‹ La morale à l'écoleChapitre 25 sur 35 · Le sort des misérables était effroyable Jusqu'à · texte numérisé non relu

Le sort des misérables était effroyable Jusqu'à

la venue du christianisme, les hommes ont vécu barricadés dans leur famille : la misère des autres les laissait indifférents. Les malades, les vieillards, les femmes seules et pauvres, on les laissait mourir sur les routes.

Les premiers chrétiens obéirent à la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres » ; ils vécurent comme des frères et les pauvres, les femmes malheureuses, les vieillards furent aidés et aimés : pleins de reconnaissance et d'enthousiasme, ils répandirent la foi nouvelle et bravèrent les persécutions.

290. La découverte morale essentielle du xixe siècle. — Le christianisme fit de la charité un devoir pour le riche, mais le pauvre n'y a pas droit : il ne peut V exiger. Or les travailleurs ne veulent plus d'aumône. Ils ont trop conscience de leur dignité d'hommes, pour accepter la charité qui les blesse. Ils sentent que la charité n'est pas la vérité de demain. Les consciences et les intelligences lucides ont fait la découverte morale la plus importante du xixe siècle, celle de la solidarité.

291. Le petit caillou dans l'étang. — Fourier, le premier, vit l'importance de la solidarité, et de nos jours, Léon Bourgeois se fit l'apôtre éloquent de la doctrine Nouvelle.

Aucun de nous n'est isolé : ce que je fais a des répercussions à l'infini. Jetons dans l'eau tranquille d'un étang une pierre si petite soit-elle. Aussitôt des couronnes se forment qui s'élargissent; elles vont choquer les rives e- X-i et reviennent : toute la su ri ace de l'eau est bientôt ridée par des milliers de vagues minuscules qui se traversent.

11 en est ainsi de nos actes dans la société. Ce que nous faisons agit sur les autres hommes, et cette action va souvent très loin.

292. — Les effets d'une calomnie peuvent produire des malheurs irréparables.

Mais on ne voit pas la répercussion d'actes moins graves*

11 paraît insignifiant d'acheter de la lingerie à bon marché : c'est qu'on ne voit pas l'ouvrière qui s'use les yeux jusqu'à onze heures du soir à gagner juste de quoi ne pas mourir de faim.

293. Le mal que peut faire notre argent. — Oui, voilà ce qu'il y a d'affreux : les intermédiaires sont nombreux et ils nous cachent le mal que nous faisons avec notre argent. Nous ne savons pas de qui nous achetons le travail, ni si celui qui a travaillé pour nous peut vivre dignement de son travail et faire vivre les siens. Ce pouvoir que nous avons de faire travailler autrui, sans savoir si nous ne l'exploitons pas, est terrible.

294. Grands progrès moraux déjà réalisés. — Nous avons déjà fait de grands progrès. Les abominations des

guerres injustes nous révoltent et nous ne pourrions plus supporter les combats de gladiateurs et la vue des bêtes féroces déchirant la chair d'êtres humains. La guillotine nous fait horreur. Toutefois nous sommes encore inhumains, car nous supportons bien des injustices, bien des cruautés autour de nous.

295. Tous solidaires. - — Nous commençons à peine à découvrir la solidarité qui fait que nous sommes tous unis comme les parties d'un corps « solide ».

Par exemple, nous devons tous payer pour nourrir les paresseux et soigner ces parasites dans les asiles de nuit, a l'assistance, à l'hôpital, en prison.

296. Notre solidarité avec les ignorants. — Nous souffrons pareillement de l'ignorance d'autrui.

Si nos paysans étaient plus instruits, la richesse nationale doublerait : un progrès dans le choix des graines, qui augmenterait de 5o litres le rendement à l'hectare, donnerait cent millions de francs au pays. On peut évaluer à un demi-milliard la perte annuelle provenant de la négligence apportée par les ignorants à la conservation des fumiers. Mathieu de Dombasles, qui s'y connaissait, disait que la France bien cultivée nourrirait cinquante millions d'hommes.

INous avons vu, d'autre part, que les mamans françaises laissent périr, par ignorance, des milliers d'enfants chaque année, au grand détriment de la patrie.

