‹ La montagneChapitre 9 sur 16 · SES DEUX GRAHDES MONTAGNES, ETC · texte numérisé non relu

SES DEUX GRAHDES MONTAGNES, ETC

es! un relatif; elle aspire, elle a besoin du globe, cl tend hors de soi. — Infériorité? au contraire. C'est ce qui la met plus haut que chaque monde isolé, et la fait vraiment humaine.

Sa moitié Nord, sortie de nous, toujours regarde vers nous, semble attendre de nous l'aurore. Malgré ses jeunes fiertés, l'Amérique brûle pour l'Europe, sa mère en civilisation, d'où elle reçut le souffle, tout le passé du genre humain. Elle regarde vers cette mère, comme la terre vers le soleil. On a vu ses fêtes touchantes, son ivresse, quand la télégraphie, rapprochant les deux rivages, lui promit le dialogue, la réplique par minute, entre New-York et Londres. Son espoir, en ce moment, c'est qu'un pont naturel se fait; le rivage américain, soulevé sur certains points, tend à abréger la mer (Stevens, 1867); les deux mondes ne seraient plus qu'à quatre jours l'un de l'autre.

Nous l'avons dit, lesCordilières, les Alpes, dans leurs sommets qui glacent et fixent les vapeurs, sont des pôles intermédiaires. Et le Pôle à son tour fait penser aux Andes et aux Alpes. Les ressemblances ont été observées. Marquons aussi les différences sur lesquelles on insiste moins.

Celui qui gravit la montagne, monte vers la lumière. Quand, à 5 ou 6,000 pieds, il est sorti de la zone incertaine, de l'océan mobile des brumes et des vapeurs, il voit sur rette houle, dans la lumière sereine, émerger les pics et glaciers.

Celui qui navigue au contraire vers le Pôle, s'en va vers la nuit, monde obscur et étrange, où ce qui reste encore de lumière a l'effet de fantasmagorie douteuse.

C'est la nuit, non la mort. La vivante âme de la terre y apparaît assez, dans ses puissants soulèvemenls, dans ces pics qui percent les glaces, dans ces flammes qui flambent aux deux bouts ténébreux du globe. Érèbe au sud, Jan Mayen au nord, deux phares imposants, solennels.

Là dans une épaisseur énorme, inconnue à nos Alpes, glace sur glace, hiver sur hiver, s'est monstrueusement entassé! Elle a doublé, triplé ses dures murailles de cristal, conquis la mer même, lui a imposé le repos. Émue et des courants du nord et des derniers échos des orages du sud, elle s'apaise et prend d'abord comme une apparence huileuse, se fige, et enfin est saisie.

Les glaciers n'eurent pas là les tourments des glaciers des Alpes, leurs accidents divers. Ceux des vallées en pente, cheminant sans efforts, ont atteint, envahi leur voisin l'Océan. Ceux

qui ont rencontré l'abime de quelque excavation, descendant sur eux-mêmes, ont créé au rivage des cathédrales à eux, piliers, arcades et voûtes, ogives, arcs-boutants , toute une architecture, parfois bâtie en l'air, parfois sur la mer même, qui , grondant en dessous , subit leur morne fixité.

Le froid est l'architecte. Mais quels matériaux? La nuée. Nos Alpes n'en reçoivent que ce que le vent leur apporte. Mais qu'est-ce auprès du Pôle! auprès du monde énorme de brumes qu'y élève la mer! Chaude encore, sous ces pics glacés, elle fume en vapeurs qui d'abord traînent et pèsent, mais qu'appelle et élève l'air raréfié d'en haut. La mer incessamment sert, enrichit ainsi son ennemi, l'hiver qui l'emprisonne. La neige tombe, tombe, comme affolée. Avec le froid piquant, les tlocons sont aiguilles, de fines aiguilles de glace. Des prismes transparents, des miroirs se produisent pour réfracter les jeux bizarres de l'aurore boréale.

