DE LA COOPÉRATION SOCIALE
Il y a des conditions sans lesquelles la coopération sociale est impossible. Remplir ces conditions est un devoir. Qui ne les remplit pas est notre ennemi, puisque tendre à détruire la société, c'est tendre vers la bestialité.
[ Ces conditions constituent les devoirs sociaux, qui I comprennent:
■ A) Les devoirs de justice.
B) Les devoirs de tolérance. 0 Les devoirs relatifs à la propriété.
Û) Les devoirs de solidarité.
E) Les devoirs de charité.
À. — La justice.
L'injuste est un ennemi pour tous, qu'il soit un meurtrier, un exploiteur vivant du travail d'autrui ou un calomniateur. Respectons donc la vie, la réputation, le bonheur d'autrui.
227. Pour être juste, deux choses nécessaires, — Pour être juste, que faut-il? Voir ce qui est juste et ce
Payot. — Morale (Élève). 5
130 JULES PATOT LA MORALE A l' ÉCOLE
qui ne l'est pas et prendre la résolution de ne faire que ce qui est juste.
Pour distinguer ce qui est juste de ce qui ne Test pas, érigeons en loi universelle ce que nous faisons. Nous mentons? Qu'arriverait-il si tout le monde mentait?
Nous faisons du bruit en classe? Qu'arriverait-il si tous les élèves faisaient aussi du bruit? La vie en société ne serait plus possible.
228. L'injuste est un ennemi de tous. — Toute injustice, si nous l'érigeons en loi universelle, détruit la vie sociale. Par suite, tout injuste est notre ennemi. Autant qu'il le peut, il nous ramène à l'état de barbarie, car les hommes n'en sont sortis que par le travail en commun. Gela, tout enfant intelligent le comprend clair comme le jour.
229. Ne soyons pas des meurtriers. — Si on érigeait en loi universelle le droit de tuer les gens qui nous gênent, quelle affreuse barbarie régnerait ! Aussi le premier devoir de justice est-il de ne pas tuer. « Ne soyons pas meurtriers. »
Un enfant honnête a une si grande horreur d'un assassin, que ce n'est pas la peine d'en parler. Mais d'habitude les meurtriers, comme les ivrognes, se sont engagés sans le savoir sur la pente où ils ont glissé.
230. Les criminels dangereux. — Les criminels dangereux sont ou des vicieux ou des paresseux orgueilleux et envieux. Ils ne se croient pas appréciés à leur valeur et ils recherchent les éloges de leurs semblables, chenapans qui « posent » pour la cruauté. Ils assassinent pour être admirés par les brutes qu'ils fréquentent, et pour étonner les gens. Tels sont les fameux « apaches » qui tuent parfois à la suite d'un pari.
a3i. Les revenants meurtriers. — Mais la plupart des Meurtriers le sont sans le vouloir : ce sont leurs « revenants » qui tuent.
Dans un accès de fureur ils « voient rouge » ! Ensuite ils n'ont pas assez de leurs yeux pour pleurer leur crime.
Aujourd'hui, fréquents sont les meurtres commis sous l'influence de l'alcool, et surtout de ce violent poison qu'est l'absinthe.
D'autres tuent dans un accès de jalousie qui les rend fous.
Comme on le voit, les passions violentes, la haine, la jalousie, la fureur alcoolique peuvent faire d'un homme un assassin. 11 faut veiller sur soi : bien à plaindre sont les faibles de volonté chez qui la raison cesse d'être maîtresse! Ils peuvent être criminels, et quelle vie de regrets, de chagrin et de honte ils se préparent !
*32. Meurtriers au détail. — Mais à côté de ces Meurtriers « en gros », il y a bien des meurtriers « au détail ». Le chagrin ruine la santé et abrège la vie. *1 en résulte que ceux qui infligent à autrui des 8°Ufrrance? sont des meurtriers : le chagrin tue plus de &ens que Ie couteau.
