occasionnerait une forte perte. Si quelques autres s’étaient réservé une rente perpétuelle en blé, ce serait de même une moindre valeur qu’elles recevraient, et la découverte nouvelle tournerait à leur détriment, dans le cas où elles auraient entendu faire commerce de

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ce blé, c’esl-à-dire l’employer à se procurer d’autres marebaudises par la voie des échanges, au lieu de le consommer ellesmêmes. Ceux des cultivateurs qui n’auraient pas ou ne sauraient pas trouver le capital nécessaire à la mise en activité du procédé nouveau, éprouveraient de l’embarras et de la perte. Mais, envers la société envisagée dans son ensemble, ce serait un changement pour lequel il faudrait bénir la Providence et dont on devrait honorer à jamais les auteurs. Si demain on découvrait quelque va-^le contrée où, par un don particulier du ciel, la culture du blé fût partout extrêmement facile, si bien que l’Europe pût régulièrement en retirer une très-grande quantité de grains qui lui coûtassent, tout rendus, la moitié du cours moyen de nos marchés, le dérangement serait très-grand pour nos agriculteurs; il faudrait qu'une bonne partie des terres cessât d’être cultivée en blé, et reçût une autre destination qu’on n'imaginerait peut-être pas sur l’instant. Il n’en est pas moins vrai que l’ouverture du commerce avec la nouvelle Atlantide marquerait comme un événement extrêmement heureux dans les fastes de la civilisation.

L’intérêt permanent et absolu de la société est que tout ce qui sert aux besoins des hommes, tous les objets qu’ils obtiennent â la sueur de leur front, soient d’une production facile, et, par conséquent, puissent s’obtenir, par la voie des échanges, en retour d’une moindre quantité des services que chacun rend. Toute diminution de valeur qui résulte de ce que les arts se .sont perfectionnés ou de ce que des circonstances naturelles plus favorables se sont offertes aux hommes, est d’intérêt public. En ce sens, la baisse de valeur est le but que poursuit l’industrie, la mesure des progrès qu’elle accomplit, le point de mire des gouvernements civilisateurs; c’est ainsi que s’augmentent la richesse de la société et le bien-être des populations. Celte conclusion générale s’applique indistinctement à toutes les marchandises, à tous les services, aux métaux précieux aussi bien qu’au reste de ce qui s’achète et se vend (1).

(1) Dans uii vulume intitule Harmoniet écOHomiquai, qui u paru quand riuipressiun de celui-ci était déjà fort avancée, M. Bastiat a présenté des

COURS d’iîconomir politique.

De cc point de vue, il serait avantageux que l’or et l’argent devinssent abondants et à bas prix comme le cuivre ou le fer ou même comme les pierres, ainsi que l’iiislorien Joscpbe, par une hyperbole patriotique, dit que c’était dans la Judée sous Salomon. On aurait alors à bon marché des ornements de la personne et de la demeure, objets qui non-seulement donnent satisfaction à un frivole amour du luxe, mais qui aussi, dans une certaine mesure, ajoutent à la dignité de l'homme, au sentiment qu’il a de l’élévation de sa propre nature, en même temps qn’à son bien-être. Tout le inonde pourrait se procurer des ustensiles d’une matière plus pure et plus belle, d’un usage plus commode et plus salubre. Posons donc en principe que la diminution des frais de production des métaux précieux et l’abaissement de leur valeur seraient un bien pour la civilisation. Ce serait un de ces faits conformes aux tendances de cc siècle, où les forces vives de la société sont en action pour mettre à la portée du plus grand nombre, de tous autant que possible, des jouissances et des avantages autrefois réservés à une petite minorité.