Ce monde fantastique et terrible semble porter le joug fatal, invariable, d'une seule loi, la cristal-

lisation. Loi dure des formes rectilignes, des angles et des pointes, qui menacent, proscrivent les formes adoucies de la vie. La puissance animale résiste à la rigueur. Des amphibies, des phoques, cuirassés de leurs graisse, l'oiseau, ce foyer de chaleur, le plus brûlant de la nature, subsistent dans les glaces. Mais la plante, si vulnérable, aurat-elle, parmi ces terreurs, un abri, une petite place un jour, un moment de clémence? Osera-t-elle s'y hasarder? On ne le croyaitpas. Longtemps, près du rocher qui reflète une pâle lumière, on marchait sur des mousses sans démêler des miniatures de plantes qui s'y tenaient cachées, imperceptibles, naines. Il a fallu deux siècles pour découvrir leur existence.

Les voyageurs au Pôle Nord ont parfois comparé ers pauvres créatures aux fleurs des hautes Alpes. Que de choses pourtant différentes entre ces régions et faites pour modifier les conditions de la vie 1 La latitude du Spitzberg peut correspondre à l'altitude des montagnes. Mais y a-l-il entre les climats d'autres ressemblances?

Plus on monte dans les Alpes, plus Pair est sec et léger. Aux pôles, l'atmosphère est pesante des vapeurs qui la saturent. A travers cette épaisseur, la lumière peut-elle agir comme à travers un air subtil qui laisse passer le soleil, en transmet toutes les

puissances, et caloriques et chimiques? Dans les montagnes, l'air ne retient rien, la terre s'approprie la lumière, la chaleur. Au Spitzberg, le granit reste morne et glacé.

L'hiver, tout est égal peut-être. Mais au printemps, quand les plantes de nos Alpes percent la neige, elles trouvent pour les aider un soleil laborieux, qui se lève tôt, sÀen va tard, monte haut, plonge au fond des vallées. Véritable éveilleur du monde, bon, vrai soleil joyeux. Est-ce bien le même que je vois là-bas tant de jours, tant de nuits, pâle à travers la brume, qui monte à l'horizon si péniblement, disparait?

Le 21 avril, il fait effort, ne se couche plus, commence un jour de quatre mois. Mais qu'il est faible et bas! La terre, qui n'en reçoit qu'un oblique rayon, en sent peu la chaleur. Son sauveur est. l'oiseau, cette puissante créature, qui, de l'excès de sa vie, avive et chauffe le sol. La petite âme de la plante le bénit de ne pas mourir encore.

Si la plante a un rêve, un vœu, c'est d'être mère. Que ne fera-t-elle pour l'être? Mais celle qui à peine tire d'un sol indigent sa petite vie, comment atleindra-t-elle ce haut luxe de l'existence, ce grand moment d'amour et de génération? Pour l'avoir, on la voit s'amoindrir elle-même, se faire une miniature de plante. Elle réduit tous ses organes, en mainle-

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nant partout l'équilibre dans la petitesse. Elle se réduirait à l'atome plutôt, pour atteindre son but, annulerait le corps, ne serait plus qu'esprit. A ce prix, elle arrive à ce qu'elle a voulu : avoir la vie complète, aimer, perpétuer son âme.

Quatre mois de lumière, un jour interminable sans repos, sans sommeil, c'est la vie du Spitzberg. Doit-elle être enviée des Alpes? Ne plus dormir, quelle dure loi pour les animaux, pour les plantes ! On sait le sort du coq de lord Dufferin, emmené dans les mers Arctiques. Quand les jours s'allongèrent, mélancolique et inquiet, craignant de manquer son devoir de chanter l'heure au point du jour, il parut égaré, troublé, fit entendre parfois une voix insolite. Enfin, la nuit cessant, il fut pris de délire, rêva à demi-voix, et s'envola par dessus le bord, se noya.

Ce jour de quatre mois (fort nécessaire sans cloute, puisque sans lui l'hiver envahirait le monde et le reprendrait dans ses glaces), n'en est pas moins pénible aux êtres qu'il condamne à l'insomnie. La fleur qui ne dort pas, languit et s'étiole.

Voyez au contraire dans les Alpes, le bonheur qu'a la gentiane, après sa journée faite, à fermer son étoile, pour la rouvrir demain rafraîchie, rajeunie. La triste fleur du pôle est déplorablement condamnée au travail de toujours se sentir, de toujours se voir vivre, sans trêve, sans oubli ni repos.

