LE PAUVRE PECHEUR
Le fleuve croissait, atteignait la ville Et le flot de sang grossissait toujours. Il battait les murs, il battait les tours, Du vieux pont arqué dépassait les piles, Enlaçait l'église et le carrefour Et le quartier haut n'était plus qu'une île. Parmi les noyés je voguais toujours...
Sur la terre au loin qu'ont donc fait les hommes .►> Ai-je atteint ce soir le rouge royaume.** Je sens se dresser les poils de ma chair. Des crânes sans yeux entonnent des psaumes. J'entends m'appeler l'ange Lucifer...
Moi, pauvre pêcheur allant vers la mer, Piiis-je racheter ce qu'ont fait les hommes.»*...
Sur un Golgotha mille fois plus haut,
Une croix de soufre et des clous de flamme!...
Apportez la lance avec le marteau!
Que je sois cloué mille fois s'il faut !
Je veux racheter, moi, l'homme à la rame,
Les corps malheureux et les pauvres âmes
Sur un Golgotha mille fois plus haut.
a68 LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE.
Je travaillerai durant mille siècles,
Les humbles paieront la dette de sang,
Je ferai sortir les blés et les seigles
Du sol envahi par les ossements.
Je travaillerai si terriblement
Que, plus haut encor que le vol des aigles,
Jailliront les tours de mes monuments.
0 grand fleuve bleu qui viens des montagnes.
Tu recouleras aussi pur qu'avant.
Ensemencé d'herbe, imprégné de vent.
Tu mettras ta force au cœur des campagnes
Et dans le bateau du pêcheur errant,
Et tu changeras les morts en vivants,
O grand fleuve bleu qui viens des montagnes.
Les sept rois noirs masqués vivaient dans le palais Au milieu des danseurs, des nains, des bayadères Derrière des remparts sculptés, de bronze épais, Et le soir ils dormaient dans sept chambres de pierre.
Chacun devait porter un masque devant eux... Ceux des nains étaient bleus et ceux des femmes roses. Certains étaient charmants, d'autres étaient affreux Et certains imitaient la coquille ou la rose.
Les gardes laissaient voir des dents couleur de feu
Et des barbes de sang sous la boucle des casques.
Des figures de cire étaient presque sans yeux
Et des yeux verts gemmaient la pourpre d'autres masques.
Et le palais couleur de rubis ruisselait Des trésors amassés par les guerres des hommes, Mais les masques toujours devaient cacher leurs traitî Que ce soit dans les bals, les festins ou les sommes
Car il ne fallait pas que le prince enfantin Sous son corselet d'or et son masque de soie Dans les blancs escaliers croise un visage humain, Voie aux lampes safran la tristesse ou la joie.
En vain il épiait les joueurs d'instruments
Et les nègres avec leurs cimeterres courbes,
Ou sous les longs jets d'eau les femmes se baignant...
Les corps nus même au bain gardaient les masques fourb^
Mais un soir une vierge en peignant ses cheveux, Peut-être exprès fit choir le loup de sa figure Et le prince un instant vit de loin de grands yeux. L'ovale délicat d'une chose très pure.
Le châtiment eut lieu dans la plus grande cour. La jeune fille fut par sept fois flagellée. On scella sur son crâne un masque de plomb lourd A-vec deux trous sanglants, les prunelles crevées.
Depuis le petit prince entendit, certains soirs, Courir des pas muets dans le palais splendide. Il fut souvent suivi de couloir en couloir Par cette tête en plomb avec ses deux trous vides.
Était-ce la laideur, était-ce le remords
Qui lui cachaient la vie, ou bien des choses pires?...
Ah 1 pouvoir une fois ôter les crochets d'or
Des fronts vermillonnés et des mentons de cire.
Mais une nuit, hanté par l'espoir et l'effroi
Seul vivant éveillé parmi les ombres mortes,
Des chambres où dormaient ses parents, les sept rois.
Lui le prince malade alla tâter les portes.
Il entra, grelottant de peur, mais voulant voir. Les sept rois reposaient entre les murs de pierre, Ils avaient pour dormir gardé leur masque noir... Les chandeliers jetaient de tremblantes lumières...
Il se pencha sur eux, écartant doucement
Le métal qui cachait la face de ses pères.
Il vit sous chaque masque, immobile et dormant
Une tête de mort sans lèvres ni paupières...
a-3 LE MASQUE DE LA BEAUTÉ PERDUE.
Alors, il s'en alla sur la pointe des pieds
Il gravit l'escalier, atteignit la terrasse
Leva ses petits bras ainsi que pour prier
Disant : « Est-ce mon sang, Seigneur, est-ce ma race
Je sais pourquoi mes os deviennent plus saillants, Je sais pourquoi mes mains se durcissent aux paumesj Mon front qui s'ossifie a des yeux moins brillants.. Que je voudrais avoir un vrai visage d'homme... »
Du palais dont les murs n'avaient pas de miroir Il franchit les remparts de bronze. A son passage Les gardiens sur le seuil hochèrent pour le voir La laque affreusement luisante des visages.
La ville des mendiants grouillait non loin de là Avec ses toits tassés et ses balcons difformes, Et l'aurore en naissant baignait d'un vague éclat La petite cité sous le palais énorme.
Il arracha la soie attachée à son front Et se pencha sur l'eau verdâtre d'une mare. Alors il vit très loin dans la vase et les joncs Une triste momie, une larve bizarre.
