SECONDE PARTIE
« Le combat pour la vie. » (Darwin.) Cette grande et simple formule inaugura une ère nouvelle dans l'histoire naturelle. Elle exprime à merveille la violente concurrence de tant d'êtres (animaux, végétaux) intéressés à vivre, cruels et innocents, qui tuent pour exister.
Combat, dis-je, innocent, qui faisant l'équilibre et l'harmonie de la Nature, donc, sa pai.r d'elle à elle, n'est pas même un combat; — c'est échange plutôt, roulement. Sous les tropiques, il
est accéléré, infiniment rapide1. Chaque être a son heure, et la prend; sa part d'éléments, s'en saisit. Point de retardataire. Nul sursis pour garder ce qu'un autre réclame. De minute en minute chacun dit : « C'est mon tour. » Tourne la roue! Roule la meule ! Spectacle éblouissant. Un torrent d'étincelles brille et passe. Et ce sont des vies. Mais l'étincelle humaine, mais l'Esprit, en passant, regarde.
Ici, la roue tourne moins vite. Le combat est moins fort. Et pour le regarder, nous avons un peu plus de temps. Les êtres organisés ont moins besoin de se détruire entre eux. Le spectacle, aux climats d'Europe, n'est pas moins grand, mais bien plus doux. Nos plantes ne sont pas si ter-
1 Cela créa un art, celui de profiter de cette lutte. Contre la furie productive d'une terre trop puissante qui , de funestes plantes, en un moment fait des lorèts, l'Inde ingénieusement avait compris la guerre des plantes. Dans les cultures d'épices, une herbe se glisse, le lalang, effrayante d'envahissement. Un n'y peut rien. Elle étoufferait tout, si l'on ne connaissait son ennemie jurée, le gambir, herbe encore plus terrible. Comme un lion lâché sur un tigre, le gambir s'acharne au lalang, t'extermine et l'anéantit. Dangereux allié. Par bonheur, épuisé, il meurt de sa victoire, et s- ri de nourriture à la terre délivrée.
ribles dans leurs haines et leurs guerres. Elles se tolèrent entre elles, se souffrent plus débonnairement. Elles se serrent, s'étouffent parfois quelque peu dans la plaine et sur la rive humide, mais pins haut s'éclaircissenf, et se favorisent plutôt, de la prairie à la forêt- Ce simple mot, prairie, qui le comprendrait hors l'Europe? Nos plantes de prairies se retrouvent sans doute en ces climats plus forts; elles y gravissent les montagnes, mais combien différentes d'elles-mêmes, dures, sauvages et fibreuses. Ici, quoi déplus doux que la prairie?
Une seule chose rivaliserait, l'épais tapis de velours vert que font les mousses. Le plus tendre pied nu de la femme, du petit enfant, le sent plus tendre encore; il en est caressé. Ce vert est le charme de l'œil. Il est sombre et gai à la fois, si plane et si uni ! Yu de près, c'est un monde de miniatures de plantes qui protègent elles-mêmes, nourrissent d'autres miniatures plus petites.
Si celles-ci étaient plus fortes, elles iraient plus haut, des mousses aux herbes, se mettraient sous
le patronage de ces nobles géants, les graminées, dont la forêt est appelée gazon. Les graminées, famille incomparable. Ce sont, entre les plantes, les plus légères (leur fleur s'envole au vent); d'autre part, les plus graves. Ce sont elles qui nourrissent l'homme. Elles sont les protectrices, éducatrices, d'un monde de menues plantes qui joueront un grand rôle. Elles hébergent, couvrent, préparent la forêt naine qui sera la forêt. Tel arbre, puissant, dans cent ans, est trop heureux d'avoir été d'abord dans l'humble compagnie des graminées. Ces douces petites sœurs l'ont soutenu entre elles, lui ont sauvé le vent. Que fût-il devenu s'il avait commencé sous l'ombrage touffu de son père, qui lui aurait ôté et l'air et le soleil?
Il le leur rendra bien. Devenu haut et fort, il les garde à son tour, les abrite contre les tempêtes.
