LE PAUVRE PECHEUR
Près du quai désert, près du pont qui s'arque,
Près de l'hôpital, près de l'entrepôt.
Moi, pauvre pêcheur assis dans ma barque,
Avec mon filet, avec mon falot.
J'ai vu des reflets qui sortaient de l'eau
Et sur les galets qui faisaient des marques,
De !Oj-^os reflets qui tachaient ma barque.
Le fleuve fécond, le fleuve puissant,
Avec son limon engraissant la terre,
Passant éternel, ami millénaire
Qui protège l'homme en le nourrissant,
Le bon fleuve bleu qui baigne les pierres
De son frôlement régulier, puissant,
Le fleuve an grand cœur charriait du sang.
a60 LE MASQUE DE LA BEAUTÉ lERDUE.
J'ai pris le falot, j'ai lâché la rame. Je me suis penché sur le flot sanglant, Des caillots épais coulaient dans les lames Et l'air peu à peu devenait brûlant.
L'écume rougeâtre ainsi qu'une flamme.
Me chauS'ait la face en m'éclaboussant, La barque roulait sur le flot sanglant...
Et j'ai vu passer de terribles formes... Des membres coupés heurtèrent mon bord, Je vis de longs bras, des visages morls Et, gonflés par l'eau, des ventres énormes. Et de glauques yeux aux lobes informes Me fixaient, chargés d'un affreux remords... Le fleuve sanglant charriait des morts.
Et je vis aussi des formes étreintes
Avec cet amour que la mort raidit.
Je vis passer ceux qui portaient l'empreinte
De l'espoir déçu, du mal, de la crainte.
Je vis les vaincus, je vis les maudits,
J'entendis monter une grande plainte
Et par la pitié mon cœur se fendit.