Monde sombre, qui au premier coup d'œil semble déshérité, vide, un royaume de la mort. Mais la vie générale y triomphe au contraire. Les deux âmes du globe, magnétique, électrique, chaque nuit font leur fête dans le désert du Pôle. Leur aurore boréale est sa consolation sublime.

Les courants aériens, les courants de la mer, en sont le véhicule. Les deux torrents d'eaux chaudes, qui, de Java, Cuba, s'en vont au nord se faire refroidir et glacer, qui, revivant ensuite, retournent incessamment au cœur qui les lança, aident à la correspondance magnétique, électrique, de l'équateur au pôle. Leurs orages sont solidaires. L'été, quand la forte polaire, quand les courants du nord nous viennent, rafraîchissent la terre, l'é-

lément magnétique semble aller au-devant de lelectricité centrale. De là ces violents orages, surtout près de ce centre, ces éclats du tonnerre, effrayants à nos sens troublés.

Tout au contraire au Pôle, la foudre ne s'entend presque jamais. Dans cette nuit profonde d'hiver, tout semble assoupi. Et quel ciel cependant contient plus d'orages ! Presque chaque soir vers dix heures, il éclate dans sa puissance. La terre, les neiges, les glaciers, en sont subitement illuminés. Leurs arêtes vives, l'atmosphère remplie de particules glacées, en brisent, en renvoient les rayons palpitants.

Ce fait mystérieux ne fut observé de très-près qu'en 1858. M. Bravais d'une part, et sur un autre point ses collaborateurs, le suivirent, le notèrent de minute en minute, pour comparer ensuite, contrôler leurs observations. Sous ce ciel si sévère, ils persévérèrent treize nuits (9-22 janvier).

D'abord un rideau sombre s'élève, des brumes violettes, mais assez transparentes pour voir les

étoiles à travers. Plus haut, une lueur d'incendie. Lueur? Bientôt lumière. Un grand arc lumineux apparaît les deux pieds posés sur le sombre horizon.

L'arc s'élève lentement, toujours plus lumineux. Des observations et calculs de Bravais il résulterait qu'il monte aux limites extrêmes de l'atmosphère, plus de 25 lieues de hauteur, et peutêtre à 50 lieues (V. Notice d'Élie de Beaumont). Hauteur prodigieuse, celle de la région où l'étoile filante, le bolide, deviennent lumineux et incandescents. Certes, rien de si grand ne se voit en ce monde.

Rien de plus solennel. La terre entière assiste, on peut le dire ; elle est spectateur et acteur. La veille, ou plusieurs heures d'avance, sa préoccupation est partout constatée par l'aiguille aimantée. Dans tout l'hémisphère boréal, l'aiguille est émue, agitée, et même de l'un à l'autre pôle. Lorsque le phénomène se passe au pôle austral, jusqu'au nôtre, on est averti.

Mais voilà que dans l'arc majestueux d'un jaune pâle, dans sa paisible ascension, éclate comme une effervescence. Il se double, se triple, on en voit souvent jusqu'à neuf. Ils ondulent. Un flux et reflux de lumière les promène comme une draperie d'or qui va, vient, se plie, se replie.

Est-ce tout? Le spectacle s'anime. De longues

colonnes lumineuses, desjels, des rayons sont dardés, impétueux, rapides, changeant du jaune au pourpre, du rouge àl'émeraude.

Ils jouent? ou se combattent? Les premiers qui Les virent, nos vieux navigateurs, croyaient y voir un bal. Pour un œil pénétrant, un cœur plus attentif aux émotions delà nature, c'est tout un drame. On n'y peut méconnaître le frémissement d'âmes captives, leurs profondes palpitations. Puis des alternatives, des appels, des répliques violentes, des oui, des non, des défis, des combats. Des victoires et des défaillances. Parfois des attendrissements, comme ceux de la fille des mers, qui flamboie la nuit, la Méduse, quand tour à tour sa lampe rougit, languit, pâlit.

Un témoin tout ému parait prendre à ce drame une vive part, l'aiguille aimantée. Tar ses agitations elle correspond visiblement et s'intéresse à tout, en exprime les phases, les crises, les péripéties. Elle paraît troublée, effarée, affolée (c'est le mot qu'emploient les marins i.

