SCÈNE IV
(Marie- Aube et Angélique de Fontanges entr' ouvrent la porte et regardent.)
Angélique de Fontanges.
Madame repose.
(Elles entrent sur la pointe des pieds, et vont s'asseoir au pied du lit^ sur la haute marche de l'estrade, le dos tourné à M^* de Montespan. Elles causent à mi-voix, en faisant quelque brodene.)
M"* DE Fontanges.
Gomme elle était agitée aujourd'hui ! Elle paraissait souffrir.
Marie- Aube.
Ma mère se tourmente toujours. Je ne l'ai jamais vue heureuse.
M"* DE FONTANGES
Jamais heureuse ! Un jour comme celui-ci !.. Ah \,. (Elle soupire, en regardant du côté de la fenêtre.)
Marie-Aub6.
Vous soupirez. A quoi rêvez-vous ?
M"' DE FONTANGES
Ah ! Marie I Cette journée de triomphe, ce peuple en fêle, ces acclamations glorieuses, tout Versailles accouru pour porter ses hommages, et la Reine elle-même !.. Comme Madame est heureuae ! Comme vous devez Têtre aussi !
Marie-Aube.
Je vous céderais volontiers un tel bonheur. Ou plutôt... Dieu me garde de faire un pareil vœu ! Je vous aime trop, pour vous souhaiter d'être à ma place.
M"« DE FONTANGES
Comme vous avez dit cela ! Qu'avez-vous ?
Ce n'est rien.
M"« DE FONTANGES
Vous avez les larmes aux yeux.
Marie-Aube.
Ce n'est rien ; c'est passé, vous voyez.
M"* DE FONTANGES
Vous avez un chagrin, je le vois bien depuis quelque temps. Et tout à l'heure encore, au balcon, vous fûtes près de vous trouver mal. Il faut me dire tout. Vous avez des secrets pour moi ? Oli ! ne sommes-nous pas amies ? Nous
nous sommes promis de ne rien nous cacher.... Marie, vous ne m'aimez pas?
Marie- Aube.
Vous allez me faire pleurer encore. Voyez, je suis folle. Je fais tout ce que je puis pour m'empêcher... (elle pleure.)
M"* DE FONTANGES
Mon Dieu ! Quel gros chagrin! — Tu as un amoureux? Marie-Aube (souriant au travers de ses larmes).
Non.
M"» DE Fontanges.
Mais alors, de quoi souffrez-vous, mignonne?
Marie-Aube
Ah I Fontanges, vivre dans cette ignominie I
M"» de Fontanges.
Que dites-vous ?
Marie-Aube.
Sentir cette corruption autour de soi, cette odeur de péché, le souffle de ces âmes pourries I Quel dégoût ! Il y a des nuits où je ne puis respirer ; je reste assise dans mon lit, sans oser poser ma tête sur Toreiller, je n'ose pas appuyer ma main : les murailles, les draps, tout me semble gras de vice. L'haleine de la mort me suffoque. Je ne puis vivre!
M"® de Fontanges.
Mais, ma chérie, vous êtes malade ; comment pouvez-vous penser de pareilles choses ?
Marie-Aube.
Ne m'obligez pas à vous dire ce que vous savez comme
moi. Ma honte vous fait-elle pas rougir? Ne sentez-vous pas pas autour de moi l'horreur de l'adultère ?
M"« DE FONTANGES
Marie!
Marie-âube.
Ah I mon Dieu ! (Elle se retourne, et regarde JU""^ de Mon-tespatiy qui est immobile, et les yeux clos.) Elle dort. (Plus bas.) Qu^elle n*entende point ! Je mourrais de douleur, si elle pouvait se douter de ce qu'il y a dans mon cœur ! — Fontanges, comment a-t-elle osé? Elle était mariée, elle avait des enfants; le Roi aussi. Rien ne les a empêchés de commettre ce péché, de vivre dans ce péché. A leur âge, Fontanges ! Et la vieillesse vient, et rend la faute plus lamentable de jour en jour. Tous ces gens qui le savent» qui le voient, qui nous flattent et nous méprisent ! Ce peuple affreux, exultant de la naissance de ce petit malheureux, mon frère, comme moi enfant du péché, comme moi bâtard! Oh! Fontanges ! Ils m^ont appelée ainsi, tout à l'heure, je l'ai entendu, là. Monsieur de Gesvres !... fiF/Ze/)/ewre.J II a raison. Quoi que je fasse, cette chair, cette âme, sont l'œuvre du péché, le mélange de deux adultères. Mon père adultère. Ma mère adultère. N'est-ce pas affreux? Qui me lavera de cette honte? Avais-je demandé à vivre ?