297. Notre solidarité avec les étourdis. — Du matin au soir nous souffrons de l'étourderie des enfants, de celle de la ménagère qui a mal fait son déjeuner, ou brûlé* son linge. Nous souffrons de l'incapacité des ouvriers qui ont manqué un meuble, sottement construit la cheminée, mal pris les mesures pour nos vêtements ou nos chaussures.

298. Pommes saines et pommes pourries. - Quand une pomme commence à se gâter, la pourriture gagne les pommes voisines. Il en est ainsi des gens « gâtés » : leur pourriture morale gagne de proche en proche. Un ouvrier buveur entraîne au cabaret les faibles de volonté. Un joueur communique sa fièvre malsaine.

y Une femme qui s'excuse d'être surprise en travaillant

rend le travail plus difficile aux sottes qui déjà se cachent pour faire leur lessive. Une coquette rend plus pénible à l'ouvrière honnête d'être simplement vêtue.

Il suffit d'un camarade vicieux pour pervertir toute une école.

La misère avec sa saleté, avec ses maladies, avec sa dépravation, sa basse débauche, est un foyer d'épidémies, de corruption et de pourriture.

299. Être pauvre, ce n'est pas être « un pauvre » . — Avant de réfléchir sur les conséquences de la solidarité, distinguons la pauvreté de la misère et du paupérisme. Être pauvre, ce n'est pas du tout être a un pauvre », c'està-dire un mendiant.

Le malheur irréparable pour les pauvres, autrefois, c'était l'ignorance. Mais aujourd'hui, grâce à l'école gratuite, les enfants, s'ils sont intelligents et courageux, peuvent apprendre assez pour acquérir ensuite du savoir et se développer toute leur vie.

300. La pauvreté est le sort commun. — La pauvreté est le sort de la plupart des hommes, obligés de travailler pour vivre. En France, par exemple, 3 5ooooo ouvriers, fonctionnaires, etc., mourront sans laisser un soude droits de succession au Trésor. Les ouvriers, les paysans, les petits fonctionnaires et les employés qui vivent au jour le jour sont pauvres. Ce n'est pas un malheur que nous soyons obligés de travailler, d'être énergiques, intelligents.

Qui est plus pauvre que le soldat? Plus pauvre que les explorateurs, que bien des savants et des écrivains ? Qui a été plus pauvre que Michelet enfant? Mais qu'importe, lorsque la pauvreté nous laisse debout, énergiques, dignes, fiers, libres?

3oi. Le paupérisme est une maladie de la Volonté. — Au contraire la misère, le paupérisme, sont des maladies de la volonté. Le miséreux s'abandonne, se laisse aller. 11 devient sale, paresseux; il perd sa dignité et accepte de tendre la main. Que lui importe le mépris pourvu qu'il puisse de temps en temps avoir les plaisirs grossiers de l'ivresse? Il est sans dignité, ou s'il conserve de l'orgueil, le voilà aigri, prêt à tous les mauvais coups. 1 Il peuple les asiles de nuit, les hôpitaux; nous devons le nourrir, lui et ses enfants. Miné par la débauche et la misère, c'est par lui que se propagent le typhus, la tuberculose. Parasite dangereux presque toujours, voilà ce que devient l'homme qui se laisse aller et qui tombe dans la misère, dans le paupérisme : être pauvre, c'est rester debout; être misérable, c'est être vautré par terre, dans la boue.

3oa. Purgatoire et enfer. - Il y a, entre le pauvre digne et le miséreux, la même différence qu'entre le purgatoire et l'enfer des bonnes femmes. On sort du purgatoire : ceux qui y sont ont l'espoir, bien plus, la certitude d'en sortir. Ce qui rendait l'enfer une conception affreuse, c'est que les damnés n'avaient aucun espoir d'en sortir. La misère est effroyable comme l'enfer, car elle ne laisse aucun espoir.

3o3. La lutte contre les quatre ennemis. — Nous voyons maintenant toute l'étendue de nos devoirs de solidarité : la société doit empêcher tout ouvrier pauvre, mais courageux et digne, d'être accablé par le malheur au point qu'il sombre dans l'enfer sans espoir de la misère.

Quatre ennemis redoutables nous menacent : la maladie, îs accidents, la vieillesse et la mort.

Isolés, nous serions sans l'association va nous per-

3o4. Un = vingt-cinq. — défense : mais heureusement, mettre d'organiser la lutte.