Meurtrier « au détail » l'enfant qui persécute chaque J°Ur un plus petit que lui ; meurtrier de sa femme et de s^s enfants, le père qui boit et fait mourir les siens de ^onte et de chagrin; meurtriers les gens durs, menants ou orgueilleux qui blessent, humilient, rabaissent autrui; meurtriers les tristes qui sont pour tous des u rabat-joie ».
a33. — La peine physique, la fatigue excessive, les Mauvais traitements, la mauvaise nourriture abrègent la vie. Aussi quiconque fait travailler des enfants ou des jeunes filles avec excès, est-il un meurtrier. C'est encore Un meurtrier le chef de famille paresseux ou vicieux qui laisse sa femme et ses enfants dans la misère!
234. Meurtriers « au bacille »• — Depuis les découvertes de Pasteur, on connaît une nouvelle forme d'assassinat. Les malades atteints de variole, de fièvre typhoïde, de tuberculose, s'ils ne prennent pas les précautions nécessaires, communiquent leurs bacilles et blessent ou tuent d'autres personnes. Un tuberculeux qui crache par terre, les parents d'un typhique qui déversent ses déjections sur un fumier, sont des meurtriers plus dangereux souvent que « l'apache » qui guette le passant le couteau à la main : l'apache ne tue qu'un individu, tandis que le meurtrier « au bacille » peut être cause de la maladie et de la mort d'un grand nombre de personnes.
a35. Ceux qui tuent sont des stupides. — La plupart de ceux qui tuent ou font souffrir sont grossiers et stupides ; ils ne peuvent pas se représenter les souffrances qu'ils infligent. Sans sympathie pour autrui, ils n'ont que des sentiments épais, et ils sont vraiment inachevés. Ils ne sont pas encore des hommes puisque l'idée que quelqu'un souffre par leur faute, ne leur est pas intolérable.
236. Ne faisons pas le métier du bourreau. — Respecter la vie et le bonheur d'autrui est un devoir sacré pour nous.
Aussi, même si nous sommes en état de légitime défense, nous ne devons tuer ou blesser gravement que si réellement notre vie est en danger. Mais quelle injustice affreuse que de tuer un voleur qui prend des fruits ! Quelle injustice, quand on est en sécurité, de tuer un voleur qui fuit ! Depuis quand le vol mérite-t-il la peine de mort ?
237. La peine de mort. — Lorsque la société condamne à mort, elle n'est plus en état de légitime défense, puisque le criminel est en prison. A ceux qui deman-
daient la suppression de la peine de mort, on répondait : « Que messieurs les assassins commencent! » La société doit-elle suivre des exemples partis d'aussi bas? Les assassins, qui sont des brutes, vont-ils être chargés de nous dire ce qu'il est humain de faire ?
a38. L'argument du coup de poing. — Deux chiens se battent, rien à dire, car ils sont sans raison. Mais que deux enfants se battent, eux qui sont raisonnables, voilà qui est laid. Ils font comme les animaux soumis à la loi du plus fort. Qu'arriverait-il si chacun avait recours à l'argument du coup de poing? Ce serait la fin de l'union qui n'existe que par la justice, ce serait le retour à la barbarie.
Regardons deux enfants qui, furieux, essaient de se renverser et de se frapper ; quelles figures congestionnées ! quels yeux! Quelle bouche crispée! C'est la brute qui réapparaît.
239. Le duel. — Les duellistes remplacent le poing par le fleuret ou par le pistolet. Mais les hommes raisonnables savent que la passion trouble le jugement, que la prévention empêche de voir la vérité et la justice. Quand un différend les divise, ils doivent s'en remettre au jugement d'arbitres plus calmes. Aussi les vrais coupables, dans un duel, sont-ils les témoins. Ils sont de sang-froid : leur devoir est de ne permettre le combat que lorsque l'injure reçue est irréparable. Gomme il est des misérables qui ne s'abstiennent d'actes contre l'honneur que par la peur d'un duel, il faut que ces malfaiteurs sachent qu'au besoin vous saurez les châtier; mais le duel ne peut trouver des excuses que s'il punit une injure très grave qui ne peut être réparée par aucun moyen raisonnable. Car il est des cas où la société ne nous protège pas assez. Mais au régiment, où les officiers peuvent rendre une justice exacte, le duel est une survivance des temps barbares.
a4o. Les horreurs de l'esclavage. — Primitivement, on massacrait les prisonniers de guerre. Peu à peu on s'aperçut qu'il était plus profitable de les faire travailler. On avait ainsi des bêtes de somme plus intelligentes que les bœufs ou les chevaux. Cette exploitation des vaincus
Fig. 26. — DÉLIVRANCE DES ESCLAVES PAR BRAZZA.
