Déont., II, lG(JobD Bowring, Ititi-od
qui, précisément parce qu'on leur offre du plaisir, n'en voudront pas; mais ces gens-là sont si rares ! Il faudra bien compter aussi avec les impatients, qui dirpnt, malgré toute l'arithmétique et tous les chiffres de Benlham : « Mon plus grand plaisir, c'est le plus proche » ; mais on finira peut-être par les convaincre. Enfin, il est clair que, si Bentham ne devait obliger chaque homme qu'à chercher et à trouver son bonheur personnel, ce serait une tâche peu difficile. Tout va donc bien aussi longtemps qu'on considère l'individu isolé poursuivant son plaisir isolé. Mais passons à la société ; replaçons l'homme au milieu de l'organisme social où s'exerce sa vie pratique. Tout va changer. Je cherche mon intérêt, vous le vôtre; nous ne pouvons et devons chercher ni l'un ni l'autre autre chose ; mais , si entre ces intérêts existe une opposition quelconque, voilà la lutte entre nous : comment conjurez-vous cette lutte nécessaire ?
Placé dans cette situation critique, Bentham, nous* l'avons vu, en sort par un hardi paradoxe : il nie l'opposition des intérêts. En courant après mon intérêt bien entendu, je sers le vôtre; tous les nommes, en cherchant leur utilité propre,* se rendent mutuellement les plus grands services comme s'ils se voulaient mutuellement le plus grand bien, et dans le fond c'est à eux seuls qu'ils veulent du bien. L'organisme social n'en fonctionne pas moins comme d'habituae ; le désintéressement et la vertu sont des rouages inutiles, ou plutôt dangereux ; on peut , les rejeter sans y rien perdre, en y gagnant même *.
L'identité des intérêts, telle est la grande idée qui domine toute l'œuvre de Bentham. Pour prouver cette identité, Bentham, nous l'avons vu, fait appel à l'économie politique, puis, là où elle ne suffit pas, à la police , puis enfin, là où l'économiste et le gendarme sont également impuissants, au plaisir de la sympathie.
L — « L'ouvrage d'Adam Smith, s'écrie Bentham, est un traité de bienveillance universelle. » Depuis Bentham , l'économie politique n'a pas cessé d'être invoquée par les utilitaires de son école, comme démontrant l'essentielle harmonie qui règne entre les intérêts de tous les individus et entre ceux de toutes les nations. D'après Adam Smith, tous les intérêts sont solidaires: le malheur do
i. Voy. plas haut, i** parlie, ch. I et saivants.
l'un rejaillît sur l'autre, le bien-être de l'un s'étend et se commanique à tous. Ce que l'un perd, les autres le perdent aussi; la vitre cassée est un dommage, non pas seulement pour le propriétaire, mais pour toute la société *. Nous ne pouvons vivre que f;rice à cette cohésion de tous les intérêts : pour fabriquer l'aiguille qui a cousu nos vêlements, il a fallu l'effort accunaulé de milliers d'ouvriers et de macbines; Tbomme le plus pauvre, sans qu'il s'en doute, a une multitude de serviteurs inconnus et profite du travail de tous les hommes. Le moindre objet, le moindre instrument dont nous nous servons et ^dont nous ne pouvons nous passer, qu'est-ce autre chose
?[ue du travail accumulé, du travail latent, qui, redevenant écond entre nos mains, produit sans cesse un nouveau travail ? Comme notre vie uUérieure n'est, selon la science moderne, qu'une partie de la chaleur solaire emmagasinée dans les aliments, foute noire vie extérieure n'est qu'une
Sortionde l'activité et de la pensée humaines emmagasinée ans les objets utiles. — En présence de ces consolantes harmonies que nous montre l'économie politique, comment, diront les utilitaires anglais, ne pas être convaincu que le travail de l'un, c'est du travail épargné à tous ; que la réussite du travail de l'un, c'est un succès pour tous; que la jouissance même des produits de ce travail s'étend à tous? Dès lors, les haines mutuelles, l'envie du pauvre pour le riche, les discordances et les conflits des intérêts, tout cela est le produit d'une vue incomplète des choses, tout cela est une apparence ou l'effet d'une apparence. Au ' fond, il y a unité entre les biens. Et si les intérêts sont unis, pourquoi les hommes se désuniraient-ils? Personne n'a donc de juste raison pour se réjouir des peines d'aulrui, encore moins pour causer à autrui la moindre peine; loin de là, plus vous amasserez de jouissance et de bonheur autour de vous, plus vous en amasserez sur vous-même. C'est ainsi que vous ne pouvez répandre la lumière et la chaleur sans en recevoir vous-même les rayons. De là une paix parfaite entre les homme, bien plus, une fraternité dévouée. Instruisez les hommes, apprenez-leur la science économique, celle science plus morale que la morale même, et vous les obligerez par la plus irrésistible des obligations, par leur intérêt, à être vertueux. Quiconque sera bien
pénétré des vrais principes de réconomie sociale n'aura
Elus qu'un but : chercher, comme disait Bentham, son onbeur dans le^ bonheur des autres, et en quelque sorte sa fortune dans la fortune universelle. N'a-t-on pas dit que, 8i la probité n'existait pas, il faudrait l'inventer comme moyen de faire fortune f
Ainsi parlent encore en Angleterre quelques disciples^ de Bentham. L'économie sociale est en effet, du moins au premier abord, une science optimiste par excellence. Montrant dans la société un organisme dont aucun membre ne peut souffrir sans que les autres souffrent, elle produit, sur ceux qui seraient tentés de rompre à leur proût l'harmonie sociale, l'effet que produisit, dit-on, sur la plèbe romaine séparée du sénat la fable des membres et de Testomac.
