D'APRÈS STUART MILL
1. — L'ASSOCIATION DES IDÉES, principe de l'obligation. — Comment les intérêts, naturellement séparés dans la réalité, peuvent être artificiellement réunis dans la pensée. — Mécanisme intérieur substitué au mécanisme extérieur. — Lois psychologiques çjui s'opposent à cette psychologie des mœurs. U Une association d'idées purement machinale , en acquérant la conscience d'elle-même, ne se délruit-elle pas elle-même dans la pensée. 2^ Ne se détruit-elle pas elle-même dans l'action.
n. — L'association des sentiments, principe de l'obligation. — Explication psychologique du remords par les utilitaires. — La conscience de soi ne détruira-t-elle pas l'association des sentiments, comme l'association des idées. — Contradiction de Stuart Mill, qui soutient qu'on n'aûaiblit pas le remords en lui enlevant tout objet.
III. — La foi a l'idéal moral. — Agir, c'est affirmer ou croire. — Diverses sortes d'affirmation. — Affirmation contenue dans l'acte de sacrifice. — Que les partisans de Stuart Mill non seulement ne peuvent obliger au bien, mais obliseraient plutôt au mal. — Retour au pur égoisme. — Insuffisance au système de Stuart Mill.
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En fait, les intérêts des hommes sont séparés ; si donc vous ne vous appuyez que sur le fait, vous ne m'obligerez jamais à vouloir rintérêt d'autrui.
Mais, outre le fait présent, il y a Vidée^ qui dépasse le fait et devance l'avenir. Selon Stuart Mill et l'école « associationniste », les idées des intérêts s'associent plus aisément et
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d'une manière plus durable aue les intérêts mêmes; c'est dans rintelligence qu'il faut chercher le vrai fondement de l'obligation. Il nous sufBt qu'il y ait dans la réalité une simple tendance à l'union des intérêts, il nous suffît que la nature marche dans cette direction : l'intelligence, dépassant la nature, continuant le mouvement commencé, suivra la , direction indiquée, et d'un élan parviendra à ce point encore tout idéal où coïncideront un jour le bien de chacun et le bien de tous. Votre intérêt, en fait, s'unit fort souvent au ■ mien : c'est tout ce qu'il faut; lorsque j'aurai conçu un certain nombre de fois mon intérêt et le vôtre comme associés, ils finiront par s'associer indissolublement dans mon intelligence. Les liens qui attachent l'intérêt à l'intérêt, le bonheur au bonheur, se fortifient par cela seul qu'on les pense. *
~En nassant ainsi des intérêts extérieurs et en quelque sorte objectifs à leur représentation subjective dans l'esprit, nous voyons, d'après Stuart Mill, succéder à une union imparfaite une parfaitr^ union, à un ordre incomplet une complète harmonie. I^^s hiatus sont comblés, les oppositions disparaissent. En vain un hasard imprévu séparait les intérêts dans la réalité; les lois nécessaires de mon intelligence sauvegardent leur union dans ma pensée; elles me forcent à faire triompher l'idéal, comme elles me forcent, lorsque je vois une ligne tortueuse tracée sur un tableau, à la comparer avec la ligne droite idéale et à la redresser par l'imagination. « La simple possibilité, dit Stuart , Mill, se change en obligation inévitableyel ce qui est « indis-i « pensable (physiquement) devient une nécessité conçue (( comme morale, tout à fait analogue à la nécessité physi- 4c que et qui souvent ne lui cède pas en puissance olbliçac toire. » L'association des idées, voilà donc le vrai principe de l'obligation. Lorsque je veux sacrifier votre intérêt au mien, je me trouve en présence d'une sorte d'impossibilité intellectuelle, comme si je voulais dire que deux et deux font cinq ; si deux et deux font quatre, n est-ce pas, après tout, parce que l'idée de deux et deux s'est associée à l'idée de quatre? Une association d'idées, voilà aussi la conscience. La perfection, ce serait que celte association devînt assez forte non-seulement pour qu'on ne pût la briser, mais pour qu'on n'y songeât même pas. Les hommes n'en sont px^int encore arrivés là. Déjà pourtant, lorsqu'ils essayent de la briser, ils rencontrent en eux-mêmes une résistance inattendue. Qu'un coupable croie pouvoir rompre im*
punëraent cette association , elle ne tardera pas à se reformer malgré lui et à se représenter devant sa pensée,
I. — Stuart Mill, on le voit, a senti enfla son impuissance à obliger l'homme par le mécanisme extérieur des lois économiques et des sanctions sociales : au mécanisme des faits, il substitue celui des idées. Bentham et Helvétius faisaient directement procéder l'oblifialion montle de la nécessité physique ; Stuart Mill la fait d'abord procéder de la nécessité psychologique et logique, pour la ramener par cet intermédiaire à la nécessité physique. L'intelligence lui sert ainsi de moyen terme pour réduire la moralité à la sensation.
