L'ORGANISAI ION SOCIALE
cule, chaque atome, chaque monade, de quelque nom
Îu'on l'appelle, renferme, en môme temps qu'un élément 'unité, un élément de diversité; que cesi molécules, en s'assemhlant , en s'organisant , restent diverses; que les organes qu'elles produisent restent eux-mômes divers, accomplissant diverses fonctions, régies par diverses lois. Chaque organe, chaque fonction du corps social conserve et conservera toujours^ quoi qu'il advienne, ce cachet de diversité. Or, diversité, au point de vue sensible, c'est inégalité. N'avons-nous pas vu qUe les benthamistes conséquents sont réduits à ne voir dans les choses rien que de la qtmntité et à bannir toute considération de qualité? Ëh bien, dans le domaine de la quantité, une chose ne peut être diverse (jpi'à condition d'être inégale. Votre fonction dans la société n'est pas la même que la mienne; il y a donc de grandes chances pour qu'elle soit supérieure ou inférieure. Votre bonheur n est pas tiré des mômes objets, n'a pas les mêmes conditions ni le même aspect que le mien ; il est bien difEicile qu'il lui soit égal. Et du moment où votre bonheur m'apparaîtra comme plus grand que le mien, je le désirerai, je désirerai être à votre place; et si je ne puis me mettre à votre place qu'en vous en chassant, pourquoi ne l'essayerais-je pas ? Gomment emprunter au monde des intérêts, principe même des inégalités, le moyen de les' faire disparaître? On pourra les atténuer par des expédients, non les effacer. Or, si atténuée que soit une inéga-f lité, elle choque toujours le sentiment et tente le désir. ( — Sans doute, objecteront les partisans de Stuart Mill, les limites plus ou moins inégales qui séparent les impénétrables intérêts ne disparaîtront pas entièrement dans notre société i idéale. Non; mais, en premier lieu, tout le monde^ du plus au moins, y sera heureux; ou, si vous voulez, personne n'y sera malheureux : c'est déjà beaucoup. Il y a en effet une limite aux désirs de l'homme : si ce que je possède me> su£Bsait parfaitement, je désirerais moins à coup sûr ce que vous possédez. Si mon bonheur peut se représenter par un chiffre très-élevé, le chiffre de votre bonheur, fût-il supérieur, me paraîtra peu enviable : même en arithmétique, la différence constante de deux sommes devient relativement de moins en moins importante, à mesure que ces deux sommes deviennent plus grandes; l'agent moral, comme le calculateur, négligera donc de plus en plus la différence qui existe entre le bonheur de l'un et celui de l'autre ; l'organisation sociale, par cela seul qu'elle aura augmenté le
3i2 LA MORALE ANGLAISE CONTEMPORAINE
bonheur, aura diminué Tenvie. — Elle ne Taura pas fait disparaître, — diréz-vous. Sans doute; mais nous avons un autre remède : c^est la force publique. Dans une société abandonnée au jeu naturel des lois économiques, vous avez eu raison de le soutenir-, la force publique est impuissante à étoufiTer l'opposition des intérêts ; il y a un écart naturel trop considérable entre Tintérèt de l'un et l'intérêt de l'autre pour qu'on puisse les maintenir toujours rapprochés et unis. Mais, en réfutant les économistes, vous n avez pas réfuté les socialistes. Lorsque, grâce à l'organisation sociale, les intérêts se toucheront presque, c'est alors que la force
!)ourra avec succès accomplir la parfaite coïncidence que 'organisation sociale aura déjà préparée. Le misérable mii n'a rien à risquer n'a rien à craindre; au contraire, plus l'homme est heureux, plus il a à risquer, plus il a conséquemment à craindre, plus il se conformera' aux règles de morale qu'il verra protégées par la force et par l'opinion. Ainsi, à mesure que la sphère d'action et de bonheur réservée à chaque individu deviendra plus large, chaque individu sortira plus rarement de cette sphère pour envanir celle d'autrui; plus les mouvements de chacun seront libres, moins ils se contrarieront entre eux. La facilité physique que l'individu éprouvera à satisfaire ses besoins et ses intérêts rendra moralement difficile le désir d'empê-
croîtra le progrès, l'autre iront aussi en croissant; les moraUstes, passant comme les géomètres à la limite^ peuvent donc prévoir un moment où le bonheur sera si facile à obtenir pour soi, si difficile à enlever aux autres, ^ue toute lutte entre les intérêts, devenue contraire aux intérêts eux-mêmes, disparaîtra à la fois par la force des choses et par la force sociale; les intérêts finiront alora
Sar se confondre, la paix par régner, et les commandements e la loi morale par acquérir siu* chacun une si grande puissance obligatoire que nul' ne songera plus à les violer.
