C. — Jm propriété
Sommaire
La propriété, actuellement, est une condition nécessaire de la liberté, car elle en est la seule garantie. Quiconque y porte atteinte est un ennemi social car il diminue la sécurité.
Le jour, encore éloigné, où les progrès de l'éducation et de Tentr'aide sociale garantiront à tous sécurité et liberté, peut-être la propriété se transformera-t-elle.
Ses bienfaits sont atténués par les méfaits de l'argent, et par les innombrables formes que prend le vol.
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269. L'homme valait moins que la propriété. — La propriété n'a été possible que lorsque les hommes ont cessé de former des peuplades de pasteurs nomades? elle n'a pu se développer que lorsque celui qui labourait et qui semait a été sûr de récolter — car sans sécurité qui eût voulu travailler ?
Aussi, quand la propriété fut constituée, elle devint le centre de la civilisation : les lois la protégèrent par des châtiments terribles. On trouva même naturel de faire travailler des esclaves : la valeur de l'homme était moindre que celle de la propriété.
270. L'homme vaut mieux que la propriété. — Aujourd'hui la propriété commence à ne plus être l'objet premier de nos préoccupations : le respect de la vie humaine, le souci de l'hygiène, du développement intellectuel et moral des travailleurs, prend la première place, et la propriété vaut moins que la vie humaine.
On commence à comprendre que le propriétaire a de grands devoirs, comme de garantir la vie et la santé de ceux qui travaillent pour lui.
271. La propriété garantie de la liberté. — Actuellement, par suite de l'égoïsme, de l'intolérance, de l'esprit de domination des hommes, être propriétaire, c'est le seul moyen d'être libre. Le paysan qui possède de quoi vivre est roi sur ses terres et il peut penser comme il le veut, sans avoir à craindre personne.
Toutefois, en s'unissant en puissants syndicats, les ouvriers se mettent en mesure de faire respecter leur liberté. Mais, en nombre immense, les ouvriers non syndiqués sont encore soumis aux caprices et au bon plaisir de ceux qui possèdent.
272. Les équivalents de la propriété. — Gomme tout le monde ne peut être propriétaire, il faudra qu'on trouve un moyen équivalent d'assurer la liberté individuelle. Aujourd'hui, un officier est « propriétaire » de son grade, un professeur de sa chaire. Ils ne peuvent être révoqués qu'après avoir été jugés par un tribunal impartial. Dans l'avenir, les ouvriers, tous solidaires, ne permettront pas qu'un ouvrier puisse être renvoyé à cause de ses opinions politiques ou religieuses. Ils en appelleront à un tribunal comme celui des prud'hommes. C'est dans le même esprit de justice qu'ont été abolis à l'école les cruels châtiments
, d'autrefois. Le maître ne se sent pas diminué par la limitation de son pouvoir, au contraire, son honneur est d'être juste.
273. La propriété, garantie de la sécurité. — La propriété qui garantit la liberté individuelle, assure en outre la sécurité du lendemain. Pour un père de famille, intolérable est la pensée que sa maladie ou sa mort peut rendre
sa femme misérable et réduire ses enfants à la mendicité! Le paysan, petit propriétaire, n'a pas cette crainte.
274. Équivalents pour garantir la sécurité. — La sécurité du lendemain, on commence à l'organiser. La mutualité, les lois qui protègent les ouvriers contre les accidents, les assurances contre la vieillesse, nous font entrevoir une cité plus fraternelle où aucun ouvrier laborieux n'aura à redouter pour lui ni pour les siens la misère provenant de la maladie, de la vieillesse, de la mort. Mais aujourd'hui, la propriété est la seule garantie certaine de la sécurité de la famille.
275. Pouvoir redoutable de l'argent. — Regardons bien cette pièce d'argent, cette pièce d'or ou ce billet de banque. Qu'est-ce? C'est la possibilité de faire travailler autrui. C'est donc un pouvoir redoutable.
