LÀ FIN MORALE £T LES LOIS DE LA VIE
marche cet homme, pourvu qu'il aille où il doit aller et qu'il y mène les autres? Il n'aura paru violer un instant les lois de l'équilibre que pour y mieux obéir.
— Mais, objecteront peut-être les partisans de M. Spencer, \ vous supposez que nous accordons à chaque individu le , droit d'apprécier personnellement les moyens propres à réaliser dans le plus bref délai le bonheur social; nullement. Il s'en suivrait une anarchie qui compromettrait à la fin le bonheur social lui-même que nous avons en vue. Les lois générales de conduite une fois posées, « on doit s'y conformer sans avoir égard à une évaluation directe du bonheur et du malheur. » Qui nous empêche, au nombre des lois morales, d'en mettre une interdisant toute dérogation à ces lois mêmes au nom d'une loi prétendue meilleure, et défendant toute appréciation personnelle de Tutilité générale d'après des cas particuliers?
Mais de quel droit défendre ainsi à l'individu d'exa-. miner de ses propres yeux la route qu'on veut lui faire suivre et de juçer la valeur du critérium même qu'on veut lui imposer? Je veux servir le bonheur social à ma manière; tant que vous ne m'avez pas prouvé que la vôtre est meilleure, qu'avez- vous à dire? G est par l'expérience, d'après Stuart Mill, c'est par le raisonnement, d'après M. Spencer, qu'on arrive à déterminer les moyens de « promouvoir » le bonheur général; mais vous n'avez
?as plus le monopole du raisonnement que de l'expérience, ourquoi voudriez- voUs imposer à une conscience les règles que vous avez déduites plutôt que celles que vous avez induites? Vous me parlez d'anarphie; je vous répondrai que le despotisme d'une règle morale inflexible ne vaudrait pas mieux; mais le despotisme est impossible dans le for. intérieur de la conscience.
Sur ce point, ne peut- on opposer à M. Spencer lui-même | l'une de ses plus chères théories? D'après M. Spencer, à ; mesure que les espèces progressent, une sphère d'action de plus en plus large est assignée à l'individu, a Le chan- « gement qu'on peut observer dans les affaires humaines, a nous a-t-il dit, s'opère dans le sens d'un plus complet « développement de l'individualité. » Eh bien, la tendance à rindividuation ne comprend-elle pas une tendance de
flus en plus grande à la libre initiative et au Ubre examen? mposer à la conscience de l'individu les théories générales d'un corps de savants, représenter le problème moral comme un problème de mécanique, puis refuser toute
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solulîon de ce problème différente de celle qu'on a donnés soi-même, n'est-ce pas reslreindre la sphère de l'individualilé? Si la morale est une science comme la mécaniqne ou l'astronomie, vous ne pouvez en fermer à personne le libre accès; seulement, alors, vous ne vous étonnerez pas de voir parfois démontrer de la manière la plus rigoureuse les théorèmes les plus inattendus, et force vous sera d'en accepter lesconclusionsdans les cas particuliers où ils seront applirjibles. Enfin, comme ilyadans toute action une chose
Sarticuliére, vous aurez une moraje pour chaque action. ous avons vu sur celte question la complète impuissance du système de Stuart Milf. M. Spencer avait espéré, en attribuant dans la recherche du bonheur une moins grande part à l'expérience individuelle ou à la contingence des événements, une plus grande part à l'idée de nécessité, découvrir un critérium moral plus ûxe : il ne semble pas y avoir réussi.
En résumé, dans ce premier essai d'une recherche entreprise en commun avec les moralistes anglais, nous nous sommes demandé s'il y avait : 1" une fin que l'homme dût poursuivre; 2° un critérium, une règle ou un ensemble de règles à l'aide desquelles il pût la poursuivre. En d'autres termes, nous avons cherché d'abord quelle est la fin de l'homme, ensuite par quels moyens réguliers y parvenir.
Le bonheur tle l'individu, — puis le bonheur social réalisable par des moyens empiriques, puis le bonheur social réalisable par des moyens nécessaires, — telles sont les fins que nous avons posées successivement avec Beniham, Stuart Mill et M. Spencer. Mais, ces fins étant acceptées (quoique d'ailleurs elles ne soient point prouvées), nous n'avons pu trouver de critérium, de règle, de loi fixe et univ&'sem.