Ainsi peuvent parler les partisans de la réorganisation sociale, parmi lesquels Stuart Mill se range lui-même dans son Autobiographie posthume. Mais cette sorte de passage à la limite que les utilitaires veulent opérer, ont-ils le ofroit de l'opérer?
Les intérêts se rapprochent, — d'accord; — ils iront s& rapprochant de plus en plus, — je l'espère; — la nature, cherchant sans cesse à se changer, à se corriger^
cher autrui d'agir de même. A mesure que ci ^ cette facilité d'une part, cette difficulté de l'î
^ORGANISATION SOCIALE 3iS
tendra par elle seule et sans Tintervention visible d'au* cun élément supra - physique à effacer les inégalités, les différences et les divisions qu'elle crée elle-même entre les êtres, -r je le crois. Mais tant que cette tendance ne se sera pas entièrement réalisée, tant que la nature en s'organisant selon vos vues ne se sera pas entièrement refaite, tant que vous ne l'aurez pas refaite vous-mêmes! en totalité, tant qu'il restera la moindre divergence entre î les intérêts, je demeurerai encore en partie dégagé de, l'obligation que vous voulez m'imposer et que vous ne, pouvez rendre complète. Passer à la limite est pos-^ sible en géométrie : le géomètre opère sur des figures idéales, qu'il construit lui-même dans sa pensée ; or, la voie de l'esprit est libre, la pensée peut marcher devant elle à perte de vue, et atteindre d'un bond cette limite devant mquelle s'arrête impuissante la réalité. Mais, en fait, un polygone réel, par exemple» ne sera jamais un cercle. J)& même, on peut affirmer que jamais mon intérêt ne sera le vôtre, ni votre intérêt le mien. La réalité sensible, pas plus que la réalité géométrique, n'arrivera jamais au^ point de coïncidence; il faudra donc toujours, pour y arriver, un élan de la pensée et de la volonté que ne peut! comporter votre système. Il faudra toujours que je conçoive,.' au-dessus de la société où je vis, une société plus parfait» t encore où je pourrais vivre, au-dessus de 1 organisation ; sociale qui m'entoure, une organisation plus admirable, — | ou plutôt quelque chose de supérieur à toute organisation j purement matérielle, à tout ce qui essaye de rapprocher les | mtérêts du dehors et de modifier la nature par des moyens physiques au lieu de la transformer par l'intérieur.