Mais, lorsque nous voulons le suivre dans cette tilche qu'il s'est donnée, une grave difficulté se présente dès l'abord. Que, hors de nous, dans le monde extérieur, les intérêts se rapprochent ou s'éloignent, s'unissent ou se séparent, nous n'y sommes pour rien : pouvons-nous empêcher que la loi de Maltbus règle les subsistances, ou celle de Ricardola rente des terres? Nous trouvons ces lois toutes faites el toutes-puissantes, nous ne pouvons les changer ou nous j soustraire : elles agissent indépendamment de notre volonté, elles agissent sur nous sans nous.
Il n'en est plus de même des lois intellectuelles. Les lois de la pensée ne peuvent devenir les lois de l'action qu'en passant pour ainsi dire à travers le moi : elles agissent sur moi par moi. Or il y a ici un nouvel élément qu'il faut introduire : c'est la conscience que nous avons de nous-mêmes. — Les intérêts, dites-vous, s'associent nécessairement dans l'intelligence, et cette association intellectuelle nous nécessite à les associer pratiquement; nous nous obligeons ainsi nous-mêmes et, sans 1 intervention d'aucune force étrangère, un rapport de nécessité s'établit au sein du moi entre ces deux termes : l'idée et l'action, — Mais vous oubliez une chose: c'est que ces deux termes sont conscients,et jouissent du pouvoir, en se modifiant eux-mêmes, de modiûer leurs rapports matériels.
Considérons d'abord l'intelligence à part. Persuadez & l'inteUigence que la croyance à tout idéal de perfection supérieure est le résultat d'une simple association d'idées; cette persuasion même s'associera à l'association et tendra b la détruire. Me dire : « Telle croyance est une association mécanique d'idées >, revient tout simplement à me dire : ■ "Telle croyance est sans raison t lorsque vous croyez telle
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chose, VOUS vous laissez alleràrbabitude, vous commettez,! comme dirait Epicure, une anticipation non vérifiée, vousj sortez de la réalité ». — Mais, moi qui suis un être raison-} nable, comment voulez- vous que je continue de croire une chose que vous me déclarez en dernière analyse fausse et irraisonnable? Ce serait une contradiction. Du moment où vous me montrez en moi la part de Tirraisonnable, ne voyez- vous pas que je la rebellerai de moi? De deux choses, l'une : ou l'identité des intérêts existe en fait, et alors l'association des idées n'est que la reproduction des faits, vous retombez dans le système de Bentham; ou l'identité des intérêts n'existe pas en fait, et alors y croire serait commettre une induction erronée; or je ne le puis pas, logi-i quement parlant : vous ne pouvez nécessiter ma raison k: être déraisonnable. La nécessité subjective par laquelle' vous vouliez me contraindre intérieurement au bien unisant se détruit donc elle-même. En thèse générale : toute' nécessité qui est à la fois purement subjective et entlère-j ment consciente, s'annule. '
De même que la conscience tend à dissoudre les associalions illégitimes d'idées, elle tend à en détruire Tefifet pratique. Une association n'oblige à l'action qu'aussi longtemps qu'elle s'ignore : du moment où elle devient consciente, elle devient impuissante. Comment voulez-vous, dans ce lien qui joint deux notions entre elles, trouver rien qui enchaîne la volonté autrement que par surprise? Il y a contradiction à supposer qu'une idée illusoire et toute subjective, que je connais certainement coiiime telle, fera cependant sortir de moi un acte réel et objectif. L'efficacité pratique d'une idée croit ou décroît en raison de ma croyance à la réalité de son objet.
