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SES DEUX GRANDES MONTAGNES

Les uns, dans leur idéal d'harmonie trop harmonique, eussent imprimé à sa surface la perfection circulaire, l'uniformité monotone, peu propre à favoriser la variété de la vie. D'autres, moins mathématiciens, plus artistes, auraient voulu que géminée, comme l'homme, elle eût les formes humaines, deux moitiés qui semblent égales. Égalité qui se voit exacte dans nos statues, mais bien moins dans la nature. L'inégalité réelle des deux moitiés est justement ce qui permet l'action. Si les deux côtés étaient tout à fait de même force, chacun tirant également, dans un balancement parfait, l'être resterait immobile. La vie ne prendrait pas l'essor. Rien ne pourrait commencer.

Le irait original, hardi, fort contraire à l'art humain, mais d'un instinct supérieur, est de présenter deux moitiés, non-seulement inégales, mais de forme différente, de différentes directions, d'autant plus propres à répondre à des besoins trèsdivers. L'une va surtout en latitude d'est en ouest, sur la route du soleil, des grands courants électriques. Ses voies ouvertes en ce sens fuient celles du genre humain. L'autre court du nord au sud, louchant presque les deux pôles, les deux points où se sent le plus le magnétisme du globe, et peutêtre raccordant ses courants intérieurs.

Utile irrégularité qui, plus qu'aucune chose, a

fait la fécondité de la terre. Ses deux montagnes principales, qu'on appelle continents, dans leur discordance apparente, ont pu varier à l'infini le théâtre de la vie, la susciter, l'abriter, l'élever, dans toutes les expositions, toutes les conditions diverses, de lumière, chaleur, terrain.

Le sentiment que j'aurais en voyant ma mère elle-même, je l'ai en contemplant celle dont l'immense et riche sein, à l'orient, à l'occident, a versé les nations. Qui n'est pénétré de respect, qui ne se sent devant l'objet le plus vénérable ici-bas, en voyant la majesté, la maternité de l'Asie? D'elle est sortie certainement la race qui exprima le mieux l'âme profonde de la terre. D'elle tant d'arts et tant de pensées ! La langue même dans laquelle j'écris, les mots dont je me sers ici, ce sont ceux quelle trouva , il n'y a guère moins de cent siècles, dans son plus lointain orient.

Je vois la suinte montagne, ou pour mieux dire ces plateaux si hauts qui dominent le monde, où l'homme et la femme ensemble ont trouvé le premier hymne à l'aurore, à la lumière, au foyer, au bon Agni.

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