Aimable monde de mutualité, d'hospitalité fraternelle. Sous les mousses, les herbes, les plantes et les buissons, un même esprit circule de sociabilité facile, de tolérance et de douceur. De la prairie à la forêt, de la forêt à la montagne, on le respire, on monte dans la paix vers un monde serein, moins riche en apparence, mais où Ton trouvera des puissances inconnues de vie.
Aux lieux favorisés où l'ombre et le soleil ont leurs alternatives heureuses, sur ces pentes bénies où toute vie salutaire est élagée, je regarde et je cherche.
Je vois d'ici les plantes de la patrie, qui parlaient d'avenir, la verveine et le gui, qui dit qu'on ne meurt pas. Je vois mes plantes de famille, la salvia (celle qui sauve), la plante tant aimée de mon père, prisée si haut du moyen âge. Je vois mes chers parfums amers, plus salubres cent fois que les odeurs sucrées, équivoques, des fleurs des tropiques, aussi saines au cerveau que lui sont dangereuses les ivresses de ces étrangères. Les nôtres, romarin, marjolaine, d'aspect simple et sauvage, sont toutes nos légendes d'Amour, les histoires de celui « qui rend l'amer si doux, fait savourer les pleurs. » (Qui dulcem curis miscet amaritiem.)
La vertu curative de nos plantes indigènes s'explique bien. En elles est notre esprit, en elles nos charmants souvenirs. Elles eurent toutes nos confidences. Elles sont bien plus en rapport avec notre sang, notre cœur, bien plus dans la mesure de nos tempéraments. Hommes des zones moyennes et modérées, nous profitons bien mieux de celles-ci que de leurs analogues, de leurs brûlantes sœurs. La médecine violente, issue des temps atroces,
de l'âge militaire où la chirurgie était tout, la médecine à mort qui va par coups d'État, a dû les préférer comme énergies brutales, de force expédifive. Elles guérissent des noirs , des jaunes, des hommes de climats différents, de santé différente, des hommes de régime, d'habitudes opposées, partant, des maladies tout autres. Qu'en conclurai-je? que, si elles les sauvent, ici elles me tueront. Leur violence mêle garantit.
La dangereuse Flore des tropiques y a forcé les doses, concentré dans l'atome un infini de force. L'effet est l'opposé de la vraie médecine, qui prétend faire durer les faibles. La nature tropicale, au contraire, les abrège, met sa joie, son triomphe à faire succéder vite les êtres aux1 êtres, à rendre plus rapide le passage incessant, la roue de la vie.
Ma prairie, ce n'est point la pelouse unifoçme, le gazon ras tondu du parc Anglais où la petite herbe, incessamment coupée et réprimée, n'aura jamais L'amour, jamais le court bonheur, l'instant qu'a l'éphémère. Refoulée tous les jours dans ses
élans, elle reste si bas près de terre qu'elle n'a plus figure de plante; elle n'est plus qu'un fil du grand tapis, une fine pointe qui tend vers la lumière. Impitoyablement la faux la décapite. Triste objet de pitié. Le regard s'en écarte ; il se porte plutôt vers la prairie sauvage, libre, heureuse et comble de fleurs. C'est une petite mer ondoyante qui va et vient au flux et reflux de la brise. L'agriculteur lui-même, qui n'y voit qu'une nourriture, la sert et attend son moment, l'heure où la plante, riche d'une double sève d'amour et de maternité naissante, livre à la fois l'arôme et la fécondité.
On plonge jusqu'au genou dans les prés, dans les herbes fleuries des premières pentes. Les graminées à fleurs légères, les mélilots dorés, les trèfles rouges, les minimes géraniums violets, l'orobe aux grappes de sang, jouent l'arbuste, simulent en miniature la forêt vierge, et, luttant sous vos pas, dégagent une aimable senteur. Ces fleurs, dont le feuillage semble souvent ailé, sont les altières, les dominantes, les dames de la prairie. Aux haies, la pervenche rouge l'entoure modestement et lui fait sa guirlande. Aux sentiers où l'eau printanière abonde, fait de petits torrents, se plaît le grand myosotis. Dans l'ombre moins humide, fleurit la véronique dont le regard d'azur fascine, malgré son innocence, de sa limpidité,
de son intensité, semble une âme qui parle à l'âme.