Cependant, de même que la baisse du blé, d’après ce qu’on vient de voir, peut tourner au détriment d’un certain nombre de personnes, la baisse des métaux précieux peut aussi être dommageable à des intérêts individuels; elle peut l’être même il quelques intérêts collectifs de la société (1). D’une autre part, les avantages que procurerait la baisse de l’or ou de l’argent, par rapport aux autres produits de l’industrie ou aux services que les hommes échangent, seraient incomparablement moindres que ceux qui ressortiraient, soit d’un procédé de culture eu vertu duquel les frais de production et la valeur du blé seraient réduits de moitié, soit de la découverte d’une contrée

itli'O- (l’un rare iiiltavl sur la valonr, la riclKîSfc, la propri(:lc, cir. I,a Irii- <!aiiC(^ tics valeurs à Laisser y est appréeiée irnii point iIcî vue Iriis-i’levd. Si j’avais pu lire plus lOt le voIiidic de JU. lia.stial, la section ii du présent vuluinc, qui traite de lu valeur, en eût relcnu l’empreinte.

(I) Je rcuvoic il ce qui u etc dit, dans le chapitre précédent, de lu perte qu’éprouverait chaque pays par rabaisscinenl de la valeur de su muiiiiuie. Voir aussi plus bus. page 472.

LA MOMNAIE, SECTION XIII, CIUPITBE VI. 469

qui aurait ie même effet. Car, nous i’avons exposé plus haut (1) avec quelque détail, tout raccroissemeiit de richesse que ia société, envisagée dans son ensemble, retirerait de ia bSisse des métaux précieux, se réduirait à un surplus de facilité pour se procurer des ustensiles ou des ornements en or ou en argent, ou recouverts de ces métaux.

Parmi les classes aisées, il n’est personne qui n’ait une certaine quantité d’objets, bijoux ou ustensiles en or ou en argent. Chacun parmi ces classes aurait, de ce chef, à rabattre quelque chose de l’inventaire de sa fortune, s’il évaluait celle-ci en blé, ou en denrées quelconques , ou en services de quelque nature que ce soit. Sous cette forme-ià, ie dommage ne serait bien sérieux pour personne; ces bijoux, ces ustensiles n’en existeraient pas moins avec leurs qualités utiles ou leur agrément, sauf que la vanité en serait moins flattée, d’autant que la baisse serait plus forte.

Ce serait une perle pour ceux qui auraient amassé des trésors métalliques : il est vrai que les thésauriseurs méritent, à ce titre, peu de sympathie. Ils porteraient ia peine de leur manie.

Mais l’événement tomberait de tout sou poids sur les créanciers qui attendent en remboursement une somme déterminée d'argent ou d'or, et qui s’étaient flattés qu’elle leur procurerait une certaine quantité de jouissances. Les rentiers de l'Ëtat, quels qu’ils soient, individus, corporations, établissements publics, en seraient tous atteints; de même les rentiers des vilies et des départements, et dans les sociétés modernes on sait quel est le nombre des personnes et des institutions qui possèdent des rentes sur i'État ou sur les localités. Quiconque a une redevance fixe convenue pour une longue suite d’années, les propriétaires de terres qui ont consenti de très-longs baux, les compagnies de travaux publics de toute nature, routes, ponts, canaux et chemins de fer, dont le profil se recueille sous la forme d’un péage fixé d'avance , tous ceux-là et d'autres encore seraient affectés dans leurs intérêts d'une manière pius ou moins grave.

(I) Pages 31!) cl 333.

COURS n'icosoRii: l’ni.iTigi'i.. {!'

COUfiS d’économie POLII'IQCB.

Les traosaclioDs à courte échéance, telles i)ue sont toutes les opérations accoutumées du commerce, n'en seraient cependant pas touéhées à un degré notable, parce que la baisse procéderait lentement; puisqu'elle mettrait une suite d’années à s’accomplir, ce n’est pas dans l’intervalle de quelques mois qu’elle occasionnerait un changement de quelque importance. On peut néanmoins prévoir qu’elle irait par saccades plutôt que par une gradation régulière , et dans ce cas il serait possible que, dans quelque mois, il se produisit quelquefois des différences marquées.