276. Usons avec honnêteté de ce pouvoir nécessaire. — Comment userons-nous de ce pouvoir nécessairement dévolu à tous? Ai-je le droit de demander au travail d'autrui plus que j'apporte moi-même par mon travail? En d'autres termes, la seule justification de la propriété estelle le travail? C'est ce que pensent beaucoup d'ouvriers, et au point de vue de la justice, il leur semble que celui qui ne travaille pas n'a pas le droit de posséder de l'argent, c'est-à-dire le pouvoir de faire travailler les autres à sa place. Mais le rêve d'une justice complète aboutit à de grosses injustices. Des parents honnêtes et intelligents élèvent bien leurs enfants qui seront courageux et instruits. N'est-il pas injuste que d'autres enfants soient mal élevés par des parents légers et imprévoyants ? Mais, qu'y pouvons-nous? Ne serait-il pas tout à fait injuste qu'un père et une mère qui ont travaillé et se sont privés pendant que d'autres faisaient des dépenses frivoles, ne puissent pas laisser leurs économies à leurs enfants?
277. Il n'y a pas de justes. — Pour être certains que nous ne faisons travailler personne dans de mauvaises conditions, il ne faudrait jamais se servir de l'argent. Quiconque achète quoi que ce soit, peut contribuer à imposer à des ouvriers un travail malsain ou trop peu payé. Autant dire que personne n'est juste.
278. La superstition de notre époque. — En outre, nous partageons presque tous la superstition de notre ; époque. Nous attribuons à l'argent une valeur démesurée. Dès qu'il s'agit d'argent, nous ne savons plus voir la réalité. L'argent est précieux parce qu'il donne la sécurité du lendemain contre la maladie, la vieillesse» la mort, le chômage. Il permet à l'ouvrier de garder sa dignité, car un peu d'argent placé lui permet de chercher un travail raisonnablement payé. Mais la plupart des gens ne goûtent vraiment que les satisfactions de la vanité et il leur faut beaucoup d'argent pour étaler un luxe tapageur.
279. Les vraies joies, l'argent ne les donne pas. — Nous avons vu qu'il ne donne pas une seule joie. Toute joie vient du travail fait de tout cœur, du repos qui suit le travail, de l'étude et de l'agrandissement de l'intelligence, et surtout de l'ardeur de notre amour : amour pour la femme et les enfants, pour les parents, les amis ; amour pour la nature, la beauté; amour pour une grande cause. Nous ne sommes jamais heureux en proportion do notre argent — mais en proportion de notre énergie, de notre intelligence et de nos sentiments généreux. L'avare, riche, mais sec et égoïste, est le plus malheureux des hommes.
280. Les méfaits de l'argent. — L'argent fait beau coup de mal : non seulement il permet aux paresseux de vivre oisifs et de faire travailler les autres à leur place, mais il déprave les enfants en les dispensant de la saine obligation de travailler pour vivre. Il détruit souvent l'in-
timité de la famille, car les oisifs ont besoin de se « distraire », et ils ne se trouvent bien que là où ils ne sont pas!
281. Un engrais bizarre. — L'argent est un engrais bizarre qui nourrit les mauvaises herbes et fait dépérir les bonnes plantes. Il nourrit la paresse, la gourmandise, etc. Il développe la vanité, l'orgueil, l'esprit de domination. On peut dire de lui ce qu'Ésope disait de la langue : il est à la fois ce qu'il y a de meilleur et de plus mauvais. Lorsqu'il assure la dignité, la liberté, la sécurité, il est excellent : si nous en avons trop, il tend à nous rendre grossiers et orgueilleux.
282. Le problème à résoudre. — Le problème social ne consiste donc pas à conquérir de l'argent, ou de la propriété, mais à conquérir les avantages que la propriété et l'argent donnent: la liberté de conscience et la sécurité pour soi et les siens.
283. Bonheur des ouvriers. — Supposons réalisée une société bien supérieure à la nôtre. Les enfants y ont tous droit à l'instruction intégrale. Le travailleur sobre, laborieux, y est assuré largement contre les accidents. Il est assuré contre le chômage, contre la maladie et la vieillesse. Il nargue même la mort, car grâce au développement de la mutualité, la maman, si elle devient veuve, pourra quand même élever les enfants et les laisser le temps nécessaire à l'école.
Dans cette heureuse société, l'opinion méprise et la loi punit quiconque ne respecte pas la liberté de penser de ses ouvriers.