En arithmétique un égale un. En association, un égale vingt-cinq. Voyez les sociétés de secours mutuels. Moyennant 1 2 francs par an, un sociétaire malade reçoit des vi-

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Fig. 29. — La balance symbolique de la mutualité.

Un petit sacrifice est demandé au mutualiste. Mettez en balance les avantages nombreux qui lui sont assurés, et vous prendrez la résolution de verser, chaque semaine, deux sous à la Mutualité scolaire.

sites du médecin, des médicaments et une indemnité par jour de maladie.

Cela vaut parfois 3oo francs, soit vingt-cinq fois la cotisation! C'est le miracle de la multiplication des francs. Hélas! plus de la moitié des travailleurs ne font pas partie des sociétés de secours mutuels : cependant de 25 à 6o ans, une personne sur quatre est malade pendant vingt à vingt-cinq jours par an. Aussi tout écolier, pour être au courant de la mutualité, doit se mettre de la mutualité scolaire (Jig. 29).

3o5. Les accidents, mutilations, etc. — Rien ne protège contre les accidents le petit propriétaire qui travaille à

Patot. — Morale (Élève). 6

son compte, le petit employé. Peu nombreux sont ceux qui s'assurent contre la perte d'un membre, la perte de la vue, etc. Les tarifs d'assurance sont chers, et Jes accidents jettent bien des gens dans la misère. Mais la loi de 1898 protège les ouvriers contre les accidents du travail, qui sont de beaucoup les plus fréquents. Quelle sécurité que jadis ils n'avaient pas ! Quelle loi humaine, excellente!

306. Assurons-nous contre la vieillesse. — La vieillesse affaiblit nos forces et amène des maladies : nos besoins sont plus grands quand nous pouvons moins travailler. Il y a quelque chose d'affreux dans la situation d'un ouvrier laborieux que la vieillesse condamne à la misère sans remède. Aussi, quelle excellente chose que les retraites pour la vieillesse! Nous devrions nous assurer d'abord nous-mêmes à la Caisse nationale des Retraites. Songeons qu'une économie de 10 centimespar jour, faite depuis 16 ans, donne à 55 ans 319 francs de rentes et qu'un père qui verserait 10 centimes par jour sur le livret de son enfant depuis 3 à 21 ans, lui assurerait 3C7 francs de rentes à 55 ans. Quelle sécurité! C'est la location, le jardin et bien des douceurs! Pour le paysan, c'est l'aisance et la sécurité profonde. A l'école, prenons un livret de retraite, afin d'en comprendre le fonctionnement et les avantages.

307. Assurons notre famille contre la mort. — Pour parer aux désastres qu'amène la mort du chef de famille rien n'existe que l'assurance sur la vie. Elle restera chère tant que l'État ne gérera pas les services d'assurance sans y chercher de bénéfices. Mais il est du devoir de tout père de famille qui peut faire quelques économies, de les faire sous forme d'une assurance mixte sur la vie. S'il meurt, sa famille touche immédiatement l'assurance. S'il vit, il la touche lui-même au bout de vingt ans. C'est une grande sécurité pour la femme et pour les enfants.

308. Le chômage. — Un autre ennemi, c'est le chômage qui frappe tant d'ouvriers et les plonge dans la misère. Mais comment distinguer du paresseux qui désire n'en pas trouver, l'ouvrier courageux qui cherche réellement du travail? Hélas I En 1904 il y avait 108 ouvriers sans travail pour mille! Chiffre douloureux! Souvent le chômage a pour cause une découverte nouvelle : l'invention d'une teinture chimique a ruiné des milliers de paysans qui cultivaient la garance. Les chemins de fer ont ruiné bien des voituriers, des hôteliers, des charrons, des maréchaux-ferrants ! La société a des devoirs envers ceux que ruine le progrès, car elle en bénéficie,

309. Regardons les conséquences de nos actes. — Nous voyons maintenant toute l'étendue de nos devoirs. Nous savons que chacun de nos actes produit, comme le caillou lancé dans l'eau tranquille, des effets très étendus : aussi devons-nous dans notre vie d'enfants bien regarder ce que nous faisons. Ne soyons ni gourmands, ni buveurs, ni joueurs. Ne soyons ni orgueilleux, ni violents, ni menteurs afin de ne pas être la pomme pourrie qui corrompt les autres.