Stuart Mill nous montre la conscience comme revêtue et ' « incrustée » d'associations sans nombre, dont nous ne i nous rendons pas compte nous-mêmes : amour, sympathie, j crainte, souvenirs d'enfance, estime de soi, etc. ; par là, il I explique en quelque sorte la conscience par l'inconscient; i mais l'inconscient n'agit qu'à condition de rester incon- ; scient : du moment où vous le dévoilez, où vous l'amenez à \ la connaissance de lui-même, vous le détruisez.
Dans le système de Stuart Mill, nous ressemblons tous à i des hommes enchaînés depuis si longtemps par mille Uens i invisibles, que l'idée de l'esclavage s'est comme associée à ! ridée qu'ils se font de la vie : ôtez leurs chaînes, la persua- ' sion de leur impuissance leur fermera l'espace que la réalité '
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leur ouvre; ils resteront liés par le seul souvenir de leursliens et attachés par la seule association des idées. Seulçment, allez vers ces hommes, persuadez-leur bien que toute entrave extérieure est disparue; que c'est eux-mêmes, sans le savoir, qui s'enchatnent ; que, s'ils ne peuvent se mouvoir en tous sens, c'est eux-mêmes, sans le savoir, gui arrêtent leurs mouvements; que la plupart des obstacles aperçus
Sar eux sont imaginaires; qu'en un mot ils sont le jouet 'une illusion. Du moment où ils seront entièrement per^ suadés de ce que vous leur dites et où un mobile quelconque les poussera dans celte voie que vous leur déclarez libre, comment les arrêterez- vous? Le lien le plus solide, dit Stuart Mill, c'est le lien que l'intelligence se tresse k elle-même; sans doute, mais si c'est celui qui m'enchaîne le mieux, c'est aussi celui que je puis le mieux faire tomber: j'en ai les deux bouts dans ma main.
La « physique des mœurs n doit sans doute étudier les
- lois de l'intelligence, comme la physique naturelle étudie les lois de U vision : elle doit se rendre compte des illusions intellectuelles, comme la physique se rend compte desillU' sions d'optique. Mais elle ne peut, pas plus que la physique, s'appuyer sur ces illusions pour commander des actes réels. Les sciences physiques commanderaient-elles, par exemple, au voyageur de se dirigerdans le désert vers l'oasis qu'un mirage lui fait appuraître? Un tel commandement, fondé sur une illusion a'optiqufe, se trouverait en contradiction avec la réalité; de même pour les commandements de Stuart Mill, fondés, eux aussi, sur un mirage intellectuel et sur une apparente union des intérêts dans une société idéale.
On voit à quelle extrémité semble réduit Stuart Mill : il ne peut poser sa morale dans la théorie qu'à la condition
t de fa détruire dans la pratique. On lui demande un équl-
' valent de l'obligation; il en trouve un, mais ce principe n'at,it efficacement sur nous qu'à condition d agir à notre insu. Aussi, quelaue étrange que la chose paraisse, cet utiUtaire est dans l'impossibiUle de voir fonctionner régulièrement le mécanisme de l'obliiialion qu'il nous aécrit, si ce n'est chez ceux-là précisément qui no sont point utilitaires. Plus vous croirez, en poursuivant le bien d'autrui, n'obéir qu'à une simple association d'idées, moins vous vouj sentirez obligé de poursuivre le bien d'aiilrui; à mesure qu'augmentera votre foi dans le sys-
I itiuie, à mesure diminuera votre foi dans le devoir qu'il
VOUS impose. Tant que vous ne serez qu'à demi convaincu,! tant que vous n'embrasserez pas avec assez de force toutes' les conséquences de la doctrine, vous pourrez rester désintéressé : à vrai dire, ce ne sera point par l'effet de votre système, mais bien par la faute de votre logique. Soyez plus « associationniste » que les associationnistes euxmêmes ; affirmez mieux encore qu'eux l'illusion intérieure qui vous domine, et vous la dissiperez *. *
IL — A ce premier point de vue, l'utilitarisme tel que • Stuart Mill l'a modifié semble insoutenable. Mais, dans celte recherche sur l'influence pratique de l'association des idées, nous n'avons pas encore tenu compte de la sensibilité. A la nécessité intellectuelle qui, d'après Stuart Mill, nous porte à identifier les intérêts, il faut ajouter la nécessité sensible; une association d'idées, en effet, n'est jamais seule : il s'y attache un plaisir quand nous lui obéissons, : une peine quand nous la violons.