L'explorateur français de Brazzà, commissaire général du Congo, de 1886 à 1891, s'efforça d'arrêter la vente du bols d'ébène, c'est-à-dire des nègres. Afin de faire comprendre ses intentions à ces populations primitives, il acheta lui-même des convois d'esclaves ; puis, ayant fait dresser devant sa case un mât portant le drapeau tricolore : « Voyez, dit-il à ces sauvages, tous ceux qui touchent notre pavillon sont libres, car nous ne reconnaissons à personne le droit de retenir un homme comme esclave. » Et, sur-le-champ, il les faisait remettre en liberté.
réduits en esclavage dura en Europe pendant toute l'antiquité.
Dans les pays chauds, les blancs ne pouvaient pas travailler la terre. Ils se servirent d'esclaves nègres, que des bandits appelés négriers achetaient ou faisaient prisonniers en Afrique, et qu'ils transportaient aux colonies. Cet horrible trafic continue dans le centre du « continent
noir » : les marchands d'esclaves incendient les villages, tuent les petits enfants et les vieillards, et emmènent les femmes et les hommes valides qui meurent en foule pendant les longs trajets qu'on leur impose à coups de bâton. Les infortunées populations du Soudan occidental et du Congo ont, en moins de deux siècles, fourni soixante millions d'esclaves. L'occupation de ces pays par nos troupes a mis un terme à ces horreurs (Jig. 26). Avec les remparts d'Abomey, de Tombouctou, avec la prise des Béhanzin, des Samory, ont disparu pour toujours les derniers marchés et les grands pourvoyeurs d'esclaves. Nous avons le droit d'être fiers d'avoir achevé dans nos colonies l'œuvre d'émancipation commencée par nos pères de 1791.
Dans les fêtes au Soudan, les vieillards interrompent les danses et racontent aux jeunes gens gais et insouciants a les appréhensions de leur propre jeunesse, la terreur de s'endormir libres et de se réveiller esclaves, l'horreur des pillages et la crainte des caravanes Ils leur font sentir leur bonheur de pouvoir échapper, par la protection des Français, aux tortures physiques et morales qui ont tué tant des leurs ! »
a4i. Nos frères des colonies. — Il ne faut pas croire que la cruauté des « négriers » a disparu. Nous avons de nombreux sujets de races différentes : sauvages de la Nouvelle-Calédonie, nègres de notre immense empire du Soudan, Arabes d'Algérie, Annamites du Tonkin, Malgaches de Madagascar, etc. Nos colons ont beaucoup à se reprocher à l'égard des indigènes. Les Annamites sont très civilisés. Les nègres ne sont pas inférieurs aux Gaulois qui vivaient trois cents ans avant l'ère chrétienne. En général, ils sont bons, intelligents, très dévoués. Ils ont un vif sentiment de l'équité, ils sont très honnêtes et très polis.
Aux États-Unis, les nègres instruits et d'une valeur morale incontestable, sont nombreux : considérons donc
les habitants de nos colonies comme des frères plu. & jeunes, à qui nous devons une justice impartiale et un ^^ bonté accueillante. Les exploiter, les insulter, c'est un abu ^ odieux de la force. C'est, en outre, un crime contre Ta patrie- > car si nous irritons par exemple les Indo-Chinois contr^^* nous, nous perdrons cette belle colonie trop éïoigné^^ pour que nous puissions la défendre si les habitants n^^^ nous aident. Ils ne le feront que si nous respectons leurs^^^ mœurs, leur religion, leur dignité.