La: lenteur même du mouvement descendant permettrait aux personnes avisées qui posséderaient des titres de rentes, dsi genre de ceux qu'on négocie facilement, de s’eu défaire, et de ebokir d’auti'es placements qui ne seraient pas passibles de cet amoindrissement de revenu effectif, ou qui IC; seraient beaucoup moins. À la faveur de ces négociations successives, la perle, en s’échelonnant, se répai tirait entre un grand nombre de personnes, ce qui la rendrait moins sensible à chacune.

 l'égard des compagnies à péages, comme elles rendent un service public, et qu’il est indispensable, pour que ce service couliiiuc, qu'il ait sa rémunération, il est iuliniment probable que, dans chaque pays, le gouvcrnemenl consentirait à rehausr ser les tarifs, autant que ce serait nécessaire; j’exprime cette réserve parce qu’il est des Éials où les tarifs insérés dans, les lois de concession aux compagnies ne font qu’indiquer des marima fort élevés, qui laissent beaucoup de marge, et en dessous desquels les compagnies se tiennent à distance même dans la pratique actuelle.

Mais envers les rentiers, scs créanciers, l’État ne s’est engagé qu’à une chose : il leur a promis de leur payer un poids déterminé d’argent ou d’or, cl rien de plus. Il ne peut être aslrciiiL à ]ilus que sa promesse. Que l’or et l’argent lmissciiI eiicliéri, il u’cu eût pas moins été tenu de livrer les quantités portées sur les litres de route; l’or ou l’argent baissant au couli'aire, on ne peut le blâmer de profiter de la chaiicc; il est parfaitement dans son droit. La même observation s’applique à toutes les rentes stipulées en sommes d'argent ou d’or, quels que soient

LA HONNAIS, SECTION 1111, COAMTRE VI.

ceux qui ont è les servir, que ce soient les départements, les villes ou les particuliers. Il y a cependant une distinction à faire, je vais la signaler.

8i la Californie tient tout ce qu'on annonce au monde, au moment où s'impriment ces lignes ( mai 1850), la perturbation sera grande au détriment des créanciers du gouvernement anglais. Supposons, puisque nous sommes lancé dans les hypothèses que, dans un délai de viUgt-cinq ans, l'or doive ne pins valoir, relativement aux autres productions, que le dixième de ce qu’il vaut présentement, j'admettrai, autant qu’on le voudra, que l’hypothèse est forcée; je la choisis telle cependant, parce qu’elle rend plus saillantes les conséquences que j'ai à mettre en vue. Il s’ensuivrait que, vers l’an 1 875, dans tous les échanges où ligure aujourd’hui une livre sterling, c’est-à-dire 7n'-,318 d’or fin, il faudrait dix livres ou 73î'^ ,18. Tel service public qui SC paye aujounl’hui 1,000 livres sterling ou 7'^'' ,318 d’or, en coûterait alors à l’État 10,000 ou 73 kilogrammes. Le budget du Royaume-Uni, qui est d’environ 23 millions sterling, sans la dette publique, monterait tout uatureilcment, sans surcharge réelle pour les contribuables, à 230 millions. Mais la somme des arrérages de la dette publique fondée resterait exactement au même point qu’uujourd’hui (je fais abstraction des nouveaux emprunts qu'on pourrait avoir négociés, de la partie de la dette qu’on pourrait avoir amortie et des annuités viagères qu’il n’y aurait plus à servir), c’est-à-dire d’environ 28 millions sterling. Le budget total du Royaume Uni, qtti est présentement d’environ 51 millions sterling, ne monterait pas au décuple, il irait seulement à 258 millions sterling (230, plus 28). Les choses se passeraient, pour les contribuables, comme si on les eût dégrévés de 252 millions st., valeur relative de l’an 1875, ou de 25,200,000 livres st., valeur d’aujourd’hui. La dette anglaise se trouverait donc, par rapport aux contribuables, payée aux neuf dixièmes par le fait des mines de la Californie.