Pourtant, n' y a-t-il point là une' sorte d'illusion d'op-' tique, que la réalité des faits ne tarde pas à dissiper? L'économie politique montre sans doute entre les intérêts' humains une liaison indirecte et finale, mais non un lien direct et immédiat. Peut-être l'intérêt de mon voisin se rattache-t-il au mien ; mais par quelle longue et interminable chaîne! Nous sommes placés l'un à côté de l'autre, et pourtant, dans le monde économique, que d'intermédiaires entre nous I Sans doute les causes qui agissent sur vous finissent par agir sur moi, mais elles n'y adssent qu'en passant a travers vous et une multitude d autres hommes; de sorte que leur effet, neutralisé par mille causes occurrentes, est pour moi presque nul. Si je devais proportionner le plaisir que j'éprouve en voyant chaque individu heureux aux avantages économiques que je retire du bon- . heur de cet individu, ce serait le plus souvent une sorte de « plaisir infinitésimal et imperceptible.
En outre, la liaison des intérêts que nous montre l'éco-! nomie sociale est tout extérieure, et elle est loin d'exclure une opposition intime. Les moralistes de l'Angleterre ne le remarquent pas assez , la dépendance des intérêts ne prouve nullement leur idaitHé, De ce que deux choses sont dans un rapport de réciprocité , il ne s'ensuit nullement qu'on puisse les ramener à l'unité. Les benthamistes croient-ils, parce qu'ils auront montré que le capital est une source de travail et que l'intérêt du pauvre est ainsi dans un rapport général de réciprocité avec l'intérêt du riche , avoir fait cesser toute opposition et tout conflit entre ces intérêts particuliers? Le pauvre, tant «
1 quUl reste pauvre, a besoin de la richesse d^autrui ; mais î p^ense-t-on que pour cela il n'enviera pas toujours cette ! richesse ? Non, la pauvreté reste toujours la pauvreté, et la • richesse reste toujours la richesse, que Ton considère ou non leur influence Tune sur l'autre ; quels que soient les rapports extérieurs de ces deux termes, il reste entre eux , au fond, un rapport d'opposition, que la doctrine de Tintérèt personnel est incapable à elle seule de changer en harmonie. L'économie politique n'étudie que ces rapports extérieurs des intérêts, qui ne changent rien à leur nature intime. Quand la mer est irritée» une vague ne peut se soulever sans que d'autres s'abaissent, et le mouvement de chacune est lié au mouvement de toutes ; est-ce une raison pour nier la force qui pousse chaque vaçue à se briser contre les vagues ennemies ? Toutes vos lois économiques n'empêcheront pas plus le conflit des intérêts et des désirs que la loi physique des niveaux ne fait cesser l'éternel combat des flots de la mer.
Ou'on ne nous réponde pas> avec Bentham, que les peuples et les hommes sont « associés et non rivaux, dans la grande entreprise sociale. » — Ils sont associés sans doute ; mais, tant qu'un lien plus fort que l'intérêt ne les a pas unis, ils restent toujours rivaux. Les utilitaires, dès le temps ' d'Epicure, ont considéré la société humaine comme une vaste association d'intérêts, une sorte de compagnie d'assurance mutuelle; mais, même dans une association particulière, où pourtant les profits et les pertes sont partagés entre tous, et où chacun ne doit ni toucher un profit spécial ni échapper à une perte commune, s'imagine-t-on que l'accord provisoire des intérêts soit une réelle identité ? Les intérêts des associés sont si peu identiques que, fort souvent, le caissier se sauve avec la caisse. Économiquement parlant, prouvez-lui qu'il a tort. Invoquez la dépendance mutuelle des intérêts ; dites-lui que, si au lieu de prendre la caisse de la société il avait travaillé à la remplir, il aurait servi ses intérêts propres. — J'en suis convaincu, vous répond ra-t-il ; mais, si la police ne me découvre pas, j'aurai servi mes intérêts d'une manière encore plus simple en prenant le tout au lieu de la partie. Il y a sans doute une harmonie entre votre intérêt et le mien, entre votre richesse et la mienne; mais cette harmonie est bien plus évidente, à mon point de vue du moins, lorsque je possède votre richesse. Autant je donne, autant, dites-vous, je reçois; ne suis-je pas sur de recevoir encore davantage
lorsque je prends voire part en même temps que la mienne? L'intérêt peut m'associer à vous ; mais m identifier à vous, faire de vous un autre moi-même, c'est impossible. L'harmonie finale des intérêts et l'universelle amitié des hommes n'existeront que quand nous n'existerons plus l'ua et l'autre; en attendant, nous sommes deux ennemis naturels qui vivons ensemble ; un accident nous avait unis, un accident nous sépare. Que l'économie sociale établisse i maintenant entre nos deux intérêts toutes les relations < imaginables, et qu'elle les montre à la fin en une dépendance mutuelle ; aujourd'hui c'est l'heure de la lutte, et j&i lutte.