Soyons loyaux et bons : jamais d'insultes ni de querelles. Que les grands protègent les petits contre les brutaux ; que les frères rendent mille petits services à leurs sœurs. Ne faisons rien qui augmente la misère, la tristesse de qui que ce soit. Au contraire, par notre énergie au travail, créons de la sécurité, du bonheur pour les autres.

Sujets à traiter. — Voir page 179.

E. — 'La charité.

Sommaire

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Des malheurs inévitables blessent cruellement des innocents. Seule la charité peut alléger la détresse des malheureux.

Mais elle demande du discernement, sans quoi elle risque d'aggraver le mal et de faire pulluler les « voleurs des pauvres ».

Jeunes filles et femmes ont des devoirs immenses r elles devraient assumer les services de la charité.

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3io. La tâche est immense! — Même si tous étaient assurés contre le chômage, la maladie, les accidents, la vieillesse, la mort, il resterait des misères au secours desquelles il faudrait venir.

Actuellement, les effets du chômage, de la vieillesse, de la mort du père, ne pouvant être arrêtés, font de nombreuses victimes et la tache est immense.

Il y a des malades incurables, des infirmes, des estropiés.

Il y a des aveugles, des sourds-muets, des idiots, des alcooliques, des fous. 11 y a des ouvriers nombreux qui ne trouvent pas de travail.

Il y a malheureusement aussi des paresseux qui ne veulent pas travailler.

Il y a des gaspilleurs, des vaniteux, des imprévoyants.

Hélas ! il y a des enfants orphelins, ou abandonnés par des parents vicieux ou trop pauvres.

L'armée des misérables compte un million quatre cent mille individus. Il y a 35oooo chemineaux.

Fig. 30. — L'excks du travail kst injustk (La Veillée, par Bréauté. Musée du Luxembourg).

Le gain du ménage est insuffisant, ou bien l'iiommo dépense uu culuirnt, la femme s'exténue au travail. Quelle tristesse dans celle Hcôun ! L'Iioimi

, et /homme est absent; la jeune fille, fatiguée, va prendre quelque repos; muis lu mnro do famille tirera l'aiguille, sous la lampe, une partie de la nuit.

LES DEVOIES SOCIAUX 167

3i i . Que faire? — Que faire devant un mal si grand? D'abord il faut s'efforcer d'être juste. Nous devons payer le travail de façon que celui qui travaille puisse vivre. N'exploitons personne. A Paris, trop d'ouvrières de l'aiguille s'épuisent au travail (fig. 3o).

N'ayons pas de pitié injurieuse. La pitié est toujours blessante pour celui qui en est l'objet et qui a de la dignité. Ne nous préoccupons pas de la reconnaissance de ceux que nous obligeons. La reconnaissance est rare, et souvent elle n'est qu'hypocrisie : nous éviterons des désillusions et un prétexte à ne plus faire notre devoir. Ce qu'il faut avant tout, quand on fait la charité, c'est le sentiment profond de notre solidarité avec les malheureux.

3i2. La charité au hasard peut faire du mal. — 11 faut être intelligent, réfléchir, voir la réalité telle qu'elle est, afin d'y porter le remède qu'il faut.

La charité faite sans intelligence peut faire du mal. La plus grosse part des aumônes va aux mendiants de profession et elle encourage la fainéantise, le vice, le vagabondage.

Ou bien elle va à des exploiteurs. Citons l'exemple des petits ramoneurs. Quoi de plus pénible que de voir ces . enfants suppliant qu'on leur donne « un petit sou »? Cependant, en leur donnant un sou, on commet une mauvaise action, on est complice d'une horrible exploitation de ces pauvres petits, qui viennent presque tous d'Italie (vallée d'Aoste). Les parents louent leurs enfants pour 5o à i5o francs par an, suivant l'âge, à des entrepreneurs, vrais marchands d'esclaves . Les pauvres petits ont, en général, de huit à quatorze ans.