Dans la même supposition d’une baisse extrême de l’or, en France, où la monnaie est double, le gouvernement pourrait s’appuyer sur la facullé iju’il a de payer en or pour faire subir

47^ COUHS d’économie ■•OLITiQUE.

à la dette de l'Ëlat une diminution analogue, en ne payant plus les arrérages qu’en pièces de ce mêlai. Cependant l’or, en fait, est dénionéiisé aujourd’hui parmi nous, et la loi organique des uionuaies a donné à l'argent le principal rôle et fait de l’argent la pierre angulaire du système; ce serait donc, de la partde l'État, un acte très-rigoureux que d'user ainsi de la circonstance; j’aurai même occasion d’indiquer plus bas (1) des motifs qui me paraissent le lui interdire absolument. Mais si c’était l’argent qui baissât, les créanciers de l'État ne pourraient éviter d'en subir les effets; le droit de l’État envers eux, eu équité comme en stricte justice, serait incontestable.

Dans tous les cas où il s’agit d'une somme, c’est-à-dire d’une quantité d’or ou d’argent à recevoir par l'un et à payer par l’autre, il semble que la société prise collectivement n’éprouverait aucun dommage, et que ce serait l’occasion d’appliquer la sentence de Montaigne que le profit de l’un fait le dommage de l’autre. Ce n’en serait pas moins le dérangement d’une multitude d'existences, ce qui en soi est toujours un malheur. Les uns perdraient des avantages sur lesquels ils comptaient et qu’ils s’étaient habitués à regarder uon-seulemeut comme parfaitement légitimes, mais comme immuables; les autres jouiraient d’une immunité imprévue qui ne serait justifiée par aucun service rendu.

Il est néanmoins une portion appréciable de la richesse des États, envers laquelle cette espèce de compensation de l’appauvrissement de celui-ci par l’enrichissement de celui-là n’existerait pas : à l’égard de la monnaie, c'est d’elle que je veux parler, la dépréciation des métaux précieux serait une perte sèche pour la société. Une nation, chez laquelle le service des échanges rend nécessaires deux ou trois milliards en espèces monnayées, perdrait net sur ce chapitre la moitié, le quart, les neuf dixièmes, si les métaux précieux étaient descendus dans cette proportion. Elle le perdrait si bien qu’elle serait dans l’obligation de le remplacer. Dans l’hypothèse d’une baisse de moitié, il faudrait qu’elle achetât au dehors une quantité d’or

(I) Page 47.Î.

OU (l'argent précisément égale à celle qu'elle possédait déjà; Autrement, le mécanisme commercial demeurant le même, le service des échanges serait en souffrance; car, où figuraient auparavant 1,000 grammes d'argent ou d'or, c'est ^,000 qui seraient requis désormais, par hypothèse.

La quantité d'or monnayé que possède l'Angleterre, et qu'on estime à un milliard de francs, ne représenterait plus dans vingt-cinq ans, selon la supposition extrême que j'indiquais il y a un instant, que 100 millions. Sur le marché général du monde, la puissance d'achat qui résulterait alors, pour cette nation, de la possession de sa monnaie actuelle d'or, serait diminuée de 900 millions. Pour le mécanisme de ses échanges intérieurs , l'Angleterre serait dans l'obligation d'acheter successivement, d'ici à vingt-cinq ans, une quantité d'or On de 9 milliards, c'est-à-dire de 2,610,000 kilogrammes. A cet effet, elle aurait à livrer successivement, sur le marché général du monde, une masse de marchandises équivalant à 2,610,000 k. d'or, sans que la somme de 9 milliards de métal, ajoutée au milliard qu'elle a aujourd'hui entre les mains, dût lui rendre en 1875 plus de services que ne lui en rend aujourd'hui son milliard unique. Ainsi toute l'augmentation de la monnaie, qui aurait lieu de cette manière, n'accroltrait en rien la richesse de la société anglaise; elle aurait l'effet contraire (1).