La fin unique à laquelle, dès l'origine, se sont rapportées I toutes nos actions, c'est, d'après Stuarl Mill, le bonheur ; seulement, peu à peu, les actions habituelles accomplies par nous, et qui n étaient que des moyens en vue de cette fin, se sont associées à l'idée que nous nous faisions de la fin même ; à cette association d'idées a correspondu une association de plaisirs : le plaisir enfin s'est déplacé, et au lieu de rester au delà de nos actions, comme un but extérieur à elles, il s'est confondu avec elles : ainsi est né le plaisir moral. « Ce serait une pauvre chose que la vie, s'écrie Stuart Mill, et bien mal pourvue des sources de bonheur, si les moyens en vue de la fin désirable ne finissaient pas par s'associer à cette fin môme, ne lui empruntaient pas de son caractère désirable, et ne devenaient pas eux-mêmes
i. « Hamilton, » dit avec quelque naïveté Stuart Mill, « reconnaît qu'une € des sources les plus abondantes d'erreurs, c'est qu'on prend à tort des > c associations d'idées pour des connexions réelles. Si cette proposiiioa * « est vraie, c'est surtout pour les associations où entrent nos émotions. ' « Quand nous éprouvons en présence d'un objet un seutiment vir. il « nous semble, a moins gu'il ne soit contredit par les sentiments vifs c d'autres personnes, qu'il sudlt à sa propre justification (traduisez : à «a justification morale); nous croyons qu'il n'v a pas à en chercher c la raison, pas plus que l'explication de la chaleur que le gingembre « donne à la bouche : il faut presque être philosophe pour s'apercevoir « que nos sentiments ont besoin d explication. » Ils ont besoin d'explication, d'accord ; mais vous vouiez les expliquer par des associations d'idées qu'il ne faut pas avoir le malheur de « prendre pour des connexions réelles » t Ne voyez- vous r.as qu'en les expliquant aiusi vous «courez grand risque de les détruire?