Mais personne n'est calme à voir cela. Un si prodigieux mouvement sans aucun bruit, cela paraît moins nature que magie. Dans les lugubres lieux d'où Ton voit le spectacle , il n'est pas égayant, mais d'un effet funèbre.

Quelle en sera l'issue? La terre est inquiète. Qui

vaincra, qui l'emportera de ces lumières vivantes? Les deux pôles se l'ont demandé.

Il est onze heures du soir. Voici le grand moment. Le combat s'harmonise. Les lumières ont lutté assez. Elles s'entendent, se pacifient et s'aiment. Elles montent ensemble dans la gloire. Elles se transfigurent en sublime éventail, en coupole de feu, sont comme la couronne d'un divin hyménée.

A l'âme terrestre, magnétique, reine du Nord, l'autre s'est mêlée, l'électrique, la vie de l'Equateur. Elles s'embrassent, et c'est la même âme.

La Terre a-t-elle un cœur? un tout-puissant organe, où ses énergies se révèlent, où elle aspire, respire, palpite de sestransformations?Si cet organe existe, on doit moins le chercher aux foyers ténébreux de son noyau central, où elle est comprimée de sa masse elle-même. Il doit être plutôt là où son effort intérieur arrive enfin à la surface, à la libre expansion, là où son âme de désir rencontre la grande âme d'amour et de fécondation. Admirable mystère! mais point du tout caché. La terre, par ses deux faces, dans ses deux océans, librement le met au grand jour, au plus brillant soleil, et sur

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la mer étincelante, dans l'illumination sublime du grand cercle de ses volcans.

Ce souverain organe de vie, d'amour, d'aspiration, se manifeste, d'un côté, dans la mer des Indes, au brûlant cercle d'îles, où domine Java ; — de l'autre, dans la bouillante cuve d'Haïti, de Cuba.

C'est un cœur en deux lobes. L'écartement n'est qu'apparent. Ils ont leur unité dans le grand courant galvanique de la Ligne qui relie la Terre. Pour l'électricité, qu'est l'espace ou le temps?

Leur grand signe commun, c'est la superbe artère dont cbacun est pourvu, le grand torrent d'eaux chaudes qui jaillissent vivantes de ce double foyer. Le jet est si roide et si fort, qu'il court longtemps à part, azuré dans la verte mer; formant un dos sur elle. A 1,000, 1,500 lieues, on en sent la chaleur.

L'unique différence entre ces deux foyers, c'est qu'au foyer Indien la force volcanique a son activité. En celui des Antilles, beaucoup de volcans sont éteints. Haïti tient les siens comprimés qui munissent. Les soupiraux voisins du continent peut-être les suppléent, ou le grand fleuve d'eaux chaudes. Ces eaux, dans bien des lieux, font chômer les volcans.

MONTAGNE DE FEU. — JAVA. ltw

Ritter a fort bien dit que les iles et presqu'îles ont fait beaucoup pour les progrès du globe, en ont été d'heureux organes. C'est un spectacle curieux de voir l'Amérique et l'Afrique, les trois péninsules d'Asie, les trois d'Europe, comme autant de pointes électriques, toutes dirigées vers le |sud, appeler, pour ainsi dire, l'électricité qu'apporte le flot. La Terre, de toutes ces pointes, aspire à l'Océan, qui, n'aspirant pas moins vers elle, vient la caresser, la mouler, prêter à ses rivages la grâce de la vague onduleuse. Il la tiédit de chauds courants salés. Puis, au contraire, soulevé, transformé en vapeurs, en eaux douces, il la domine, il la pénètre, la rafraîchit, la rajeunit.

Les îles, évidemment, sont ses petites terres favorites. 11 les entoure, les enveloppe; il veille à leur sûreté. De sa lame électrique il y éveille incessamment la vie, on dirait qu'il l'aiguise. Les plus hautes puissances de l'homme, l'esprit dans sa vivacité la plus ingénieuse, a éclaté aux îles et presqu'îles de l'Inde, de la Grèce et de l'Italie. Les pointes opposées, les détroits, anses, golfes, baies, les Méditerranées, où l'Océan demi-captif se débat dans une douce lutte, et, par ses frottements, exalte les puissances vitales, ont été de féconds berceaux.

