F/ORGANISATION SOCIALE
se voit de plus en plus forcée, pour que tous les individus travaillent efficacement à son Donheur, de travailler ellemême, en s'organisant mieux, au bonheur de tous les individus. Mais cette solidarité qui attache de plus en plbs l'intérêt de la société à celui de ses membres lie-t-elle avec la même force et dans la même proportion l'intérêt des membres 2 celui de la société? En supposant qu'il soit de l'intérêt de la société, une fois réorganisée, d'avoir à son service les individus les plus libres et les plus heureu:^ possibles, serace toujours l'intérêt de ces individus de servir dans tous les cas la société? Ici va renaître, même dans la société idéale, Tantinomie que nous avions voulu écarter.
Quoi qu'en disent les partisans de Mill, il n'y a pas et il ne saurait y avoir des rapports organiques de réciprocité parfaits entre l'individu et la société. Le plus grand intérêt de l'État, accordons-le jusqu'à nouvel ordre, est l'intérêt des individus; mais le plus grand intérêt des individus n'est pas toujours celui de l'Etat. L'Etat, par exemple, est intéressé à posséder les meilleurs soldats, les mieux nourris, les mieux entretenus, peut-être même les plus heureux ; mais dira-t-on que le plus grand intérêt des soldats, c'est toujours de rester soldats et d'agir en soldats, surtout le jour du péril? Evidemment l'individu a et aura toujours, dans certains cas, moins besoin de conserver l'ordre social que la société n'a besoin qu'il le conserve. La dépendance est plus étroite d'un côté que de l'autre. Plus un organe est parfait, mieux il ébauche un organisme indépendant . et, en conséquence, plus il peut se détacher aisément de l'organisme principal. Donc, plus un individu est nécessaire à la société, moins la société lui est parfois nécessaire à lui-même. Le prix de tous pour chacun semble ainsi, décroître en certains cas, à mesure qu'augmente le prix) de chacun pour tous.
La difficulté que rencontre le système utilitaire pourrait se formuler ainsi : — Il n'y a qu'une fin désirable et prévalente pour l'individu d'une part et pour la société de l'autre: c'est son bonheur propre; or, pour obtenir le plus grand bonheur idéal de la société, le seul moyen dans l'avenir, sinon dans le présent, c'est d'obtenir le bonheur de chaque individu, tandis que, pour obtenir le plus grand bonheur de l'individu, le bonheur social n'est et ne sera jamais dans tous les cas le seul moyen. /
C'est qu'en définitive il y a toujours une partie de moi-M même qui reste en dehors de la société, à l'écart des évène^i
310 LA MORALE ANGUISlS œNTEMPORAINE
mentsboos ou mauvais qui l'atteiment. Par ce côté, je puis toujours posséder un bonheur relatif, alors même que la société où je vis serait malheureuse , comme dans un porf on reçoit aflaiblies les secousses de TOcéan; par ce côte aussi, je puis toujours être malheureux, aussi longtemps que la collection ne jouira pas d'un bonheur absolu et parrait; c'est là qu'on voit que mon individualité, en entrant dans la collection, ne s'y absorbe pourtant pas tout entière,
Su'elle a sa vie à part, à demi sujette et à demi indépenantc. Or, au besom, qui empêchera l'individu de se réTugier et de se retrancher dans cette partie de lui-même où nuUe loi de l'organisme social ne pourra vous faire pénétrer?
Sans doute, grâce à une organisation meilleure, vous
Eouvez rendre les organes du corps social de plus en plus eureux, de plus en plus satisfaits de leur sort; mais comment voufoz*vous que l'individu n'aspire pas toujours à être quelque chose de plus qu'un organe ? Vous pouvez rendre les fonctions de chaque organe de plus en plus &ciles, de plus en plus avantageuses; mais en^)ôcherezvous jamais qu'il y ait, dans le corps social comme dans le corps humain, des fonctions plus nasses et des fonctions plus hautes ; or, celui qui accomplit la fonction basse désirera toujours accomplir la fonction haute.
Aussi, à l'antagonisme de la société, même idéale, avec l'individu, se joint l'antagonisme de chaque individu avec un autre individu quelconque. Ce que vous possédez, ajouté à ce que je possède, formerait un tout dont ce que je possède est la partie : ce tout, étant plus grand, est plus désirable que la partie. Qu'y pouvez- vous faire? Ce que vous avez , ce que votre main tient, ma main ne le tient pas. Nous ne sommes point dans un monde purement .spirituel ni dans une cité céleste ; nous sommes dans le 'monde de la matière, où le bien de chacun est limité par colui des autres et où toute limite appelle invasion. Ce n'est pas tout. Même dans la plus parfaite des organisations sociides, les intérêts individuels demeureront encore enfermés non-seulement entre des limites, mais entre des limites dlnégale étendue, et à la séparation des intérêts s'ajoutera toujours l'inégalité. Car enfin, malgré tous ses eûorts, l'oi^nisation sociale ne pourra espérer niveler toutes les inégalités sociales. Ici encore, il faut conmter veo le^ lois de la physique; il faut se souvenir que dans monde sensible rien n'est semblable, que chaque mole-