‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 110 sur 138 · L'OBLIGATION MORALE ET LA SYMPATHIE · texte numérisé non relu

L'OBLIGATION MORALE ET LA SYMPATHIE

espérait les y mettre à force d'habileté, les utilitaires égoïstes ne pourraient encore le blâmer. Les coups de génie de Napoléon I" ne furent-ils pas fort souvent des imprudences?

Et si je meurs de faim, après tout? Je ne risque plus rien, quoi que je fasse : il ne peut m'arriver rien de pis que la mort. Gonséquemment, vous ne pouvez m'obliger à rien; je suis libre de toute entrave économique, physique, sympathique môme; vous ne pouvez placer devant moi l'ombre d un obstacle. Je suis comme poussé à bout, enfermé dans cette suprême alternative : vivre ou mourir ; au: dernier effort que je tenterai pour vivre, vous n'avez, hors ' de moi, rien à m'opposer; et le seul obstacle que je puisse trouver, c'est en moi, c'est dans ma volonté que je le trouve. Trente personnes sont mortes de faim à Londres cette année, contre lesquelles la société était sans défense, parce qu'elle était sans prise. Si ces trente individus avaient connu le système de Bentham, ils auraient pu tout se permettre, puisqu'ils n'avaient plus rien à craindre ; pour eux, toute raison tirée d'un mooile sensible ou sympathique avait disparu, et il ne restait plus que l'amour d'un idéal supérieur à l'égoîsme, ou rien.

En résumé, pour unir l'intérêt personnel à l'intérêt gé-| néral, nous avons tout tenté. Nous avons fait appel à l'éco-' nomie politique : mais les intérêts économiques s'excluent et se contredisent ; nous avons fait appel à la justice humaine et à la force publique : la justice est boiteuse, et la force, impuissante ; nous avons invoaué la sympathie qui tend à| unir dans un plaisir supérieur les hommes que les plaisirs; inférieurs séparent : la sympathie est faillible, elle s'adresse au coupable comme à l'innocent, on la tourne du côté qu'on ' veut ; c'est un de ces biens k double fin, ambigus et équivoques, dont parlaient Socrate et Platon; et puis, après tout, qu'importe à la plupart des hommes d'être un objet de sympathie? Qu'est-ce que la sympathie, cette affection vague, indéterminée, indécise, qui n'est ni purement morale ni grossièrement matérielle, qui peut subsister avec le crime et faire défaut à la vertu? Les égoîsmes, qu'on les raffine ou qu'on les déguise, ne peuvent réellement s'unir tant, qu'on demeure dans la sphère sensible.

Reste-t-il un autre moyen, pour obliger l'homme, quel de lier son intérêt à l'intérêt d'autrui? Les successeurs de Benlham sont féconds en ressources; peut-être leur, subtilité leur fournira*t-elle un nouveau moyen de sauver j leur doctrine.

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