Lieux ordinairement volcaniques. Les iles grec-

ques n'étaient que volcans, ainsi que les Antilles, les îles de l'Océan indien. Ceux qui veulent que les volcans ne soient qu'un accident, un hasard de surface, alimenté par l'eau de mer, ne nous expliquent pas pourquoi ils sont liés si bien entre eux, et se répondent. L'hypothèse antérieure qu'avait trouvée d'abord le bon sens du genre humain, est bien plus vraisemblable. Elle explique bien mieux la régularité visiblement systématique de leur position sur la terre.

L'antiquité les crut les bouches nécessaires, naturelles, du monde inférieur. Quand on voit sur l'insecte des stigmates, ou des ouvertures latérales aux coquilles de l'Haliotide, on dit : « C'est parla qu'ils respirent; qu'on les ferme, ils étoufferont. » Et la Terre étouffe, en effet", quand ses volcans fonctionnent mal. Elle éprouve les convulsions qu'on appelle tremblements de terre. Leurs longues vibrations n'indiquent point du tout ce que quelqu'un prétend, qu'ils viennent de chutes de rochers, de simple effondrement. On y ressent très-bien la circulation violente de l'haleine intérieure qui ne peut s'échapper, la distension de la vapeur comprimée qui veut une issue.

La submersion de l'Atlantide n'est nullement invraisemblable iHnniboldt). Les tremblements

MONTAGNE HE FEU. — JAVA. lt>7

pouvaient être terribles, aux temps intermédiaires où l'écorce durcie ne se prêta plus au passage, à l'ascension ordinaire des éléments plutoniens, où la brillante terre d'en haut refusa l'expansion à la terre ténébreuse, à sa sœur jalouse d'en bas. De vastes catastrophes purent arriver alors, jusqu'à ce que le globe, complétant ses organes, se créa des voies de respiration, de dégagement, les volcans. Comment cet être planétaire d'où nous dérivons tous, n'eût-il pas eu un appareil de vie, si nécessaire, qu'on voit chez les moindres de nous?

Dans la respiration, cette première fonction vitale, et la plus nécessaire, la Terre a déployé une régularité qu'on voit bien moins dans tout le reste. Elle est marquée presque au compas dans la disposition des mille volcans que Rilter appelle le Cercle de feu. Cette terrible illumination qui fait l'effroi du monde, en fait aussi la sûreté. Les gardiens de l'Asie, de la Polynésie, regardent ceux des Andes. L'Océanie, criblée d'innombrables volcans éteints, en a deux cents en action. La ceinture tourne au nord, par le Japon, le Kamtchatka, les feux polaires et l'extrême Amérique, puis au midi, au Mexique, au Pérou.

Chacun de ces imposants personnages a sa physionomie à lui. Ceux de la Chine, glaciers percés

de feux, ne rappellent en rien le mexicain Jorullo entouré de sa progéniture brûlante, grand volcan qui fait des volcans. Encore moins le monstre volcan de Quito et sa croupe de 700 lieues carrées.

Il ne faut nullement s'en exagérer les terreurs. Ces géants enflammés, dans leurs bras, sur leur sein, à des hauteurs énormes, portent et bercent de grandes villes qu'on dirait des nids de condor, nobles habitations de l'homme, qu'une certaine tiédeur du sol rend agréables et douces si près des neiges et dans les vents de mer. Quito, la plus haute ville du globe, paisiblement occupe le sol, travaillé, tourmenté par les volcans, les tremblements de terre, jette sur leur abîme ses ponts, et sans y prendre garde sous ses pieds les entend gémir.

Si le regard pouvait embrasser cet ensemble, porter du Pacifique à l'Inde, à l'Amérique, celle grande assemblée de volcans paraîtrait sans nul doute imposante, terrible. C'esl pourtant au milieu

que la Terre fait sa fête, la grande noce de la Nature.

Dans un ravissant collier d'iles, sur la mer embaumée de trop puissants parfums, l'amour, la mort, ont leur combat brûlant. Java y fume au ciel de ses cimes embrasées, la mortelle, la féconde, la divine Java.