Quand le soleil parut et que sur le chemin Des enfants en haillons, des femmes apparurent, Il connut les cheveux, les lèvres de carmin. Le riche mouvement du sang des créatures.
Mais il ne comprit pas la couleur de la chair, Le charme rayonnant émané des figures... « Quoi! la tefre, dit-il, produit ces êtres clairs... Les masques sont plus beaux que ces caricatures.
« Les sept rois effrayants ont des têtes de morts Mais le peuple a pour moi des faces trop vivantes. Je suis l'enfant déjà séché, marqué du sort. Le squelette futur des royautés sanglantes. »
Il revint à pas lents au palais sans miroir... Les gardes agitaient au vent leurs barbes peintes. Les sept rois l'attendaient avec leur masque noir Et de leurs sept mains d'os il sentit les étreintes.
Les salles rayonnaient sous les lampes de safran, Les danseuses tournaient dans des robes splendides Et les bouffons avaient un rire déchirant... Seul un masque de plomb pleurait de ses yeux vides.
J'aime Sabbahalla, fille de Lucifer, La même qui jadis près d'un lac de Syrie, Riait aux chameliers qui venaient du désert Et leur montrait sa peau par la flamme fleurie.
Elle avait eu pour mère une chèvre aux poils blancs.
Elle rendait dément par un reflet de bague
Et tuait les enfants en les écartelant.
Ses reins étaient creusés et ses yeux longs et vagues.
D'impudiques démons aux visages bronzés L'aidaient à torturer le soir des jeunes filles. Quand un adolescent buvait à son baiser, Elle lui traversait le cerveau d'une aiguille.
Elle vint une fois dans mon appartement Avec ses bijoux verts, en robe de soirée. Elle avait sur l'épaule une goutte de sang Et le sable du lac dans sa jupe dorée.
Elle ôta ses gants blancs d'un geste familier Et tout en fredonnant une valse tzigane. Elle défit sa robe et jeta ses souliers Et je vis dans ses yeux l'ombre des caravanes.
Depuis elle sommeille et fume et me sourit. Etendue à demi sur le tapis orange.
Elle prend le plaisir de l'amour par l'esprit, Non par les sens, et sait des caresses étranges.
Chez moi, certaines nuits entrent ses compagnons. Ils passent par les murs comme par des nuages. Elle les fait asseoir, elle me dit leur nom : « Voici Samaël blanc avec ses deux visages.
Celui-ci c'est Enoch, l'ange à l'esprit borné, Le stupide, au front dur, à la mâchoire d'âne, Voici Mammon déformateur des nouveau-nés, Voici l'incestueux père des courtisanes...
Voici l'ange sans sexe au \i<age fardé
Avec des jambes d'homme et des hanches de femme,
Et voici le démon animal, possédé
Par la bête qui hurle, aboie, glapit et brame.
Ce cornu, c'est Emin, l'orgueilleux, le paré, Au ventre énorme, lourd de saphirs et d'opales, Et ce fourchu, c'est Astaroth, le désiré Pour ses membres velus et sa puissance mâle.
Voici le paresseux, amant des llls profonds. Celui qui se souvient des sabbats priapiques, Des crapauds baptisés en des rites bouffons Et du grand bouc royal dans les nuits impudiques.
Voici le tentateur au bouquet, l'ingénu,
Bélial dont la bouche est faite de babines
Et celui qui ressemble à quelque arbre chenu
Et dont les pieds au sol tiennent par des racines.
De sa gorge, ce ténébreux crache la nuit
Et ce blême verse la peur et le silence.
Le triste qui se tait et qui pense est celui
Qui mangea les fruits noirs de l'arbre de science. . . »
C'était un grouillement de faces, de contours, Qui semblaient tout d'abord effrayants. L'épouvante Me faisait des os grelottants, un crâne lourd, Mais je vis derrière eux deux formes étonnantes.
Une clarté venant de ces formes, montrait Des fiertés sans espoir, des grandeurs imprévues. Des visages affreux masquaient de beaux secrets. Reflétaient des douleurs humaines jamais vues.
Le démon qui parlait par des cris d'animaux Avait dans ses appels la misère des bêtes. Les souffrances naissant de la haine et des maux Sortaient des corps velus et des grosseurs des têtes.
La splendeur du désir harmonisait les dos Des accouplés, de ceux que brûlaient les luxures. La pitié, la beauté baignaient les infernaux, Les révoltés, toutes les pauvres créatures.
— Brune Sabbahalla, fille de Lucifer, Je t'aime pour les nuits sur le tapis orange. Pour ton baiser sans flamme et pourtant si pervers Et l'immortel désir de tes frères, les Anges...
Je sais qu'auprès de toi ma raison tremble et dort. Mais tu m'as pris la main et tu m'as fait descendre Au pays souterrain où sont les fleuves morts Et les plus beaux palais qui sont bâtis de cendres...
Je sais qu'auprès de toi je risque d'être impur, Mais, dans tes bras couché, j'ai compris le mystère. Je sais combien on est aveuglé par l'azur Et qu'il faut par en bas regarder cette terre.
Alors, on lit enfin les antiques secrets Sur le revers obscur de la médaille humaine Pour la première fois les yeux voient le ciel vrai Où tourne un seul soleil, fait d'amour et de haine.