Comment, ayant chez nous tant de fleurs délicates, en rapport avec nous, et fines interprètes de la nature Européenne, cherchons-nous par toute la terre la décoration de nos jardins?
Un fait immense au dernier demi-siècle a changé notre Europe, l'invasion subite, aveugle et effrénée de toutes les flores étrangères. L'acacia vint avant ma naissance. Enfant, je vis entrer dans un temps déplorable le trisle hortensia. Jeune, le vulgaire dahlia. Homme, le fuchsia et tout à la fois cent mille plantes. Beaucoup sont déjà dégénérées. Telles, exquises chez elles, ici vivant d'engrais, devenues grosses et grasses, sont maintenant tout ornementales, fleurs grossières de décoration. A la vraie Flore française, un peu pauvre, il est vrai, mais charmante, exquise, épouse légitime de notre esprit national, ont succédé ces concubines, que la culture pousse à grossir, à prendre les voyantes couleurs qu'aime la barbarie de ce temps. Nos énormes parterres, chargés et surchar-
gés, font penser à ces châles, si lourds, si colorés, qui ont tué le vrai cachemire, abruti les arls d'Orient.
Les saisons manquent leur effet, leur poésie native et profonde, étant troublées par les apparitions imprévues des fleurs étrangères, qui souvent viennent à contre-temps, ne savent pas les heures de notre année, qui, par exemple, rient dans nos mélancolies d'automne. Moment pâle et touchant; la flore des antipodes croit que c'est le printemps, et nous fait au travers tout son tapage de couleurs.
L'œil s'habitue pourtant à leur bizarre concert, comme l'oreille s'est endurcie aux instruments de cuivre. Des sens grossiers nous font aussi l'âme grossière, pour le plaisir quelconque, sans goût, sans souvenir.
Si Rousseau eût été comme nous blasé de ces flores étrangères, il n'eût pas dit trente ans après : « Ah ! je reconnais la pervenche ! »
Un temps plus artiste viendra où ces intrusions n'auront plus lieu, comme aujourd'hui, brusquement et étourdiment. On n'admettra plus une plante sans connaître, ses amitiés, les plantes sœurs qui l'entourent, qui lui font compagnie, et même (autant qu'on peut) toutes les grandes harmonies locales où elle est encadrée. La plus belle, hors de là, peut être ridicule. L'acacia, arbre charmant,
de son port exotique, de son léger feuillage, dans la gravité imposante de nos arbres du Nord, fait souvent le plus pauvre effet.
Une chose grave, en France, c'est la destitution du chêne. Qui peut voir sans douleur dans la forêt de Fontainebleau les arbres utilitaires le remplacer? Le maigre pin sans ombre, et sans herbes dessous, parant l'hiver d'un faux printemps, est un bien triste successeur pour les ombrages séculaires de ce roi des forêts qui a connu, abrité nos aïeux.
Qu'ils étaient dignes et graves, les clans originaires de nos arbres et plantes des Gaules ! c'étaient des parentés, c'étaient des amitiés. Parents entre eux, ils l'étaient avec nous. Ils connaissaient et disaient nos pensées, nous parlaient selon nos besoins. Qu'aux jours d'épreuves, on allât voir les chênes, ils vous enseignaient l'énergie. Avec leur rudesse apparente, ils n'accueillaient pas moins le deuil. L'affligé les voyait, non sans consolation, dansl'étreinte du lierre, dans l'amitié du houx aux cent pointes piquantes, mais si beau en revanche par le sombre éclat de ses feuilles, par la pourpre superbe dont ses baies s'ornent pour l'hiver. Nobles enseignements des royautés de la douleur, des beautés, graves et fortes, d'une âme qui combat et domine le sort.