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agri^ïibles à sou contact u. Aussi les associations d'idées ne produisent pas seulement une nécessité intellectuelle; lorsque nous reproduisons dans nos actes l'ordre de nos idées, lorsque nous associons en agissant les mêmes choses que nous associons en pensant, cette harmonie de l'intelligence et do l'activité produit un plaisir, c'est-à-dire une nécessité sensible, qui est un principe d'obligation physique. Au contraire, lorsque par une lutte intérieure notre volonté s'oppose à notre intelligence, lorsque nous voulons rompre brusquemenU'associalion fortifiée parrhabitude,nouséprouvon3 une sorte de déchirement intérieur ; et, si nous parvenons à rompre passagèrement l'association des deux idées, l'idée repoussee revient à la charge après l'action accomplie ; au dérangement de l'harmonie succède une sorte de protestation intérieure : de là vient ce qu'on nomme la douleur morale, te remords. Que l'association des idées soit toute subjective, qu'elle ne corresponde pas absolument à la ré-alité, il y a du moins, d'après Sluart Mill, une chose trèsréelle : c'est le plaisir et surtout la douleur qui s'y attache. Dans celte douleur morale se trouverait le véritable principe de l'obligiition utilitaire, « La sanction interne du devoir, « dit Stuart Mill, quel que soit notre critérium, est toujours H unique et la même : c'est un sentiment de notre âme, une Il douleur plus ou moins intense accompagnant la violation a du devoir et, chez les natures morales bien dirigées, « s'élevant, dans les cas les plus graves, au point de les Il faire reculer devant cette violation comme devant une H impossibibté ». La grande difficulté que rencontre, ici encore, le système de Stuart Miil, c'est la conscience de 'soi. Stuart Mill considère toujours l'homme du dehors et ne se met point, en quelque sorte, à sa place. Si l'homme est une machine, c'est du moins une machine qui a conscience d'elle-même et peut se modiflor elle-même. Le remords, dites-vous, est une douleur résultant d'une association d'idées, une douleur résultant, en somme, d'une illusion. Mais, en premier lieu, votre système nous fait attribuer des causes physiques, déterminées et Qnies,à cette douleur que vous-mêmes déclariez revêtue d'un caractère d'inGnité et d'incomniensurabihté; vous nous faites connaître et énuménn' ces causes, vous nous les faites en quelque sorte loucher du doigt : par cela seul, ne voyez-vous pas que vous dissipez déjà Villusiou? Ce que nous prenions pour " ■ devient relatif; la souffrance morale, qui nous appa- 'omme quelque chose de saint et de sacré, retombe
au rang des phénomènes les plus vulgaires de l'âme. Il| arrive alors à la douleur morale ce qui arrive à la douleur physique : une maladie inconnue n'est-elle pas plus terrible qu'une autre maladie, même plus dangereuse, mais connue? Expliquer un mal, c'est déjà le diminuer; et en^ efifet, expliquer, c'est limiter, c'est restreindre entre des bornes précises : le mal qu'on connaît est réellement moins' grand que celui qu'on ne connaît pas. De môme pour le' remords. Vous nous dites que, « chez les natures morales « bien dirigées, la douleur au remords s'élève à ce point de « les faire reculer devant la violation du devoir comme « devant une impossibilité ; » si elles reculent ainsi, ne serait-ce pas parce qu'elles croient avoir devant elles non point une douleur comme toutes les autres, mais une douleur
{produite par une idée sans analogue, et qui, à vrai dire, ne eur semble plus simplement une douleur passive? Du moment où vous résolvez dans des éléments finis ce quel-^ que chose d' « infini et d'absolu », vous faites disparaître le' sentiment d'impossibilité ^ de ^nécessité morale. Je puis calculer mes remords et spéculer sur eux; l'obligation n'est plus qu'une questî6n d intensité; je puis, comme on dit vulgai-. rement, marchander avec ma conscience.
Toute souffrance qui n'a pas une cause réelle dans le monde extérieur, ou qui n'a pas une raison intelligible dans le monde intérieur, disparaît en prenant conscience d'ellemême : tel est, dans votre doctrine, le remords.
Pourquoi donc respecteraîs-je une simple association d'idées, si dans le moment présent elle ne me donne pas le plus grand plaisir? Et pourquoi éprouverais-je la moindre souffrance en la rompant, puisque je sais que je ne romps pas autre chose qu'une association, puisque ie ne sépare que deux idées, puisque je ne dissipe qu'une illusion et ne combats qu'une chimère? Peut-être, si je m'oublie moi-même, si j'oublie que je suis partisan de votre système, si je me laisse aller à l'habitude, si je me laisse dominer par l'inconscient, alors reparîdtra le vague souvenir d'un instinct repoussé, le vague sentiment (Tune tendance latente contrariée : mais, tant que je me posséderai moi-môme et que moimême, par la conscience, je m'embrassefai tout entier, je ne ressentirai ni douleur, ni remords, ni rien de semblable.