Ces horribles « négriers » dirigent les enfants sur Marseille, sur Paris ou sur Rouen. Le voyage se fait à pied, en ramonant et en mendiant. La vraie profession, c'est la mendicité. Lorsque les petits exploités rentrent le soir,

leur négrier les fouille minutieusement. Il les bat avec férocité s'ils ne rapportent pas la somme fixée. Voici les comptes de l'un de ces immondes négriers. Chaque enfant lui apporte 3 francs par jour, et, vers le premier de Tan, jusqu'à 10 francs. Ce misérable gagne i 800 francs par an. Quant aux enfants, mal nourris, d'une saleté affreuse, ils reviennent au pays estropiés, atteints d'infirmités incurables. Beaucoup disparaissent, morts dans un coin. Ceux qui reviennent ont pris le goût du vagabondage et du vice, car ils sont exposés à toutes les promiscuités de la vie des chemineaux.

Tout habitant de Rouen, tout habitant de Marseille ou de Paris qui donne un sou à un petit ramoneur encourage, subventionne son horrible « négrier ». Si chacun refusait son sou, en quelques mois la plaie disparaîtrait Il faut donc examiner les conséquences de ce qu'on fait.

3i3. Les hôpitaux sont un pis aller. — Même l'hôpital n'est pas sans reproches (Jig. 3i). Sauf quand il s'agit de maladies contagieuses ou d'opérations, il vaudrait mieux, quand le logis est passable, laisser le malade chez lui, et lui venir en aide. Si c'est la mère qu'on envoie à l'hôpital, le mari, seul, s'ennuie et va boire. Les enfants sont à la rue : la famille se disloque, tandis que la maman « se fait du mauvais sang » loin des siens.

A la maison les parents restent responsables : ils apprennent à être bons, à donner des soins avec douceur. La vraie charité c'est de créer des gardes-malades connaissant leur métier : peu à peu les enfants eux-mêmes apprennent à soigner. Ils apprennent la nécessité d'une propreté méticuleuse, du grand air pur, des fenêtres ouvertes. Plus tard, devenus conseillers municipaux, rappelez-vous que la place du malade est au milieu des siens. C'est à organiser Vassistànce à domicile et à former d'ex cellentes gardes-malades qu'il faut travailler.

3i4. Placement familial des vieillards. — Les vieillards à l'hospice coûtent de 3tfo à 5oo francs et davantage si Ton tient compte de l'entretien et de la réparation des bâtiments. Ils n'y sont pas libres, pas heureux : pour 1 5 ou 20 francs par mois, des parents pauvres ou un ménage de paysans les prendraient, et libres, les vieillards seraient plus heureux et coûteraient moins.

Fig. 31. — La misère des hôpitaux aux siècles derniers (Un lit d'hôpital au xvme siècle).

Quelle horreur que ces lits pour quatre malades ! Nul repos s'était possible, nulle hygiène ! Bien des progrès ont été réalisés depuis un siècle dans l'assistance publique et privée, mais que de choses restent à faire !

3i5. Chaque cas est un problème qui demande réflexion. — La charité peut donc être nuisible. Elle peut, faite sans réflexion, coûter cher et ne pas donner les résultats désirables. Il faut donc toujours réfléchir. Chaque cas est un problème différent qu'il faut étudier.

Ce n'est pas le mal qu'il faut soigner, mais ses causes. Si un tuyau répand, on ne s'amuse pas à ramasser l'eau;

on répare le conduit. De même, on perdrait son temps à soigner les misères diverses : c'est leur cause qu'il faut supprimer.

Dans beaucoup de cas, nous ne pouvons rien sur les causes : on ne peut guérir les malades incurables, les estropiés ; on ne peut rendre la force aux vieillards, l'intelligence aux idiots et aux fous : dans oes cas, il faut venir en aide efficacement. Une aumône donnée en passant est dérisoire : elle ne remédie à rien; elle n'est qu'une hypocrisie. On paraît faire son devoir quand on ne le fait pas.

3i6. Aveugles; sourds-muets. — S'aghVil d'aveugles? Il y a intérêt à les faire instruire dans les asiles spéciaux (Jig. 3a). Ils cessent d'être « isolés ». Ils peuvent lire, écrire, se développer, devenir de bons musiciens, des êtres complets (fig. 34). Ils peuvent gagner leur vie. L'avantage social qu'il y a à faire instruire les quarante mille aveugles de France est donc immense. D'ailleurs les progrès de l'instruction et de l'hygiène diminueront le nombre des aveugles : beaucoup perdent les yeux par la sottise des parents et par la saleté favorable à la terrible ophtalmie purulente.