(M""* de Montespan soupire.)
M"* DE Fontanges (lui mettant la main sur la bouche).
Chut, chut, je vous en prie !
Marie-Aube (regardant M^^ de Montespan),
Elle a soupiré. Elle rêve... Pauvre mère! que je voudrais effacer sa faute I Comment se jugerait-elle ? Tout concourt à l'égarer. Pas un qui ose penser droit. Nul conseiL Mon confesseui*, à qui j'ai voulu dire mes angoisses, m'a dé- £endu de parler. Je ne puis vivre ici. Si je pouvais m'enfuir I
M*^* DE FONTANGES
Voulez-vous devenir une autre Solitaire, chercher une Thébaïde?
Marie-Aube.
J'y ai pensé souvent. Vivre dans un désert, loin de tout, avec Dieu ! J*ai supplié mon directeur d'appuyer mon désir. J'ai demandé à ma mère de' me laisser entrer en religion. Ils m'ont refusé durement.
M"* DE FONTANGES
Ils ont eu raison de vous empêcher de faire votre malheur. Marie- Aube.
Quel bonheur y a-t-il donc à rester? Ne vois-je pas bien tout ce qu'ils souffrent? Que de larmes dévore ma mère ! que de tourments I Jamais un instant de joie 1
M"* DE FONTANGES
Vous n'êtes pas dignes de votre bonheur. — Être ce que vous êtes ! C'est une chose ravissante ! Si j'étais à votre place !
Marie- Aube.
Osez- vous m'envier?
M"* DE FONTANGES
De tout mon cœur !
Marie-Aube.
Malgré...
M"* DE Fontanges.
Bah I Dieu n'est pas si sévère ! La belle affaire de s'aimer! Un amour, c'est bien innocent ! A qui cela fait-il tort, quelques caresses ? Faut-il déranger Dieu pour cela ? — Et puis, h quoi serviraient les confesseurs, si l'on n'avait rien à leur raconter ? On est jeune, il fait bon pécher !
Marie-âube.
Folle !
M"« DE FONTANGES
Régner sur les cœurs, tenir les regards du monde attachés à sa gloire, sentir les désirs vous envelopper, disposer des faveurs, voir un roi à ses genoux I Que cela est délicieux ! Qu'il est exquis de vivre ! — Cher Roi 1 comme il est doux de Taîmer et d'être aimée de lui I Qu'il est bon ! Qu'il a de tendresse et de majesté !
(Elle joue avec son collier,)
Cessez, Fontanges, je vous en prie.
M"' de Fontanges.
Pourquoi ? Ne puis-je dire que votre père est aimable?
Marie-âube.
Il l'est, je le sens aussi ; mais je ne sais pourquoi, je suis gênée de vous l'entendre dire.
M"* de Fontanges (lui passant les bras autour du cou).
Chère Aube, si innocente ! Chère petite bâtarde I Tu ne sais donc pas que je t'en aime mieux de l'être I
Marie-Aube (se dégageant de ses bras).
Fontanges, je vous défends!.. Si vous continuez, je me fâche. — Avec quoi jouez-vous ? Quel est ce collier ? Je ne vous l'avais point vu. — Montrez. Une Lucrèce. Mais c'est celui de la Reine !
(M^* de Montespan qui depuis quelques instants a ouvert les yeux, et s' est peu à peu soulevée dans son lit, suivant P entretien des deux jeunes filles avec une attente haletante, a un sursaut au dernier mot de Marie-Aube.)
26 LA WONTESPAN
Marie-Aube.
D'où Tavez-vous, Fontanges?
M"' DE Fontanges.
C'est un secret.
Marie-Aube,
Dites-moi, dites-moi, qui vous Ta donné ?
M™« DE Montespan f violemment).
C'est le Roi I (Les deux jeunes filles tressaillent, Fontanges tombe à genoux et se cache la figure. Marie-Aube se lève, la regarde avec angoisse et pousse un cri de douleur.)
M™* DE Montespan (à Marie-Aube, violemment).
Sorlez !
(Marie- Aube sort, sans parler, pâle et glacée.)