Nous pouvons maintenant apprécier à sa juste valeur cette curieuse apologie qu'entreprend Stuart îlill dans son ouvrage sur V Utilitarisme : « Il y a, dit Stuart Mill, une ten-, « dance à croire qu'une personne qui voit dans l'obligation
k « morale un fait transcendantal, une réalité obieclive appar-
I II tenant au domaine des chones qui sont piir elles-mPmes, s'y
I H soumettra plus volontiers que celle qui la cioit pure-
I <i ment subjective et qui croit qu'elle n'exisie que dans la
I « conscience humaine, » Remarquons les termes défectueux
I , dans lesquels Sluart Mill pose la question : par objectif il
i semble entendre extérieur, tandis qu ici objectifsignifiere«i '.
Notre moralilé intérieure est-elle une réalité, ou bien une iUuiion et une sorte de fantasmagorie? Voilà le problème. Où donc est soulevée cette question de transcendance et ' d'extériorité que StuarLMill veut y inlroduire'? Uui nie que
roblipalion morale « n'ait d'existence que dans la conscience i humaine »? Ce qui est en question, parce que vous le niez,
c'est l'existence de cette conscience elle-même. Somiuesnous des êtres moraux, ou no sommes-nous qu'un lissu d'idées associées? Quant aux*! choses qui sont par ellesmêmes ", elles n'ont que faire ici; il ne s agit pas de choses extérieures, ni de conœplions métaphysiques abstraites : ma moralité est-elle une vérité ou une chimère ? Encore une fois, voilà ce que je vous demande.
« Quelle que puisse être, répond Stuart Mill, l'opinion Il d'un individu sur cette question d'ontologie, la force qui « réellement le meut est son propre sentiment subjectif, à « l'intensité duquel cette force est exactement proportiona nelle, » — C'est encore répondre par la question. Que le sentiment moral soit la force qui meut les nommes, nul ne ie conteste; ce qu'on conteste à bon droit, c'est que l'opinion des hommes sur l'exislencfi réelle ou imaginaire de la moralili' ne modifie en rien leur sentiment moral. D'où vient le sonlinient de l'obligiition? De la croyance à uo principe d'obligation ; pensez- vous donc, oui ou non, qu'en supprimant ce pnncipo vous laisserez intact le sentiment? Pour éclaircir la question, Stuart Mil! prend un exemple, la croyance en Dieu, a Chez personne, la croyance que le • devoir est une réalité objective n'est plus forte que l'idée o que Dieu en est une ■. Pourtant, la croyance en Dieu, à ■ i>art l'attente des peines et des récompenses positives, « n'agit sur la conduite que par le sentiment religieux sub-
I. Si K.intsea le lort <le m^lpr au problème qui nous occupe aoe qn^siioD de transcendunce et il'immnnence , de noumène et de phénL-merte. pourtant, il après le sens même adopté par Kant, est objectif es qui est simplenipiii rei-l. est aiilij -clif ce qui n'est pas réel. ■■ — 1. ftoiiiaro lions en oas^^anl au'on iieiit nier ce [ait : les Chinois sont
t uue foi plus viva Ubds 1«
¥ jectif, et toujours en raison directe de la force de ce sen- » « tîment. » — Qui en doute? Mais la croyance en Dieu disparue, le sentiment religieux sabsiste-t-il donc? L'exemple est véritablement mal choisi. Si Dieu lui-môme a besoin qu'on croie en lui pour qu'on Je respecte, à plus forte raison ce dieu intérieur de dignité que chacun s'imagine
{)orter en soi exige- t-il, pour commander à l'homme, que 'homme croie à sa réalite ^
