L'ORGANISATION SOCIALE
soires, comme celles que Descartes s'était prescrites en attendant qu'il eût trouvé sa méthode. Môme en politique, le provisoire fatigue et irrite; en morale, il devient impossible. Nous attribuons à chacun de nos actes moraux un caractère définitif; je ne me désintéresse pas en attendant; ie ne me sacrifie pas en attendant Torganisation sociale où ron ne se sacrifiera plus ; si, pour contribuer à cette organisation idéale, il est besoin d'un seul sacrifice véritable, nul partisan convaincu et conséquent de Bentham et même de Mill n'est capable d'accomplir ce sacrifice en connaissance de cause, et la réalisation de l'idéal restera éternellement impossible, s'il n'est pour le réaliser que des êtres £Ô)solument esclaves de leurs désirs et de leurs intérêts.
Suivons pourtant jusqu'au bout Stuart Mill : sortons avec lui du présent, ne parlons (j^ue d'avenir et perdonsnous avec ce penseur dans des spéculations sur l'idéal.
Cette grande idée d'une organisation sociale, que les utili-' taires anglais et français n'ont pas peu contribué à répandre S nous n'avons ici à l'exaipiner que d'un point dd vue tout spécial et dans ses rapports avec l'obligation. Peut-on, en organisant la société, obliger en quelque sorte physiquement l'individu? — Telle est la nouvelle forme d'un problème qui, jusqu'ici, se transforme sans cesse sans se résoudre, comme une équation qui se traduirait en d'autres équations sans parvenir à une solution définitive. Il ne s'agit pas de savoir si Tor^nisation sociale est possible ; ce qu'on demande, c'est s'il est possible que cette organisation seule parvienne à unir complètement mon intérêt, d'abord avec celui de la société entière^ puis avec celui de chaque individu. En un mot, organiser les intérétSi * est-ce les identifier ?
II. — L'école anglaise conçoit l'organisation sociale sur le ^ modèle des organismes vivants où les lois de la vie entraînent une si complète solidarité des parties. Or, de ce point . de vue, chaque individu, chaque membre de la socfélepeut être considéré sous deux aspects : soit comme un organisme particulier, où tout est disposé en vue d'une fin spéciale et personnelle , soit comme Vorgane d'un corps immense, le corps social, organe qui devrait être eatièrement subordonné à la fin générale de ce corps. Mais, d'une part, chaque organisme tend à s'approprier toutes choses
!• Voir damr notre Morale cPÉpieurci le ohapitre sur Helvétios.
autour de lui, à emprunter aux milieux environnants tout ce qu'ils peuvent lui donner, à se nourrir en quelque sorte de toute la sève sans en rien laisser pour les autres organismes. D'autre part, dans un organe véritable, rien ne doit être distrait et détourné de la Qn poursuivie en commun ; l'organe est fait non pour lui-même, mais pour le corps qu'il sert. S'il est chargé de recueillir une part de la vie, ce n'est pas pour la retenir, mais pour la distribuer. De là, entre l'individu considéré comme organisme particulier et l'individu considéré comme simple organe du corps social, une sorte d'antinomie mécanique et physiologique qui n'est que la reproduction sous une nouvelle forme de l'antinomie économique déjà constatée plus haut. Résoudre cette antinomie, tel serait 1 objet de l'organisation sociale.
On peut dire d'abord que l'organe le meilleur, le plus parfait, c'est celui qui, lui-même, est un organisme en petit : le membre le plus précieux, c'est celui qui, lui-même, est tout un corps-, en ce sens, l'être qui sert le mieux la fin générale serait celui-là même qui sert le ' mieux sa fin spéciale. De là un premier accord entre l'intérêt de l'organisme social et l'intérêt de l'organisme individuel. Le corps social aurait pour condition la santé de tous les individus; la société devrait chercher son bonheur dans le bonheur propre de chacun et dans la condition indispensable de ce bonheur, la liberté. Tandis que, dans un mécanisme brut, qui est un tout de fer et de matière, il faut serrer l'écrou autour de chaque rouage et ne permettre à aucun de s'écarter de la place qui lui est assignée, au contraire, dans les mécanismes conscients où les hommes sont les rouages, on peut avec avantage laisser à ces rouages pensants une liberté d'allures relativement étendue. Le meilleur moyen de subordonner un rouage conscient au mécanisme, c'est donc d'une part de le laisser le plus libre possible, d'autre part de lui fournir le plus généreusement possible ce qu'il cherche avant tout et ce pour quoi sa liberté même n'est qu'un moyen : le plaisir. L'aisance, la facilité des mouvements, qui élait dans les mécanismes inférieurs eux-mêmes une condition indispensable de l'élégance et de la beauté, devient ainsi, dans les organismes supérieurs, la condition indispensable de l'existence même.
voici maintenantce qu'on peut objectera cette conception. Il est bien vrai que la perfection du corps social exige de plus en plus qu'aucun membre ne soit sacrifié^ La société