En présence des variations qu'il y a tout lieu de prévoir désormais dans la valeur respective des deux métaux précieux, il est un devoir auquel ne peuvent se soustraire les gouvernements des États très-nombreux où les deux métaux sont monnayés, et ou la loi a prétendu établir entre eux un rapport fixe, comme la France où la loi a posé pour unité monétaire le franc, qui est défini 4 grammes et demi d'argent fin et puis, par assimilation, 29 centigrammes d'or. Il faut séparer complètement les deux métaux, ainsi que nous l'avons indiqué, de telle sorte que l'unité monétaire en or cesse d'avoir un rapport fixe avec l'unité monétaire en argent; ce qui n'empêcherait cependant pas le législateur, en vue de certains cas, ou même pour tous

(1) Voir, pour plus de développements, page 332.

474 COURS d'économib politique.

les cas sauf stipulation contraire, d’établir entre les deux métaux une proportion qui varierait sous toute garantie (1).

Pour les goiiveriieiuents, ce devrait être l'occasion de s'accorder sur une monnaie d’or dont la composition fût absolument la même pour tous, et qui ne différât d’un État à un autre que par l’effigie.

En France, l’équité commande que, à partir de ce jour, personne, État ou particulier, ne puisse plus s’acquitter en or qu’en supportant une réduction de la valeur de ce métal, laquelle resterait à déterminer périodiquement chaque année par voie législative, d’après le cours comparé des deux métaux précieux sur les principaux marchés du monde. Le désir que pourrait avoir l’État de profiter de l’occasion pour réduire la charge de sa dette publique en n'en payant plus les arrérages qu'en or, dans le cas probable où ce métal aurait subi une dépréciation beaucoup plus forte que l’autre, ne serait pas une excuse valable. Il ne doit pas y avoir, dans un État, deux poids ni deux mesures ; le gouvernement, s’il veut que les citoyens soient honnêtes, doit leur en donner l’exemple. Si, dans dix ans, le kilog. d’or ne vaut plus que 8 kilog. d’argent au lieu des 15 1/2 que suppose notre système monétaire, les particuliers auront bien soin de stipuler qu’on ne les payera qu’en monnaie d’argent, et les tribunaux, je le suppose , n’essayeraient pas d’annuler de pareilles conventions, car ce serait une atteinte à la liberté des transactions, au respect des contrats. Ou, si les particuliers consentent alors à recevoir de l’or, ce sera seulement à raison de 1 contre 8 d’argent. Le gouvernement luimême, en percevant les contributions, se refuserait absolument à recevoir de l’or autrement que sur cette base. Il coipmeUrait donc un acte de mauvaise foi s’il forçait ses créanciers, les rentiers, à prendre de l’or sur un pied différent.

Le gouvernement d’une nation justement renommée pour sa prévoyance et pour sa probité, la nation hollandaise, avait déjà, en 1847, fait passer une loi qui statuait qu’à la fin de 1850, les pièces d’or perdraient la qualité de legal tender, c’est-à-dire

(1) Je renvoie il la page Ui.

cesseraient d’étre obligatoirement recevables par les créanciers ; ainsi l'argent allait devenir la seule monnaie légale du pays. Dès 1849, eu prévision de changements supposés qu'aurait pu occasionner soudainement l’exploitation de la Californie, une loi nouvelle a été votée (le 29 septembre) qui démonétise l'or immédiatement (1). Ou peut trouver que les Hollandais, en votant celle dernière loi, ont élé un peu pressés; mais eu pareille matière l’excès n’est pas un défaut, et mieux vaut devancer les événements que de s'en laisser dépasser.