IIL — On n'agit qu'en proportion de ce qu'on croit : agir,f c'est afiBrmer; agir moralement, c'est affirmer un certain idéal de moralité par son acte même; comment donc affirmer d'une part ce qu'on nie de l'autre? « Savoir, c'est faire, » disait Aristote; on peut dire aussi que faire, c'est, sinon savoir, tout au moins croire. Peut-être y a-t-il une identité suprême entre ces deux choses : croyance et action. Le bien nel peut être fait qu'à condition d'être cru : il faut que la con-j
1. « Les moralistes transcendantalistes », continue Stuart Mill dans son style un peu' enchevêtré, « doivent naturellement penser que, si « un individu peut se dire : Ce qui me retient et ce qui se nomme ma a conscience est un sentiment qui n'existe qu'en mon àme. » — ajoutez : et qui n*a son principe réel ni en mon àme ni hors de moi; — a il pourra « peut-être en conclure que, lorsque ce sentiment cesse, l'obligation « cesse. » En effet ; mais prenons garde : Sluart Mill intervertit Tordre des termes; le sen liment de Tobligation ne cesse nullemeni tant que subsiste le principe de l'obligation, et c'est le principe de Tobligation qui, en disparaissant, lait disparaître le sentiment. Ceci posé, voyons la suite du raisonnement. * Cet individu, dit Stuart Mill, tirera cette conclusion « que, si ce sentiment le gêne, il peut ne pas en tenir compte ei t&cher « de s*en débarrasser. » Rien de plus juste; il lâchera de se débarrasser de ce sentiment, non point seulement parce qu'il le gêne» mais Sarce qu'il n'a plus de raison d'être. « Mais ce danger, s'écrie Sluart liil, ne se présente-t-il que dans la morale utilitaire? » 11 ne se présente que dans les doctrines, quelles qu'elles soient et fussent-elles vraies» qui suppriment le principe de robligation. f La croyance que l'obligation c morale existe eu dehors de l'àme » (traduisez : a son principe réel dans rame même) « rend-elle donc le sentiment de cette obligation si « fort qu'on ne puisse s'en défaire? » Nous voilà passés à côté de la vraie question! Curieuse dialectique qui, traînante et tournoyante, après bien des circuits et au moment où elle va atteindre la difficulté, l'évite au lieu de la résoudre. « Doia-je obéir à ma conscience! est» conclut Sluart Mill, une question que se posent tout aussi souvent des « gens qui n'ont jamais entendu parler du principe de l'utilité, que les « adhérents de cette doctrine. » (Vtiiit.^ m, p. 45). Ce n'est pas cette quesiion : Dois-je obéir à ma conscif'nce, mais simplement celle-ci : Lui obéirai-je en fait? que se posent « ceux qui n'ont jamais entendu parler « du principe de ruiilité. » Quant aux adhérents de cette doctrine, la question qu'ils se posent est la suivante : Dois-je obéir à une conscience qui n'existe pas f dois-je obéir à un devoir qui n'existe pas? £t SI la première question admet parfois une réponse négative, la seconde n'en admet jamais de positive. Jamais, sachant sans réserves, ou croyant sans aucun doute que la moralité n'est pas, ie ne pourrai me sentir obligé à la moralité*
' fiance au bien en aide l'accomplissement; il faut que le cœur meuve les membres, el on n'a la force de réaliser que
1 ce qu'on affirme comme vrai.
11 y ,T irnis manières d'affirmer : en -pensée, en paroles et en acU's. N'iiSirmer que par des paroles est facile ; la traduction de la jiensée en mots ne coûte qu'un mouvement des lèvres; celle facilité à affirmer en paroles ffût qu'il n'est pns rare de se contredire. Mais traduire la pensée en actes demande plus d'effort, et par cela même plus de réflexion ;
. l'alliimation, ici, est souvent le sacrifice.
