LA FIN MORALE ET LES LOIS DE LA VIE
a Ces bons et mauvais résultats ne peuvent être accidentels^ « mais doivent être les conséquences nécessaires de la nature ; « des choses; il appartient à la science morale de déduire c des lois de la vie et des conditions de Vexistence quels sont '- « les actes qui tendent à produire le bonheur et quels sont <c ceux qui tendent à produire le malheur. Gela fait, ces ff déductions doivent être reconnues comme lois de la con ; « duite, et Ton doit s'y conformer sans avoir égard à wie . « évaluation directe du bonheur et du malheur *. » — Tel est . en quelque sorte le programme de la morale utilitaire et évolutîonniste, sous la forme plus parfaite que lui a donnée M. Spencer. La méthode par laquelle il s'efforce de résoudre le problème est toute géométrique et mécanique, et la morale n'est pour lui qu'une branche de la mécanique universelle. ^
Plus une chose est nécessaire à la vie, plus sa présence f est agréable et son absence douloureuse ; connaître le mécanisme des besoins, des nécessités intérieures, c'est donc connaître dans ses causes les plus imn^édiates le mécanisme des plaisirs et des peines. Mais, en face des nécessités intérieures de la vie, (jui demandent à être obéies, se trouvent les nécessités extérieures, dont il faut également' tenir compte. L'équilibre parfait entre ces nécessités inté-< rieures et ces nécessités extérieures, tel est le bonheur suprême pour l'individu : je serai absolument heureux , lorsque je ne posséderai rien que je ne désire et lorsque I je ne désirerai rien que je ne possède.
Quant au bonheur social, il résultera de l'équilibre par- ' fait entre les désirs mutuels des hommes : lorsque je me serai par la sympathie identifié avec vous, à ce point que je consiclérerai comme une condition nécessaire pour ma propre existence de sauvegarder les conditions nécessaires . à la vôtre , et lorsqu'il en sera ainsi de vous-même, alors • nous serons parfaitement heureux. Tout ce que vous dési-j rerez avoir, je désirerai vous le laisser; tout ce que je dési-' rerai avoir, vous désirerez me le laisser.
Maintenant, le bonheur individuel et le bonheur général étant représentés mécaniquement par un double équilibre, l'un au sein de l'individu, l'autre au sein de la société, et cet équilibre devenant l'effet final que se propose la conduite, il faut déterminer les causes capables de produire cet effet. On le fera en cherchant ce qui est nécessaire à la
i.S^ncfiT,, Lettre à Stuart Miily foc, cit^ .
'vie en général. Et comme les lois de la vie sont fixes, oa pourra en déduire des règles de conduite également fixes, universelles, ayant pour tous les bommes et pour tous les êtres la même valeur. Ainsi, au-dessus de ces moyens empiriques et variables proposés jusqu'ici par l'utilitarisnie, au-dessus de ces modes de conduite relatifs et contradictoires, on arrivera, d'après M. Spencer, à proposer un mode de conduite idéal, qui n'offrira pas seulement une bonté relative, mais une bonté absolue. Par ce mot d'absolu, ne roublioas pas, il faut entendre non l'absolu métaphysique, mais simplement le déûnitif pour nous, l'absolu f>ouT nous et pour tous les êtres vivant sous les mêmes conditions que nous. Etant données les lois de la vie, telles que nous les connaissons, il y a des lois morales qui leur correspondent, s'étendent aussi loin qu'elles ou, suivant l'expression de Sophocle, ■ aussi loin que la voûte des cieux ■. Par delà la voûte des cieux que nous connaissons, y a-t-il encore d'autres lois de la vie, et pourrait-on en déduire d'autres lois morales? Nous n'en savons rien. Nous ne tenons pas encore avec M. Spencer un idéal com-
Ëlètement universel. Voilà du moins un grand pas de fait, bus avons échappé à l'empirisme étroit; nous entrons dans un système plus large et qui aspire à envelopper, sinon le monde de la pensée, du moins le monde visible. Eant avait voulu établir une morale pour tous les êtres raisonnables; M. Spencer veut poser des principes de morale pour tous les êtres vivants. L'un s'appuie sur la nécessite de la raison, l'autre sur la nécessité de la vie. Ces deux conceptions ont leur valeur.
1 Considérons maintenant la doctrine de M. Spencer au point de vue spécial qui nous occupe : l'équilibre général, identique au bonheur général, étant jusqu'à nouvel ordre accepte comme fin, trouverons-nous un critérium suffisant pour discerner les actions bonnes des mauvaises?
Notre critérium ne sera pas autre chose que le rapport de cause à effet établi par déduction. Le bonheur général, voilà l'effet à produire : ce qui tend à produire cet effet sera bon ; ce qui ne tend pas à le produire sera mauvais.
Mais les éléments de variabilité, qui semblent bannis de la fin, ne subsistent-ils pas encore dans les moyens ? N'estil pas à craindre que la difficulté déjà rencontrée plus haut ne se rencontre ici sous une nouvelle forme : étant donné l'équilibre final à établir, n'y a-t-il pas parfois cer