‹ La MontespanChapitre 16 sur 20 · SCÈNE IV LE ROI, M- DE MONTESPAN, M.\RIE-AUBE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV LE ROI, M- DE MONTESPAN, M.\RIE-AUBE

Epargnez-nous !

Ma fille !

Le Roi.

(Il va vers elle.)

lARiE-AuBE (saisissant la main du Roi).

Que vous ai-je fait ? Vous me détestez ! Vous voulez me perdre !

Le Roi.

L'innocente enfant!... Voilà votre victime, madame.

Mme DE MONTESPAN.

C'est VOUS qui la frappez.

Le Roi.

Allons, ne pleurez pas, ma fille. Qu'est-ce que vous avez ? Vous avez mal entendu. Vous êtes punie de votre curiosité. Comment étes-vous entrée ici ?

Marie-Aube.

Ah ! sire, je savais que vous étiez irrités l'un contre l'autre, j'avais peur de votre colère. Pardonnez-vous, je vous en prie.

Lb Roi.

Ce n'est pas votre affaire. Rentrez chez vous, mademoiselle. Votre place n'est point ici.

Ne me chassez pas 1 Où irai-je, si vous me repoussez? Je n'ai de place nulle part qu'entre vos bras. Je n'ai pas d'autre famille, point d'amis, je n'ai que vous, je vous aime tous deux. Si vous êtes ennemis, vous me déchirez, je ne puis plus vivre 1

Le Roi.

Vous avez entendu des cl^oses que vous ne deviez jamais connaître. J'aurais voulu vous les épargner. Puisque le mal est fait, tâchez de l'oublier et cfoyez que votre père vous aime.

Il est mieux que vous ayez entendu. Il ne sert à rien de s'entourer de mensonges. Cela n'est bon qu'à faire des victimes. Mieux vaut se déchirer le cœur et voir le monde comme il est : la bassesse des hommes, la férocité de la vie. Regardez-nous, méprisez-nous, et tâchez de vivre et de valoir mieux.

Le Roi.

Eh ! madame, vous la tuez !

Marie-Aube.

Ah! pourquoi m'avez-vous fait vivre alors, si la vie est ainsi? Je ne suis pas assez forte. Vous aimez tant la lutto, que vous trouvez une saveur même dans la haine et lo mépris. Mais moi, ils m'accablent. J'ai besoin d'aimer, de respecter... et je ne peux plus, je ne peux plus ! Pourquoi m'avoir fait vivre dans cette vie pour qui je ne suis pas faite? Ah! Sire, quel présent funeste vous m'avez fait du jour! Et vous aussi, madame! Pourquoi vous êtes-vous aimés ? Est-il juste que pour votre amusement et pour votre ambition, vous m'ayez condamnée à cette douleur? (Elle pleure aux pieds du Roi. Le Roi et M^^ de Montespan se tiennent un instant muets et accablés. J/™« de Montespan se penche près de Marie- Aube, pour la consoler. Marie-Aube à genoux se cache la figure dans la robe de sa mère, sans quitter la main du Roi, qui la regarde avec pitié.)

Le Roi.

Que voulez-vous que je fasse, ma fille?

Marie-Aube.

Pardonnez !

Le Roi.

Il ne s'agit pas de moi seulement. Vous ignorez heureusement ce qui s'est passé.

Marie-Aube.

Si, je sais...

Le Roi.

Vous savez ce que votre mère a fait ?

AlARiE-AuBE (troublée).

Non, sire, je me trompe, je ne sais pas, je ne sais rien... (M'^^ de Montespan s'écarte instinctivement du sa fille.)

Le Roi.

Je puis sacrifier mes ressentiments. Je ne puis sacrifier la justice.

Marie-Aube.

Prononcez à sa place !

Eh bien, pour vous, ma fille, je consens à soustraire la coupable à ses juges ; mais il faut qu'elle se châtie ellemême, qu'elle quitte sur-le-champ la cour, qu'elle se retire au couvent.

Marie-Aube (avec empressement).

Ah! sire, n'est-ce que cela? Et vous lui pardonnerez, si elle vous obéit?

Le Roi.

Peut-être, un jour, nous verrons.

Marie-Aube.

Elle le fera, sire. Elle me l'a promis.

Le Roi.

Vous avez prorais à votre fille, madame ?

Marie-Aube.

D'elle-même, elle voulait partir, N'est-ce pas, madame, vous me l'avez dit ?

M™« DE MONTESPAN

Il est vrai, j'avais promis à cette enfant : cette nuit, j'avais décidé de partir; mais je voulais le faire librement, la tête haute, par ma volonté et non la vôtre. Aujourd'hui, tout a changé, vous me chassez ; je ne puis m'avilir à cette basse soumission. Je reste.

Le Roi.

Alors, que la justice vous prenne !

Mme DE MONTESPAN.

Qu'elle me prenne ! Elle entendra d'étranges révélations.

Votre âme est-elle endurcie à toute honte ?

M™* de Montespan.

La pire honte est celle du chien qui rampe sous les coups.

Marie-Aube.

Ma mère, ayez pitié de nous et de vous !

M^ûo de Montespan.

Ne me regarde pas, toi, avec ces yeux lamentables, qui me poursuivent comme un remords !

Marie-âube.

Vous m'avez promis ! Vous m'avez donné votre parole, madame. Voulez-vous que je ne croie plus en vous? Oh! je ne le pourrais point. Je meurs, si vous aussi, vous m'avez trompée.

M™" DE Montespan.

Tais-toi, ne me demande rien: je ne pourrais te refuser, Ne te fais point la complice de mes ennemis !