Pour que je ne pusse rien envier aux autres, et pour que les autres ne pussent rien m'enviér, il serait nécessaire que chaque indiviau jouit d'un bonheur absolu ; dons ce cas seulement, il n'y aurait plus pour personne nul mobile qui le poussât à ronjpre l'ordre public. Chacun posséderait tout ce que les autres possèdent, les inégalités sociales disparaîtraient, le bonheur d'un seul serait absolument identique au bonheur de tous ; ce serait un seul et même bonheur éprouvé par différentes personnes, par le portefaix et l'homme ae lettres, par l'homme de lettres et le soldat. Ce serait la perfection réalisée sur la terre, et non pas cette perfection relative que nous montrent dans un lointain idéal Stuart Millet M. Spencer, mais une perfection absolue. Ghaaue homme verrait comblés en lui non-seulement ses
propres désirs, relatifs à la fonction parliculière qu'il exerce dans la société, par exemple le désir qu'éprouve le portefaix d'&voir de fortes épaules, mais encore tous les désirs qu'il pourrait former en voyant d'autres les former; de sorte que chaque être verrait satisfaits sans obstacles, en lui les plaisirs des autres, et dans les autres ses propres plaisirs. L'absolu bonheur peut seul ne rien envier aux autres bonheurs ; l'absolue richesse peut seule ne rien emprunter aux autres richssses. Mais qui ne voit que, en perfectionnant les relations établies entre les hommes, on ne pourra qu'augmenter indéfinimeiit leur bien-être , sans lamais produire et réaliser ce bonheur absolu, ce souverain hien, que cherchait la philosophie antique et que l'école anglaise moderne est encore réduite à chercher?
Et<|u'on n'espère pas que, même sans atteindre jamais cet idéal, l'humanité s'en rapprochera cependant assez pour
qu'on puisse, à un moment donné, ne plus tenir compte de ïa minime distance qui l'en séparera. L'agent moral hésitera toujours avant de sacrifier une si petite quantité que
ce soit de son intérât, d'autant plus que celte quantité, petite relativement à la masse, peut être pour lui trèsgrande. Vous ne pouvez obliger l'homme à une fraction Près. Tant que vous n'aurez pas changé assez radicalement ordre de Punivers pour que le bonheur d'autrui soit devenu entièrement identique au mien, cette < pente vers soi n , dont parle Pascal et à laquelle vous-mêmes vous m'engagez à céder, emportera vers moi seul et vers mon seul intérêt toutes mes actions et toutes mes pensées.
' Ajoutons que l'espoir de réaliser, par la voie même de l'égoisme, l'idéal d'une parfaite société altruiste, où serait appliquée universellement a la règle d'or de Jésus de Nazareth (golden rule) », semble une utopie.
, Les relations extérieures des hommes sont le produit de 'leurs croyances intérieures; l'état mental de la sociéte est comme la projection au dehors de l'état mental des individus. Ce qu'on ôte à l'individu, on ne le retrouvera donc Sas dans la société; en vain vous réunirez tous ces hommes ont chacun pris à part ne possède que l'égoisme, en vain vous organiserez leurs rapports, en vain vous les placerez vis-à-vis l'un de l'autre dans toutes les situations possibles; -nment voulez-vous, en les assemblant et en les mêlant outes manières, produire ce qui n'existe en aucun d'eux? le faut pas se contenter de dire, comme Stuart Mil! :
«Telle société, tels hommes; telle organisation sociale, <! « telle moralité » ; il n'y a là qu- une moitié de la vérité. Ce sont surtout les hommes qui font la société ce qu'^elle est; )\ l'état social est, à chaque moment de l'histoire, l'exacte ( reproduction de l'état moral; les rapports des hommes' 3ntre eux expriment rigoureusement les rapports des hom-' [ mes avec la loi inténeure. Aussi ne . peut-on séparer la ; réforme sociale de la réforme morale ; on ne peut dire aux ^ hommes d'agir comme sHls avaient tels droits et, tels de- ^ voirs avant de leur avoir démontré qu'ils les possèdent. Loin ^ue Torganisation sociale puisse nous donner le désintéressement, elle aurait besoin, polir réussir, d'être acceptée de tous, même de ceux à qui elle imposerait un sacrifice provisoire, d'être voulue par tous au nom des ! droits qu'elle sauvegarderait ; la vraie organisation sociale i aurait oesoin de correspondre à une moralisation sociale* ;
III • — Stuart Mill lui-môme semble avoir compris que' il le sentiment de l'obligation morale », comme il s'exprime, ne pouvait naître tout entier de l'organisation sociale; aussi fait-il appel à une dernière ressource. Organiser la société ne sumt pas, mais ne pourrait-on pour ainsi dire organiser l'individu? On opérerait alors sur son caractère même, et non pas seulement sur ses rapports avec les autres hommes. Puisqu'on n'a pu emprunter à rien d'extérieur, à nulle relation sociale, à nul rapport d^intérèts, le sentiment de l'obligation, on tenterait un dernier moyen, et on tâcherait d'insinuer ce sentiment au fond même de T&me par Véducalion.