Ainsi assurés du lendemain, libres, dignes, le temps du travail étant diminué de façon que personne ne soit écrasé, en quoi les travailleurs auront-ils besoin d'argent? Ils seront les hommes les plus indépendants de l'univers. S'ils savent dédaigner le luxe sot et la vanité, leur vie
saine, énergique, intelligente sera supérieure à celle des propriétaires les plus cossus.
284. La lie. — Malheureusement, la société fût-elle parfaite qu'il en serait d'elle comme du meilleur vin qui dépose de la lie : les fainéants, les vaniteux, les pauvres de volonté, les gourmands, les alcooliques, seront toujours des parasites gênants et le vol ne disparaîtra pas, tout en devenant plus rare.
a85. Méfions-nous des inconnus trop servi ables! — Actuellement le vol est une calamité publique. Il est impossible d'énumérer toutes les formes de l'escroquerie: paysan fripon qui met de l'eau dans son lait et risque de causer la mort d'enfants ; commerçant qui trompe sur la qualité et sur la quantité, qui use de fausses marques. Les journaux sont remplis d'exemples de vols ingénieux, souvent audacieux. Les grandes villes pullulent d'escrocs et les paysans naïfs qui se confient à des gens qu'ils ne connaissent pas, sont dévalisés : personne n'est obligeant et serviable comme un filou !
286. Voleurs par paresse. — Une première cause pousse à voler : la paresse, la lâcheté qui a peur du travail. Mais comme il faut peu de chose pour vivre, les escrocs, les fraudeurs seraient moins nombreux s'ils n'étaient poussés par la vanité.
287. Voleurs par vanité. — Nous avons tous quelque responsabilité dans ces vols : quand nous éprouvons du respect pour un richard, nous poussons à être indélicats ceux qui ont un désir maladif qu'on ait des égards pour eux. Evidemment, la fortune peut être signe que l'homme qui l'a gagnée est intelligent et énergique. Mais c'est seulement cette intelligence et cette énergie qui méritent des égards.
Quiconque dédaigne un honnête enfant, parce qu'il est
pauvre ; quiconque dédaigne un ouvrier laborieux et vote pour un homme d'affaires véreux pousse les caractères faibles à s'enrichir même en volant.
Une mère vaniteuse meurt de honte quand son fils est arrêté comme escroc : cependant c'est elle qui Ta rendu malhonnête en voulant paraître à tout prix. La fillette qui, revenant de l'école, salue d'une belle révérence le « monsieur » qu'elle rencontre et passe dédaigneuse devant un paysan âgé qui rentre la faux sur l'épaule, est solidaire des indélicatesses que pourra commettre son frère.
288. — Chaque fois qu'on condamne un voleur, demandons-nous donc si, par notre déférence pour la richesse, par nos hommages visibles rendus à des fripons, à des égoïstes durs et avares, nous ne sommes pas complices du malheureux, âme faible, chez laquelle un légitime besoin de considération s'est transformé en une avidité effroyable pour l'argent ?
Quel remède à ce mal si profond et si général de la fraude, du vol, de l'escroquerie aux innombrables formes? C'est de n'estimer que ce qui est estimable : la beauté, l'esprit de justice, l'intelligence, l'énergie au service du bien. Que la richesse soit un simple signe: si ce signe marque énergie, intelligence, loyauté, inclinons-nous. Mais s'il marque fraude, ou dureté impitoyable,ou usure, ou exploitation de la faiblesse ; s'il dénote diminution de santé, d'intelligence, d'énergie, de liberté ou de dignité pour qui que ce soit, sachons mépriser ou du moins abstenons-nous de toute parole, de tout geste d'approbation.
Sujets à, traiter. — Utilité de la propriété. Peut- il y avoir sécurité sans elle? Le pouvoir de l'argent est-il juste? Quelle est notre superstition ? Pourquoi est-ce une superstition ? Dites le mal qui vient de l'argent. Décrivez une société meilleure. Citez quelques formes du vol. Causes du vol.
D. — La solidarité.
Sommaire
Une autre condition nécessaire de la vie sociale, c'est que nous ayons le sentiment de la solidarité qui nous lie tous, que nous le voulions ou non.
Ici se pose le terrible problème du paupérisme. Nos maux pourraient être bien diminués par une solidarité plus effective, plus réellement fraternelle.