Aussi, depuis, les utilitaires ont été forcés de renoncer à ' un optimisme excessif. Même dans les rapports extérieurs des mtêrêts, que seuls étudie l'économie sociale, cetto science n'a pas tardé à découvrir, à côté de l'harmonie qu'elle avait d'abord uniquement aperçue , de secrètes oppositions , qu'ont formulées Malthus , Ricardo , Stuart Mill et chez nous Proudhon. Faites la part de ce que leurs théories contiennent d'exagéré , il restera vrai que, si les antinomies économiques doivent se changer progressivement en harmonies, ce changement n'est pas accompli encore, et que, si l'union des intérêts est l'idéal vers lec^uel tend la société, cet idéal dépasse de beaucoup la sociétéréelle.
L'économie sociale, en tant qu'elle se borne à constater les faits sociaux et aussi longtemps qu'elle n'y trouve pas de remède, servirait plutôt à renverser l'optimisme utilitaire qu'à le fonder. Les contradictions pratiques qui existent entre les intérêts ne sont pas sans doute de tout ' S oint insolubles ; mais elles ne sont pas résolues, et il est. outeux qu'elles pussent jamais l'être, si l'on n'invoquait aucun principe supérieur à l'égoïsme. L'économie sociale . est plutôt une science pessimiste cru'optimiste, elle décourage parfois plutôt qu'elle n'excite 1 espérance : elle enferme le penseur dans des contradictions auxquelles il ne peut entièrement se dérober tant qu'il ne sort pas du monde des intérêts. Demandez à Schopenhauer et à Hartmann ce qu'ils pensent de vos harmonies économiques. La concurrence des intérêts est la lutte pour la vie. ♦
Que me répondra donc Bentham si j'invoque la loi de ' Malthus et si, m'appuyant sur cetteloi,j arrache aux autres par la force des armes la nourriture que les autres m'arra* chent par la force des choses? que me répondra- t-il si je-
: prends à mon voisin la terre (juî, d'après Ricardo, lui rapportera toujours plus que la mienne, le travail du laboureur étant le même ? L'économie sociale et la morale égoïste ne peuvent me réfuter. Je n'ai, par hypothèse, rien de plus que la brute, si ce n'est l'art de calculer; eh bien, le calcul me conseille de faire ce que la nature contraint la brute à faire. Si vous voulez m'empêcher d'être une bête féroce, commencez par m'enlever le caractère de la bestialité, élevezmoi au-dessus de l'égoïsme, tournez mes regards vers quelque idéal supérieur ; mais vous ne réussirez pas à trouver aansmon égoïsme même un point de jonction durable avec le vôtre : mon intérêt et le vôtre ne cessent jamais de se repousser au fond, alors même qu'ils semblent s'attirer à la surface. Comme une molécule qui attire et repousse à la fois toutes les autres molécules , mon intérêt attire par le dehors et repousse par le dedans tous les autres intérêts. Ainsi échoue l'optimisme social devant ce qu'on pour-
1 • rait appeler l'impénétrabilité des intérêts individuels.
» II. — Il reste encore une ressource aux benthamistes : puisque les intérêts ne peuvent s'unir d'eux-mêmes et spontanément, unissons-les par la contrainte. Il y a un conflit naturel entre les intérêts, et celui qui l'emporte dans la lutte, c'est le plus fort; mais la force appartient au nombre, et l'intérêt social, ayant pour lui le nombre, pourra contraindre l'individu à le préférer. Ainsi sera accomplie l'union des intérêts, — union forcée, il est vrai, mais qui n'en sera pas moins réelle. Nous ferons l'harmonie par la compression. Le gain sépare les hommes, au lieu de les joindre ; mais il reste la peur, dont nous pouvons essayer. La morale benthamiste tend ainsi logiauement, après s'être appuyée sur le calcul économique, a cherclier un plus solide appui dans la contrainte physique. Sur ce point, La Mettrie et Helvétius avaient devancé Bentham. « La poliu tique, disait La Mettrie, n'est pas si commode que maphir « losophie ; prends-y garde; la justice est sa fille, les gibets
« et les bourreaux sont à ses ordres ; crains-les plus que ta « conscience et les dieux ^ » — « Toute l'étude des mora-
1. Les Pères Sanchez, Bauny et Escobar s'accordent entièrement avec La Mettrie « Vous avez bien mis, dit Pascal, ceux qui suivent vos « opinions probables en assurance à l'égard de Dieu et de la conscience : « car, à ce que vous dites, on est en sûreté de ce côté-là en suivant « un docteur grave. Vous les avez encore mis en assurance du côté f ^; • < des confesseurs : car vous avez obligé les prêtres à les absoudre sur