Elle est dotée de feux. Si petite, elle en a autant que l'Amérique entière et plus terribles que l'Etna (Rafles). Ajoutez son volcan liquide, sa veine d'azur sombre ( le Japon l'appelle Fleuve noir), qui court au pôle nord, chauffant les mers, salé, plus salé que le sang de l'homme.

Mer chaude, soleil torride, volcan de feu, volcan dévie. Pas un jour sans orage 'sur les Montagnes bleues, et des éclairs terribles que la vue ne peut soutenir. Par torrents, des pluies électriques qui • enivrent la terre, font délirer la plante. Les forêts, elles aussi, fumant de leurs vapeurs sous le soleil, semblent des volcans à mi-côte.

Elles sont souvent inaccessibles aux plus abrupts lieux, et parfois si serrées, si sombres, qu'il y faut des torches à midi (ATour inJava,Asiatic Journal). La nature, sans témoin, fait là tout à son aise des orgies de végétation, des colosses (dit Blume) et des monstres de fleu\e.

Des rizanthées sans lige s'emparent du pied d'un

arbre, s'y gorgent de sève et de vie. L'une a, diton, 6 pieds de tour. Leur éclat, dans la nuit de la forêt, étonne, effrayerait presque. Ces filles des ténèbres ne doivent nullement à la lumière leurs éblouissantes couleurs. Posées si bas dans la tiède vapeur et grasses des souffles de la Terre, elles semblent ses luxurieux rêves, bizarres fantaisies de désir.

La conquête en est chère. Beaucoup, sans hésiter , l'ont payée de leur vie. On ne peut qu'être ému en lisant, au début de la Flora Javse, le lugubre récit que fait le botaniste Brume de tous ceux qui le précédèrent et qui n'en revinrent pas. Désolante odyssée. Le narrateur lui-même, que leur destin ne put décourager, se trouva un moment à Nusa, une petite île, merveilleuse en fleurs, en poisons, dans un état désespéré. Tout était mort autour de lui, ses plus chers serviteurs, et il s'était abandonné lui-même. Les Javanais y vinrent et le tirèrent de là. Il avait vu la mort, mais ne regrettait rien, ayant conquis ce miracle de fleurs. « Malade et en danger, dit-il, j'écris vile et j'imprime; car peut-être je mourrai demain, »

Java est ù deux faces. Au midi, c'est l'Océanie déjà, un souffle pur, et les rochers vivants des polypes, des madrépores. Au nord , c'est encore l'Inde en ce qu'elle a de plus malsain ; une noire terre d'alluvion y fermenle du mortel travail de la nature sur elle-même, composition et décomposition. Il a fallu abandonner la riche ville de Bantam. Ce n'est plus que ruines. La superbe Batavia est un triomphant cimetière. En trente années de l'autre siècle (1750-1752), elle a mangé un million d'hommes, soixante mille en une année (1750). Moins terrible aujourd'hui, elle est un peu purifiée.

Des animaux de l'ancien monde oubliés là, ce semble, ont un aspect funèbre. Le soir, des chauvessouris, énormes et velues qu'on ne voit pas ailleurs. Le jour, à midi môme, ne craint pas de paraître ce revenant des époques lointaines où le serpent avait des ailes, l'étrange Dragon volant. Nombre d'animaux noirs, accordent leur couleur avec le noir basalte qui porte les montagnes. Noir est le tigre aussi, ce destructeur terrible qui, en 1850 encore, mangeait par année trois cents hommes.

Sur ces terreurs d'en bas plane et triomphe la sublime terreur des volcans. Ils ont l'air d'être des personnes. Les anciens habitants voulaient les apaiser. On leur faisait des temples. (On en voit quatre cents en ruine sur un seul rocher.) Ils avaient des autels, ils avaient des statues. La peur avait fait l'art. Les sculptures qui subsistent témoignent de l'effroi des Malais, de leur adresse aussi et de leur ingénieuse main.