L'éducation, voilà en effet d'après Stuart Mill, comme d'après Helvétius, le salut de l'utilitarisme. Marquons nettement cette position nouvelle qu'est forcée de prendre la doctrine anglaise, aux formes si multiples et si mobiles, sorte de Protée qui, malgré ses métamorphoses, s'est jusqu'ici/ embarrassé toujours dans les mêmes liens. Gomment amener et obliger l'homme, par l'intérêt même, au désintéressement? — Telle est Téternelle question qui se pose toujours.
La première réponse a été celle-ci : — Le principe de l'obligation est une association dldées naturelle^ qui unit dans l'intelligence Tintérôt personnel à l'intérêt général. — Mais cette association naturelle d'idées, ne se trouvant pas finalement conforme aux faits, se dissout en prenant conscience d'elle-même.
316 LA MORALE ANGUISE œNTEMPORAINE
La seconde réponse a été celle-ci : — Puisque la réalité sépare les intérêts que rapproche l'association des idées, il faut transformer la réalité; il faut, en organisant les intérêts, arriver à les identifier en fait. — Mais nous avons reconnu que Torganisation sociale demeurait impuissante à opérer cette identification effective.
Alors l'école anglaise, forcée de repasser encore du -domaine de la réalité dans celui de la pensée, tente une troisième réponse ; elle a de nouveau recours à l'association des idées, mais, cette fois, à une association artificielle^ qui non-seulement ne correspond pas aux choses préexistantes, mais encore ne vient pas des choses, et qu'introduit en
iplétera à son tour l'organisation sociale ; elle agira directement sur l'homme même, au lieu d'agir sur les rapports des hommes entre eux. C'est une sorte de socialisme psychologique. Association fialureUe
' des idées, organisation sociale, et enfin association artificielle des idées : tels sont donc les trois degrés que parcourt nécessairement la pensée des partisans de Bentham ou de Mill, et au moyen desquels ils croient pouvoir remplacer l'obligation morale '. Pour Stuart Mill comme pour Uelvétius, l'éducation a ce double avantage qu'elle peut tout et qu'elle sert à tout ce qu'on veut. Au lieu de voir dans réducation un simple secours j une aide passagère prêtée aux facultés de l'individu, une sorte de surplus ajouté à
■ l'être, ils y voient le fondamental et l'essentiel. Elever, ce n'est pas développer, c'est inculquer ; ce n'est pas féconder des germes, c'est en semer. Celui qu'on veut mstruire est une sorte de patient, dont l'inertie laisse plein et entier pouvoir à l'instituteur; il n'a<jue ce qu'il reçoit, et on ne lui donne que oe qu'on veut bien lui donner; on le façonne, sans qu'il puisse se changer lui-même; on le lance dans n'importe quelle direction, sans qu41 puisse s'imprimer à
1. « L'utilité exigerait (outre TorganisatioD sociale) que réducationei « TopiuioD, qui exercent tant de pouvoir sur le caractère des hommes, c employassent leur puissance à associer indissolublemeiit dans Tesprii c de chaque individu son bonheur au bien de tous... De cette laçon, nou- « seulement personne ne pourrait concevoir la possibilité d'un bonheur « personnel d'accord avec une conduite opposée au bien général, mais « aussi chaque individu aurait pour premier mouvement et pour mobile « ordinaire d'action le désir de contribuer au bien de tous, el les « sentiments qui s'y rattacheraient prendraient une large et importante tt place dans les senliments de tous les êtres humains. » (Stuart MilL Utilit., /oc. cU.)