Les sourds-muets sont séparés du monde et leur sort est affreux. Quand ils savent lire, écrire et communiquer leurs pensées (Jig. 33) ils reçoivent un bienfait inestimable. L'apprentissage d'un métier les met à même de gagner leur vie. Pour eux et pour la commune, il y a un très grand avantage à les faire instruire dans un institut de sourdsmuets.

317. Les maladies, causes de misères. — Nous pourrons efficacement combattre quelques autres causes de misère, par exemple la fréquence et la gravité des mala- . dies. Une sobriété plus grande, une propreté méticuleuse, une nourriture intelligemment comprise rendront les maladies plus rares. La vie du paysan d'au-

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Fig. 32. — Alphabet des aveugles, imaginé par Braillk (1809-1852).

Pig. 33. — Alphabet des sourds-muets, imaginé par l'abbé de l'Épée (1712-1789).

Ces alphabets permettent aux aveugles et aux sourds-muets de communiquer avec les autres hommes et de sortir de leur terrible isolement.

jourd'hui, comparée à celle des paysans d'il y a cent ans est bien améliorée. Rien n'empêche d'espérer que la loi exigera pour les fermiers et les métayers des habitations moins humides, mieux closes, mieux éclairées, plus saines. Les femmes éviteront bien des maladies à leur famille quand elles connaîtront les lois de l'hygiène et qu'elles sauront, à peu de frais, préparer une nourriture fortifiante. Contre l'intempérance, maladie de la volonté, qui est une cause si grave de misère, nous avons montré comment on peut lutter.

3i8. Les dépenses inutiles. — La misère a souvent pour cause le défaut d'économie stricte. La plupart des ouvriers perdent beaucoup d'argent au cabaret et les femmes dépensent trop pour la coquetterie et la vanité. Le gaspillage qui provient de la gourmandise nuisible et du désir de « paraître » est effrayant, mais cela peut se corriger.

319. Les paresseux. — Reste la misère qui provient de la paresse. Quiconque aide quelqu'un qui ne s'aide pas lui-même, encourage la paresse. De toutes façons les paresseux nous coûtent cher : une cellule dans les prisons récentes revient à 6 000 francs! De plus, nous devons nourrir et habiller les prisonniers !

On ne doit aux paresseux que le minimum qui leur permettra de ne pas mourir de faim, et on ne doit aider un individu capable de travailler qu'en lui fournissant du travail.

Dans chaque cas, nous devons savoir ce qui résulte de notre charité et être sûr qu'elle n'encourage pas la paresse.

3ao. Les voleurs des pauvres. — La charité isolée fait souvent plus de mal que de bien dans les villes où Ton ne se connaît pas. La charité privée est exploitée odieusement par les pires voleurs, qui sont les « voleurs

Fig. 3i. — Jeunes aveugles (Groupe en marbre, par H. Leeebvre. Musée du Luxembourg).

Autrefois le sort des aveugles pauvres était terrible. Us étaient réduits à la mendicité. Aujourd'hui, on les instruit, et ils peuvent gagnor leur vie dignement.

des pauvres ». Ils ont de l'audace, ils connaissent le faible, des âmes charitables et il est rare que la charité aille à qui en est digne. A Paris, les mendiants professionnels se font a5 francs par jour. Ils ont d'ailleurs des agences où on les renseigne sur les préjugés de ceux qui donnent.

Plus tard, quand nous serons citoyens, n'acceptons pas d'être exploités par les « voleurs des pauvres ». Sachons organiser un bureau de renseignements et ne donnons qu'à bon escient. Tous unis dans notre commune, nous pourrons venir efficacement en aide à ceux qui sont dans le besoin.

3a i. Une ville modèle. — A Elberfeld (province rhénane), la charité est bien organisée. Tout citoyen doit se mettre à la disposition du maire pour veiller sur quatre familles pauvres de sa rue : il a le devoir de les visiter toutes les deux semaines au moins. Les dames ont mission d'aider surtout les malades. Un bureau, où sont des registres bien tenus, permet à qui veut aider un concitoyen dans la misère, d'être sûr que ce n'est pas un parasite, un professionnel de la mendicité, un « voleur du bien des pauvres ».