Le gouvernement belge, au même moiueiil, s’esi mis à faire fabriquer des pièces d’or de 25 fr. et de 10 fr., avec inscription de cette valeur nominale. Dans le but de tenir compte du petit enchérissement éprouvé par l’or depuis la loi de l’an xi, on les a rendues proportiounellcmeut plus légères que les pièces d’or françaises. Il est impossible de plus mal choisir son temps pour une innovation de ce genre. Le gouvernement belge, pour se préoccuper de ce que l'or avait légèrement enchéri et pour modifier la monnaie en conséquence, a attendu précisément l’instant où tout fait prévoir une variation eu sens contraire bien autrement prononcée. C’est surprenant de la part d’un gouvernement qui en générai se montre fort éclairé. S’il cn- ‘ treprend de luodiber la composition de ses pièces d’or à chacun des changements appréciables que subira la valeur du métal, il va avoir fort à faire, et la collection de ses pièces d’or sera d’une complication désespérante pour tout le monde, excepté pour les faiseurs de collections, qui sont amoureux de la multiplicité des espèces.

L’administration française vient aussi de faire émettre des

(1) On conçoit qne, malgré celte démonétisation oflkielle, les pièces d’or pourront circuler en Hollande; mais elles n'y seront acceptées qu’au cours de l’or par rapport à l’arpent, et ne le seront (|uc volontairement. Je ne prétends pas que celte solution soit la meilleure. Pour les transactions courantes, j’estime qu’il y aurait moins d’inconvénients à donner un cours légal et obligatoire ù l’or comme à l'argent, pourvu <|uc ce cours fût mobile et l églé, par rapport à l’argent, tous les ans, par exemple, de la nianierc indiquée pages 144 et 475. Dans ce système ou puni rait prendre pour unité monétaire en or un poids d’un nombre rond de grammes, coiiime ou l'a fait pour rargent, ainsi qu'il est dit page 144.

476 COURS d’économie politique.

pièces nouvelles en or; elles sont dites de 10 fr. et portent eette valeur nominale. L’idée n’est pas heureuse non plus; mais, du moins, on n'a pas touché à la proportion d’or qui était supposée répondre à 41/2 grammes d’argent (in. Si, dans trois ou quatre ans, il faut statuer par une loi que les pièces d'or françaises ne passeront plus, jusqu'à nouvel ordre, que moyennant une réduction de 10 ou 15 centimes par franc ije prends ces nombres au hasard), la loi s’appliquera aux nouvelles pièces comme aux anciennes, sans distinction.

Les mines de la Californie, pour ne parler que de ce pays, auront eu, sur la civilisation, des cfl'ets généraux d'un autre genre. Elles auront attiré sur les rivages du grand Océan une population entreprenante. Les vastes régions que baigne cette mer, et qui semblaient plongées dans un sommeil éternel, auront été réveillées, comme par une commotion électrique. Pour le genre humain tout entier, c’est un événement d'une incalculable portée.

Les mines d'or de la Culifornic n’auront pas peu contribué non plus à arrêter les progrès de l’esclavage, qui menaçait de s’étendre indéfiniment, avec les conquêtes des États-Unis, vers le sud. Les blancs qui travaillent aux mines d’or n’ont pas voulu que la constitution de la Californie reconnût l’esclavage. Ce n’est pas seulement par respect pour les principes, quoique je sois persuadé que ce beau sentiment n’a pas été pour peu dans leur détermination; c'est aussi que l’extraction de l'or fût devenue un travail servile, flétri à ce titre. Les blancs n’auraient plus pu s’y livrer sans encourir une sorte de déchéance, et les propriétaires d’esclaves auraient fait aux travailleurs libres une concurrence qui eût écrasé ceux-ci.

Mais la question de l'esclavage, et celle de la civilisation des contrées que borde le grand Océan, sont étrangères à notre sujet. C’est à peine s’il est permis de les mentionner ici.

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