LA PRIÈRE DU SOIR
Je regardais prier la jeune fille en deuil Debout et ses deux mains s'appuyant à la chaise. Les piliers jaillissaient au ciel avec orgueil, Les vitraux éclataient de bijoux et de braises.
On sentait la ferveur ardente de l 'esprit Dans l'élan de son corps et la pudeur des voiles, Les chaires s'éployaient dans le chœur assombri Où se cristallisaient les lampes en étoiles.
Et soudain sur l'autel un visage apparut. Fendant le tabernacle en forme de losange. Et je connus, à voir ses yeux mats et fendus. Que c'était là Satan, le plus triste des anges.
/Jo LANEACOUNES.
La chapelle s'emplit d'étranges Chérubins, Un pli pervers au coin de leurs bouches trop roses, Hors du vieux bénitier, comme l'on sort d'un bain Un démon noir et nu jaillit, tenant des roses.
La jeune fille ouvrait ses bras en frémissant. Des confessionnaux, des châsses polychromes. Des êtres surgissaient, bronzés et languissants, Luxurieusement sortaient des formes d'hommes.
Et quelques-uns avaient des babouches d'argent. Des turbans verts et des colliers talismaniques. Les démons se changeaient en Iblis d'Orient, Des bruits de tambourins berçaient la basilique.
Puis marchèrent, légers, à travers les arceaux. Des jeunes gens frisés sous des tuniques grecques. Les Eros remplaçaient les anges des vitraux, Adonis se leva du tombeau des évêques.
Des bacchantes, les seins de leurs doigts lacérés, Trouaient de blanc l'air que l'encens faisait opaque Et couraient çà et là, ivres de vin sacré, Comme aux soirs fastueux des fêtes dionysiaques...
LA PRIÈRE DU SOIR. 4l
Des Osiris, moitié hommes, moitié taureaux, Sur les dalles jetaient les Aphrodite blondes. De lunaires Tanit couvertes de joyaux, Recevaient des Baal les étreintes profondes.
Des Thamuz poursuivaient de fuyantes Ishtar; Sabaoth déployait son ventre de ténèbres. Sous les ciboires d'or et les cierges blafards, Tentâtes et Mithra confondaient leurs vertèbres.
Puis ce fut un fourmillement plein de fureur,
De vagues dieux grossiers des temps cosmogoniques.
D'une animalité sans forme et sans couleur,
De signes primitifs, de pierres priapiques.
Et les verrières en flambant firent pleuvoir Des étoiles et des soleils d'Apocalypse, Et sous les voûtes ruisselantes, je crus voir La jeune fille nue en des clartés d'éclipsé...
Les bouches la buvaient et les bras la pressaient. Vers son corps déferlaient des fleuves de caresses, Des océans d'amour entre ses seins passaient. Elle était tous les dieux et toutes les déesses...
43 L ANE A COn>RS.
Plus rien. Un angélus d'une tour a glissé... La basilique en feu s'éteint comme une torche... La jeune tille en dtuil s'en va, les yeux baissés. Et son long voile noir m'effleure sous le porche...
VISITE iMATINALE
J'ai sonné... le couloir sent l'opium et l'ambre. Quel étrange visage a la femme de chambre ! Derrière les rideaux j'entends des frôlements ! Maison des voluptés et des enchantements Des langoureuses nuits et des étreintes mortes I J'avance à pas de loup et je pousse une porte. Une femme est couchée en croix sur une peau. Une trace de dents au sein droit fait un sceau Charnel, dont on marqua cette chair épuisée. La bouche semble vide et la nuque brisée Dans l'abandon immense et le renversement De la tête où les cils vivent seuls par moments. Sous une soie en feu dont Técarlate flambe Une autre laisse voir la naissance des jambes,
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Et les genoux étroits que des mains ont marbrés.
Deux êtres sur le lit sont tellement serrés
Qu'on ne voit qu'un seul corps avec deux chevelures.
L'odeur fade de sève humaine et de luxure
Me saisit à la gorge et me fait défaillir.
Quel visage charmant aurais-je vu jaillir,
Creusé par l'insomnie et les mauvaises joies
Si j'avais soulevé la pourpre de la soie.»*
Horrible est le plaisir qu'on n'a pas partagé !
Des roses en tombant ont un soupir léger.
Et sur le cercle obscur que dessinent les robes
Filtre pudiquement un triste rayon d'aube...