Marie-Aube,

Je vous en prie, je le veux, il le faut !...

Mm» DE Montespan (au Roi).

Vous l'emportez. Cette innocente se fait l'instrument de votre despotisme. Je ne puis résister à son regard triste et tendre. Je pars si elle le veut, si vous dites un mot. Prenez garde, ne le dites point ; pour la dernière fois, je vous avertis. Ne me poussez point à bout I L'abîme est proche.

Le Roi [durement).

Vous irez dans vos terres ; vous n'en sortirez point, dans un rayon de dix lieues. Vous ne verrez plus vos enfants, si ce n'est, par dernière indulgence, Mademoiselle de Blois, qui aura la permission de vous visiter quinze jours par an. Vous resterez là jusqu'à votre mort, priant et implorant la miséricorde de Dieu.

Marie-Aube.

Sire !...

Le Roi.

C'est mon arrêt.

M™o DE Montespan Que le Destin s'accomplisse !

Marie-Aube.

Sire, ne lui direz-vous pas au moins une parole affectueuse avant son départ?

Le Roi.

Je n'ai plus pour elle ni affection, ni haine, je ne demande qu'à oublier cette femme, je l'efface de moi.

M"»e DE MONTESPAN.

Mon amour est comme la tunique de Nessus : on ne l'arrache de soi, qu'en se déchirant soi-même.

Le Roi [hausse les épaules).

Adieu, madame.

(// lui tourne le dos, va machinalement à la petite table, et se verse un verre de vin. M^^ de Montespan le regarde; ses yeux ne peuvent cacher leur flamme. Marie-Aube en est frappée; elle suit le regard de sa mère, voit le Roi, le verre qu'il tient, regarde encore M^° de Montespan. Bile ouvre la bouche, fait un mouvement vers il/m» de Montespan, veut jjarler, puis se décide et va rapidement vers le Roi.)

Marie-Aube.

Sire, donnez-moi à boire.

Le Roi (lui tendant son verre).

Prenez, ma fille.

p/fno de Montespan, saisie d'horreur, retient à peine un cri, s'approche précipitamment de sa fille et lui prend la main.)

M"»9 DE Montespan.

ISe buvez pas !

(Marie-Aube la regarde sans parler.)

LA MO.NTESPAN

Si»

Le Roi.

Pourquoi? Elle tremble; ces émotions l'ont brisée. Cela lui fera du bien.

(Marit'-Aubff poi'te le verre à ses lèvres. M^'^ de Montespan,

aprrs une seconde d'hésitation, s'élance et lui arrache le

verre, quelle vide d'un trait.)

Mnia DE MONTESPAN.

Non!

Qu'avez- vous fait? — Ce n'est pas... ce n'est pas?...

Mme DE MOMESPAN.

Ne craignez point. J'ai vu ce que vous pensiez. Pauvre petite, je vous ai comprise.

Marie-Aubé.

Oh! pardon ! pardon !...

M°»o DE MONTESPAN.

Vous ne pouviez supporter de me mépriser, n'est-ce pas? Marie-Aube.

J'ai besoin de vous estimer pour vivre, de garder ma foi in vous.

M™o DE MONTESPAN.

Merci. Ne la perdez point, quoi qu'il arrive.

Le Roi.

Que veut dire cette scène?

M™o DE MONTESPAN.

Tout s'unit pour ma défaite. Dieu me frappe : c'est bien.

Je suis sauvée ! Je sors de Touragan qui m'emportait. Oh 1 Dieu ! comment ai-je fait pour m'arracher à son étreinte ? J'ai besoin de sentir que c'est irrévocable, — oui, irrévocable, — afin de me rassurer. Si ce n'était pas fait, je crois que je ne le referais point. — C'est fait. Rien au monde n'y changerait plus rien. — A quel enfer j'échappe ! Il s'en est fallu de si peu que je ne la sacrifie, elle aussi, à ma rage! — Respire, mon cœur ! Les monstres qui grondent dans ce sein s'agitent en ce moment dans les convulsions de la mort. Moi, moi, je les ai frappés. Je sens une âpre joie à m'être délivrée moi-même, de ces mains. — Moi ? si peu moi ! — 0 ma raison, ne t'enorgueillis point ! Ce n'est pas toi qui m'as sauvée. Raison si claire, si lucide, imbécile Raison, qui vois tout et ne peux rien, tu n'es rien sans le Destin ! — Allons, ne me méprisez pas ! Vous voyez bien que c'est Lui qui fait tout, que je suis sa victime... Ah ! Vous qui croyez

conduire le monde !...

(Elle chancelle.)

Marie-Aube.

Ah ! je le savais bien !...

(Elle soutient sa mère en pleurant.)

Le Roi.

Mais qu'est-ce donc ?

Marie-Aube.

Ah ! sire, ne voyez- vous pas qu'elle meurt?

Le Roi.

Elle meurt? — Dieu ! — Mais alors, ce verre, ce vin !... C'était donc moi qu'on voulait ?... Moi ! — Grand Dieu ! tu m'as sauvé !

(Il s'agenouille sur son prie-Dieu, devant le tableau du Cruci-

fîment.)

LA MONTESPAX 91

Mnio DE MoNTESPAN (amèrement).

Regardez-le, ma fille: en ce moment même, il ne pense qu'à lui.

Marie-Aube (hors d'elle).

Au secours !...

M™o DE MONTESPAN.

Paix, il n'est plus de secours.

Le Roi (à Marie-Aube), Taisez-vous, infortunée, n'appelez point !...

Marie-Aube (désespérée).

Elle se meurt. Au secours !...

Le Roi.

Taisez-vous I Je le veux.

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