Ces géants de feu diffèrent tous. Ils ont des noms à part. Tels sont des dieux indiens, des héros du Ramayana. Tels ont des noms bizarres, effrayants (des dieux du pays?) Le Gununy Tengger, est béant d'un monstrueux cratère, large de 20,000 pieds, d'où jaillissent, fument, quatre Etnas, au fonds d'un précipice affreux de 2,200 pieds. Un autre se fait jour dans un désert étrange, incrusté par les sources, il en perce les durs cristaux. Tel s'épanche périodiquement, comme un animal bien réglé. Tel bouillonne en eaux sulfureuses qui même refroidies dans de petits étangs ont toujours la fièvre et frissonnent. L'un verse un lac de lait, de blancheur fantasmagorique. — Ailleurs, c'est toute une contrée, criblée de grosses sources salées, dont la plus grosse joue et danse, en grondant, tonnant, dessous. Elle joue à la balle avec des pelotes de terre énormes, des

boules de 20 pieds, qui crèvent, éclatent, lancent la terre de tous côtés. — L'Arjouna, leRao, roulent avec la fumée des flots acres, bouillants. L'Idjen, un beau matin, s'éveillant, verse une rivière.

Voilà de leurs caprices, et chacun a le sien. Mais en dessous, ils sont moins à part qu'il ne semble. Parfois quand l'un s'allume, un autre aussi prend feu, et non pas le plus proche, mais à grande distance. Qu'un tremblement de terre ait lieu ici, souvent là-bas un volcan éloigné s'éteint comme ferait une bougie que l'on a soufflée.

Une de leurs singularités les plus originales, c'est que tous ils sont cannelés. Assis sur les basaltes antiques qui semblent la base de Pile, ils aiment la forme basaltique. Leurs rayons, leurs profonds sillons, imitent grossièrement la noble architecture de ces noirs aines de la terre, les colonnades de Staffa, de Fingal. On prétend expliquer cela par un accident variable, l'eau qui creuserait des sillons. Mais elle n'arriverait pas à une telle régularité. Elle n'irradierait point leurs cônes de cette forme étrange qui semble le rayonnement des baleines d'un parapluie. Singulier uniforme qui fait d'autant saillir et marquer leurs diversités. Tous frères, tous pourtant différents, d'air bizarre, fantasque et terrible.

Ces furieux qui grondent, tonnent toujours, au fond se sont un peu humanisés. Depuis leur dernière crise (1772), ils ne font pas grand mal. On ne leur voit plus ces accès, où ils semblaient vouloir lancer la montagne elle-même, couvraient 100 lieues de mer de ténèbres et de cendres. Leurs exploits d'aujourd'hui sont plutôt de verser des eaux salées et des tlots de limon. Ils font trembler le sol, secouent l'île. On s'y habitue. Leurs éclairs, leurs orages, ne font point d'ouragans. Dans ce continuel mouvement, Java, quoique sous l'équateur, n'a pas la lourde zone noire qui attriste l'Afrique et l'accable de pluies éternelles. Elle n'a pas non plus les ravages des torrents des Galthes. Ses pluies, mieux ménagées, mais riches de vapeurs volcaniques, en font, sous le coup des orages, le sel fécond, joie de la terre. Elle boit le volcan, boit l'orage, est ivre de vie. (Bunsen, Gaz des volcans.)

La double chaîne qui fait comme l'épine du dos de Java, offre des va'lées intérieures, concentrées, abritées. Ses nombreuses vallées latérales, en sens

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inverse, varient l'exposition. La diversité des terrains fait celle de la végétation. En bas, un sol madréporique, naguère vivant. Plus haut, la base granitique, et les fécondes ruines, les chauds décombres des volcans. Le tout dans une vaste échelle qui, de la mer aux monts, offre six climats différents, depuis la flore marine et la llore de marais jusqu'à la flore des Alpes. Superbe amphithéâtre, riche et plein à chaque degré, portant les plantes dominantes et les plantes de transition qui conduisent d'un degré à l'autre, si bien que, sans lacune, sans brusque saut, on monte, et l'on ne peut tracer entre les six climats aucune limite rigoureuse (G. Millier).

Au bas, regardant l'Inde et la chaudière bouillante, le manglier concentre les vapeurs. Mais, vers l'Océanie et le monde aux cent îles, le cocotier s'élève, le pied dans le flot vert, légèrement se balance au vent frais.