CnmnnnL dnnc ac^mplir un tel acte à la légère? Dans celle KlliiniaiJon suprémf, il est absolument impossible de se nier el de se contredire. Quand on croit et qu'on nie à la fois, i*'e.=l qu'on ne réunit pas ces deux actes de la pensée sous un même acte de la conscience, c'est qu'oa ne pense pas assez sa propre pensée. Contradiction, c'est inconscience. Sur certains problèmes de la conduite se concentre toujours la réflexion de la conscience, et sur ce point convergent les rayons de la lumière intérieure; toute ombre, toute inrertiliitle, toute illusion disparaît; il ne s'agit plus de se trdmpcr soi-même ni de se mentir a soi-même; une allf-rnafive [larfaitement claire et absolument inévitable se pose (lc\;iiii. la volonté : réaliser ce qui doit être, ou s'ini'lincrdrvaiitcequi est. Pour résoudre cette alternative, pour Iraviiillii à la réalisation de l'idéal, il faut au moins un moment de uunfiance, si court et si fugitif qu'il soit; dans ce moment, éclairés par la conscience et devenus en quelque suite lumineux pour nous-mêmes, cbassant de nous toiiti' iliusiou. toute contradiction et tout mensonge, nous allirninris ;'i la l'oîs par la pensée la plus réfléchie et par la volouli' ia |ilu^ ferme la valeur suprême de l'idéal. A cette grnn'le alliinialion toutes les parties de l'être concourent; il n'y a )ini]il d'un côté ma raison, de l'autre côté ma sensihilili': solliiiii'oparde vaines associations d'idées; plus de divisidii ni de desunion entre mes facultés : je me saisis mui-uiêmi.' Umt entier par la conscience; je m'efforce de saisir aussi imit entière par la raison l'idée que je crois supérieure, et tout entier je me donne à elle.
Nnii-seulrnii!nt le système de Stuart Mill ne peut m'obliger, m(]i, élrr raisonnable, à me contredire et a mentir en aflii'iiiaut dau.-^ mes actes la moralité que je nie dans ma pensée; mais encore ce système, par une, singulière conséquence de ses principes, m'oblige en quelque sorte à l'immo-
ralité. Désiatéresse-toi, me dit-on ; non-seulement je ré- » ponds : Vous ne pouvez m'y obliger; mais encore : Je ne puis pas, je ne dois pas me désintéresser. Votre doctrine est. incapable de me fournir un moyen terme entre le désintéressement et Tégoïsme : si elle ne demande Tun, il faut qu'elle accepte l'autre. « On ne veut que ce qu'on désire, et on ne désire que son plaisir, » n'est-ce pas le principe que nous avons vu poser par Stuart Mill comme par Bentham? et ne peut-on pas dire à ces philosophes ce que le vieux Parniénide disait aux métaphysiciens : « Vous ne sortirez jamais de cette pensée. » Si donc le plaisir d'aulrui, comme nous venons ae le voir, ne se confond pas absolument avec mon plaisir, il est de toute nécessité que le plaisir d'autrui soit sacrifié : je ne puis pas, je ne dois pas sacrifier le mien. Autant vaudrait proposer à un paralytique de courir. Je suis en quelque sorte lié au désir, qui s'attache lui-même au plaisir; je ne vais que là où il me mène, et s'il ne peut me mener à autrui, malheur à autrui. Il y a donc des choses qu'un partisan de Bentham et de Mill non-seulement n'est pas obligé, mais est incapable de prendre pour fin, et de ce nombre est tout désintéressement, si un plaisir ou une douleur quelconque ne le commande ou ne le compense, ne le ramène à un intérêt.
Stuart Mill, après s'être eSbrcé de parvenir jusqu'à 1* « al- f truisme » en s'appuyant sur le mécanisme de l'association, retombe donc soudain, une fois ce point d'appui enlevé, jusqu'à l'éçoïsme le plus absolu. C'est une sorte de chute dans le vide. Ou une conscience illusoire, ou rien; pas de moyen terme : il peut agrandir sans cesse l'égoïsme, il n'en peut sortir; avec Bentham, c'était l'égoïsme se comprenant et se calculant; avec Stuart Mill, c'est l'égoïsme inconscient et comme se faisant peur à lui-même. Mais ce dernier, pour peu que la clarté de la conscience intime intervienne, \ ne tarde pas à rentrer dans le premier et à s'y perdre.
En un mot, Stuart Mill cnerche à nécessiter l'homme ' à la fois par le mécanisme intellectuel de l'association et par la douleur ou le plaisir sensible qui s'y attache. Mais cette nécessité intellectuelle et sensible disparaît dès que nous en prenons conscience. Biea plus, l'effort des associationnistes pour rendre nécessaire la moralité non-seulement échoue, mais, en échouant, aboutit à rendre nécessaire l'immoralité même.