Avec les sommes dépensées, sans méthode, en secours, en hôpitaux, en assistance publique et privée, on pourrait créer l'assurance contre la maladie, contre l'invalidité, contre la vieillesse et contre le chômage ! La générosité au hasard fait un gaspillage effroyable de forces! Avec les mêmes sacrifices, au lieu de soigner les efîets du mal, on en guérirait la cause. 11 y a là une grande tâche pour les jeunes gens d'initiative et surtout pour les jeunes filles de familles aisées, qui devraient se charger de la lutte contre la misère.

3a a. — On pourrait limiter le fléau en secourant l'enfance abandonnée, en envoyant les enfants chétifs se refaire à la campagne, chez les paysans. On tarirait une

autre source de misère en donnant une solide instruction professionnelle aux garçons et une éducation ménagère judicieuse aux fillettes, car une bonne part de la gêne provient de l'ignorance d'un métier pour les garçons et de l'incompétence des femmes qui ne savent ni coudre, ni raccommoder, ni tailler du neuf dans du vieux, ni tirer parti des ressources de la famille pour préparer une nourriture agréable et suffisante.

Il y a du travail pour bien des générations encore I

3a3. Deux règles à suivre toujours. — Mais nous devons suivre deux règles : quand nous soignons les malades, les enfants, il ne faut pas remplacer la famille, mais l'aider. Quand nous secourons des adultes, ne les démoralisons pas et ne détruisons jamais chez eux l'idée que le bien-être doit provenir du travail. Les faibles s'habituent vite à ne plus faire d'efforts et à attendre d'être secourus. N'aidons pas ceux qui ne s'aident pas : ce serait vouloir coudre avec une aiguille sans fil!

3a4. Ayons l'âme fraternelle. — Mais rappelons-nous que ce qui fait le misérable, c'est qu'il s'abandonne. Et pourquoi s'abandonne-t-il? C'est qu'il se croit méprisé. La seule façon de bien faire la charité est donc de lui persuader qu'on l'estime, et pour cela, il faut l'aimer, le réconforter par une sympathie réelle.

Mettons-nous en pensée à la place du malheureux. Que ferions-nous si nous étions entassés dans des logements sans air, sans lumière, avec une nourriture grossière et insuffisante, sans médicaments, environnés d'ivrognes et de tuberculeux? Si nous rentrions le soir d'un travail mal payé, écrasés de fatigue, incapables d'ouvrir un livre, au milieu du tapage des enfants, avec les sens constamment choqués par la laideur des choses et des gens? Aurionsnous le. courage moral de surmonter notre irritabilité et de rester dignes? Songeons aux milliers de pauvres cou-

tarières qui ne peuvent joindre les deux bouts ensemble, même en travaillant jusqu'à épuisement. Représentonsnous l'horreur du chômage qui atteint, lorsque tout marche bien, plus de 10 % des ouvriers ! Imaginons le malheur d'une famille accablée par la maladie du père, ou ce qui est pis par son inconduite !

Ayons l'âme fraternelle et gardons-nous de blesser les susceptibilités. Procédons avec tact ; allons chez le pauvre « comme on va chez son voisin qui est dans la détresse ».

3a5. Dès l'école, entraînons-nous à la charité. — Dès l'école, ayons l'âme bonne. Si un condisciple est malade, pourvu que sa maladie ne soit pas contagieuse, allons le voir. Allons-y à tour de rôle pour le distraire. Si un enfant pauvre ne vient plus à l'école, sachons pourquoi. S'il manque de vêtements, intéressons nos parents à lui. S'il n'a pas de chaussures, procurons-lui en. Si la mère d*un camarade, malade, a son bois à la pluie, tous ensemble, rentrons-le. Soyons bons pour les enfants disgraciés; ne tolérons pas qu'un garçon grossier et lâche se moque d'un bossu, d'un estropié, d'un timide. Soyons de courageux et bons camarades. Entr'aidons-nous. Ne vivons pas à côté les uns des autres en indifférents et comme des étrangers. Notre vie serait belle si nous savions aimer les autres et les aimer avec intelligence;, en réfléchissant aux moyens de les aider! i^s égoïstes sont des ratés : ils peuvent être riches en argent, mais au point de vue des sentiments, ils habitent un taudis sans lumière, sans air. Aimer est aussi nécessaire à la >ie heureuse que le soleil à la vie hygiénique.