Le palmier compte peu. Au-dessus du bambou et des arbres à gomme, Java a sa noble ceinture, sa forêt javanaise. C'est uniformément le teck, le premier bois du monde, chêne des chênes, l'indestructible teck. C'est un géant platane, le superbe liquidambar.

Tout aliment humain, toutes les nourritures des cinq mondes surabondent ici. Le riz et le maïs, les

figues et bananes de l'Inde, poires de Chine, pommes du Japon, y prospèrent avec la pêche, l'orange et l'ananas ; — qui le croirait? la fraise même ! elle multiplie près des ruisseaux.

Innocente nature. Mais à côté une autre, redoutable, commence, celle des hautes énergies végétales, les planles de la tentation, les séduisantes, les fatales, qui doublent, mais abrègent la vie.

Elles régnent aujourd'hui en ce monde, de l'un à l'autre pôle. Elles font, défont les nations. La moindre de ces fées terribles a plus changé le globe qu'aucune guerre. Elles ont mis le volcan dans l'homme, et je ne sais quelle âme, un esprit violent, qui semble moins humain qu'un esprit de la planète. Grande révolution qui surtout a changé l'idée de la durée. Le tabac tue les heures et les rend insensibles. Le café les abrège par l'excitation de l'esprit; il en fait des minutes. Ainsi le temps est mort, et demain nous aurons vécu .

En tète des ivresses du trouble, mentionnons d'abord l'alcool. Le sucre, en huit espèces, qui prospèrent à Java, donne abondamment ce délire, cette force-faiblesse. Non moins abondamment croit le tabac, l'herbe du rêve, dont la vague famée a obscurci le monde.

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Mais, par bonheur aussi, dans une fécondité immense, Java en produit le remède, le café. Il combat le tabac. Il supplée l'alcool. A elle seule, la petite Java donne le quart du café qui se boit sur le globe. Café fort supérieur, quand on le sèche assez, sans craindre d'alléger le poids.

Le café a le tort d'alanguir l'estomac, ce bon réparateur de l'homme. Il subtilise trop; il mine et il énerve les forces de l'amour. Dans les pays brûlants, où le puissant climat, où le plaisir facile, sollicite sans cesse, où, sous un double feu, l'homme fond et s'écoule, il appelle au secours ses régénérateurs d'un moment, les épices. Ces acres stimulants, la brûlure de la bouche et le feu des entrailles, le ravivent pour le dévorer. Java et les îles voisines jadis n'étaient connues que comme îles des épices, et aussi des drogues violentes, des poisons de la médecine. On faisait des contes effrayants de ses plantes funestes dont le suc était du venin, de son Bohon-Upas, qui, au plus léger tact, frappait à mort et foudroyait.

Qui veut voir l'Orient, dans la révélation de ses forces magiques, et voluptueuses, et sinistres, doit le voir, aux lumières, voir le grand marché de Java. Les bijoux singuliers de tine main indienne s'étalent là aux désirs de la femme, tentation et prix du plaisir. Autre séduction, la furie végétale des savanes mordantes et brûlantes qu'on cherche tant, les parfums exaltés d'herbes et de fleurs terribles que l'on n'a pas nommés encore. La nuit est merveilleuse, profonde, et de repos suave, après les violences du jour. Mais n'en jouissez trop : à mesure qu'elle avance, on ne respirerait que la mort.

Remarquez-le : ce qui donne au marché si brillant un effet funèbre, c'est que toute cette foule est obscure, de teint sombre, et tous les animaux sont noirs. Contraste singulier dans ce pays d'éclatante lumière. La chaleur semble avoir tout brûlé, tout teint de ténèbres. De tout petits chevaux passent, repassent, comme un noir éclair. Les buffles qui lentement arrivent chargés de fruits, de fleurs, des plus brillants dons de la vie, portent le deuil d'un noir bleuâtre. Je ne voudrais pas à cette heure m'écarter trop, monter. Je trouverais peut-être la panthère noire, dont les yeux verts flambloient la nuit d'effrayantes lueurs. Et qui sait? le tyran superbe de

la forêt, le tigre noir, a commencé sa promenade. Redoutable fantôme qu'à Java le Malais croit un Esprit de mort.

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