LÉDUCATION DTILITAIIIE 317
lui-même un mouvement par sa seule et libre volonté. a La faculté morale, dit Stuart Mill, est susceptible, si <c Ton fait suffisamment a^ir les sanctions extérieures et « la force des premières impressions, d'être développée « pour ainsi dire dans toute direction : il n'est presque <« rien de ^si absurde et de si nuisible aui ne puisse, grâce « à ces influences, acquérir sur l'âme numaine toute Tau- « torité de la conscience *. » Il n'y aura presque rien non plus de si difficile et de si contraire aux instincts égoïstes qui ne puisse, grâce aux mêmes influences, acquérir' la même autorité. La conscience, n'étant qu'un écheveau d'associations, se fait ou se défait, se brouille ou se débrouille au gré du législateur : ce dernier, maître de l'éducation, tient donc pour ainsi dire tous les fils qui font mouvoir l'automate humain.
Mais, en premier lieu, on peut se demander si les parti- f sans d'Helvetius, d'Owen etae Stuart Mill ont bien compris le véritable rôle de l'éducation. L'éducation, 'suivant l'etymologîe même du mot, c'est l'art qui tire du fond de l'être tout ce qu'il renferme pour l'amener à la lumière et à la vie, qui en développe simultanément toutes les puissances, qui aide son élan vers sa fin, et en un mot l'élevé. Or, en ce sens, ce que l'éducation doit surtout s'appliquer à développer, c'est la personnalité, c'est le pouvoir de se saisir soi-même dans l'action et à travers la passion, c'est la conscience de soi. Si l'éducation a réellement pour but de mettre en œuvre toutes les facultés de l'être, le meilleur moyen qu'elle puisse employer, c'est de les amener toutes à la réflexion ; pour être tout entier soi-même, il faut en eflet se voir et se savoir tout entier, il faut comprendre son prix et sa valeur, sentir sa dignité. Ainsi entendue, l'éducation n'est autre chose, au fond, que la mise en possession de soi.
Ce noble rôle de l'éducation atrop échappé aux utilitaires. A leurs yeux l'éducation, au lieu d'avoir son but dans l'être même, a son but en dehors de lui ; il s'agit pour eux de faire servir l'être à l'utilité générale et, selon l'expression d'Owen, de Vemployer, Il faut donc que nulle force de l'individu ne soit perdue pour la société, que tout en lui soit tourné vers le dehors et approprié à une fin externe. Aussi, oe qu'on développera avant tout dans l'homme, ce seront les penchantsi et en particulier les passions sociales
u utiîit., cu. au
,ou altruistes. En tant qu'être conscient et raisonnable, l'individu reste indépendant, se conduit lui-môme et va où il veut, non pas toujours où les utilitaires socialistes veulent Qu'il aille; en tant qu*ôtre sensible, au contraire, il reste le aocile instrument de ceux qui ont su manier et façonner ses passions; il est bien plus facile d^emplayer artificiellement la sensibilité que la raison. C'est donc sur la sensibilité qu'on agira. Pour cela il n'y a qu*un moyen : on l'babituera, on l'accoutumera dès l'enfance à toutes les actions comme à tous les rites prescrits par 1' « altruisme » : l'éducation sera une sorte d'initiation, destinée à précéder et à préparer une pratique aveugle et routinière. Âinsi^ pour exciter les penchants sympathiques, on emploiera le mécanisme de l'nabitude ; mais, par là, peu à peu on diminuera dans l'homme la part de la conscience et de la volonté raisonnable, en augmentant celle des tendances inconscientes et de la fatalité. Voulant faire de l'homme un moyen en vue du bonheur social, voulant le réduire au rang d'instrument, nos réformateurs ne tardent pas à s'apercevoir que l'instrument le meilleur, dans certains cas, c'est celui qui pense et veut le moins : ils s'efibrcent donc, pour ainsi dire, de réformer la nature et de faire à l'homme le cœur plus gros que la tète. Le but final de l'éducation, pour eux, c est d apprendre à se laisser dominer par certaines fatalités sensibles, à suivre certains mstincts altruistes; • éducation, c'est, suivant l'expression même d'Owen, « entraînement », domination, nécessité. Elever de cette manière, en dernière analyse, ne serait-ce pas abaisser?