Si les jeune» filles voulaient! — Mais ce sont les jeunes filles surtout qui doivent transformer la société ^ en la rendant moins dure, plus humaine.

Qu'elles songent que lorb du terrible hiver de ifcKo, y près du parc Monceau, dans un des quartiers les plus

Y riches de Paris, à la porte d'hôtels somptueux, des enfants n'avaient « ni feu, ni lieu » ; ils ne se déshabillaient jamais et passaient la nuit glaciale recouverts d'une toile mince !

ÎNos jeunes filles aisées, qui dépérissent d'ennui et qui vivent mollement, sans responsabilité, sans but, NO/) sans intérêt profond, devraient assumer la charge de la charité. « Vous qui habitez des demeures gaies et heureuses, vous avez reçu beaucoup et vous devez rendre beaucoup en affection, en dévouement », dit une Anglaise de cœur, qui a fondé les « maisons du soir » pour les jeunes filles isolées. En Angleterre, dans certaines villes, ce sont des demoiselles de familles riches qui assurent le service des hôpitaux.

Combien de vieilles filles, qui s'ennuient, devraient passer leurs journées à réfléchir aux moyens de venir en aide aux mères pauvres, chargées de famille. Les veuves sans enfants, les ménages sans enfants ne devraient-ils pas aider les orphelins, les enfants moralement abandonnés de leur village ou de leur rue ?

Quelles vies inutiles, tristes et laides que ces vies de femmes seules qui ne savent pas aimer les malheureux et qui se croient pieuses parce qu'elles se plongent dans les dévotions! Gomme si la meilleure dévotion

V n'était pas de travailler activement à~venir en aide aux malheureux pour qui la vie est trop dure! Quelle honte qu'à côté de femmes qui ont argent et loisir, un orphelin sombre dans le vice parce qu'il ne s'est trouvé personne pour lui apprendre un métier! Ah! si les femmes voulaient! Elles feraient une société seçourable pour ceux qui souffrent I

326. Si chacun faisait son devoir! — Nous ne faisons pas notre devoir, car si chaque personne à l'abri de l'insécurité du lendemain, s'élevait au-dessus de toute préoccupation religieuse ou politique, au-dessus des vues

égoïstes, et veillait sur deux ou trois familles, quelle amélioration sociale se produirait! Hélas! « on voit les misérables dans la rue, mais on ne les suit jamais en pensée jusque dans leurs tristes réduits, on ne se demande jamais comment ils occupent leurs longues journées. Cette indifférence qui rend l'homme étranger à l'homme est un des traits les plus tristes des grandes cités. Des voyageurs vont visiter des pays lointains et ils laissent chez eux une société barbare. Pour eux un taudis, dans l'un des faubourgs, serait un lieu aussi étrange qu'un village d'Indiens. Ce que souffrent des milliers de concitoyens, les extrémités auxquelles ces malheureux sont réduits, leurs moyens d'existence, tout cela, ils le connaissent aussi peu que le genre de vie des tribus sauvages. »

Sujets a traiter. — Quel était, chez les anciens, le sort des pauvres? Pouvons-nous nous contenter de la charité? Que veut dire : « Nous sommes solidaires »? Citez des progrès acquis. Les ignorants, les étourdis, les immoraux nous nuisent-ils?

Quelle différence entre pauvreté et misère ? Quels sont nos quatre ennemis? Qu'est-ce qu'une société de secours mutuels? Comment s'assurer contre la vieillesse? la mort? Que pensez-vous du chômage? Citez quelques-uns de nos devoirs de solidarité.

Sujets à, traiter. — Citez des misères qu'il faut secourir. Que faire? La charité peut-elle faire du mal? Comment? L'hôpital, l'hospice sont-ils le dernier progrès? Montrer que réfléchir est nécessaire pour faire la charité. Que faire pour les aveugles? pour les sourds-muets? Comment diminuer les maladies? Que faire des paresseux? Citez une ville modèle. Quelles règles suivre en étant charitables? Comment faire la charité? Que devraient faire les jeunes filles? Et nous?

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