Il est curieux de voir « l'entraînement » , tel que voudrait le pratiquer l'école de Mill, déjà décrit et vanté par un penseur du xvii* siècle chez qui se trouve le germe de bien des théories contemporaines, Pascal. Seulement, Pascal prend ce moyen de conversion pour ce ^'il est : il ne se fait point d'illusion ; s'il en prise l'utilité, il en méprise la bassesse, et, s'il en conseille l'emploi, c'est une occasion pour lui de confondre avec plus d'ironie la raison humaine, qu'il croit contrainte à employer un tel moyen- « Il ne faut pas se méconnaître, dit-il; nous sommes auto- « mate autant qu'esprit ; et de là vient que l'instrument par « lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstrac tion... La coutume fait nos preuves les plus fortes et les « plus crues; elle incline l'automate, qui entraîne . l'esprit « sans qu'il y pense... Quand on ne croit que par ia tofçe
c de la conviction, et que Tautomate est incliné à croire « le contraire, ce n'est pas assez. Il faut donc faire croire c nos deux pièces : l'esprit , par les raisons, qu'il suffit « d'avoir vues une fois en sa vie; et Tautomate, par la couc tume , en ne lui permettant pas de s'incliner au con- « traire ^ » Nous avons vu Sluart Mill conseiUer « d'asso* c cier surtout par l'éducation le bonheur de chaque individu, « à ces manières d'agir que prescrit le respect du bonheur « universel. » C'est ae môme, mais avec plus de précision, que Pascal disait à l'incrédule : « Prenez de l'eau bénite, c faites dire des messes, etc. Naturellement cela vous fera « croire et vous abêtira *. » — Abêtir, dans le sens large où Pascal prenait ce mot, c est-à-*dire réduire l'être humam au rôle d'mstrument passif, € pUer la machine » sans s'occuper de la pensée, faire dominer les instincts sur la conscience et la volonté, en un mot réintégrer la bête dans l'homme^ : tel est bien, au fond, le secret de l'éducation trop exclusivement et trop grossièrement utilitaire. — S'abêtir ! direz- vous avec l'adversaire que Pascal prend è partie ; t mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi ? vous répondront avec Pascal les partisans de Bentham ; « qu'avez-vous à perdre? » Il ne s'agit pas ici d'un vain idéalisme, .mais de réel bonheur ; s'il faut s'abêtir pour être heureux et faire des heureux^ n'hésitez pas.
Toutefois, l'éducation ainsi entendue offre un premier inconvénient. Réduite au rôle de moyen, elle peut servir indifféremment à des fins bonnes ou mauvaises ; elle peut entraîner l'homme vers le bien ou le mal, l'utile ou le nui- i sible. Or, il est une fin à laquelle cette sorte d'éducation tendra toujours par la force même des choses. S'appuyant dans l'àme sur la fatalité des penchants et de l'iùstmct au lieu de s'appuyer sur la raison, on peut dire qu'elle inaugure et assoit une sorte de despotisme intérieur; de ce despotisme intérieur sortira tout naturellement un despotisme extérieur : l'esprit, concevant la société comme il se conçoit lui-même, éprouvera le besoin de personnifier dans des hommes les forces sous l'empire desquelles il se meut, et U demandera, au dehors comme au dedans, quelque chose • oui soit capable de a plier la machine >. Aussi peut-on se demander si une telle éducation n'inclinerait pas à produire et à servir toutes les tyrannies, ai elle n'en serait pas >