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il ajoute : « Il faudrait craindre, non que cette solidarité tt fût insuffisante, mais (qu'elle devînt excessive, au point de « nuire à la liberté et à VtndividuaUté humaine ^ »
Ce n'est pas là le seul danger qu'offre Téducation poussée à ce point ; si on parvenait à l'éviter, il s'en présenterait un autre tout contraire et non moins grave.
Supposons que 1' « entraînement » aont parle Owen n'ait' pas un plein succès, que l'être qui y est soumis ne devienne pas une simple machine gouvernée par l'habitude et par l'association des idées, qu'il garde encore sa personnalité ^ et fasse un libre usage de sa raison, alors il faudra compter avec cette personnalité et cette raison ; l'association artificielle, produite par l'éducation, rencontrera les mêmes obstacles et de plus grands encore que l'association naturelle, produite par la simple habitude.
En premier lieu, ce n'est pas chose facile de créer, chez ' un être conscient et raisonnable, une association artificielle entre la vertu et l'intérêt. On n'habitue pas à la vertu comme on habitue à une foule d'actes insignifiants, par exemple à porter des gants ou des boucles d'oreilles. L effort que r « éducateur » déploie pour créer une association aussi importante, s'il vient à être connu, la détruit. L'idée d'artifice s'associe à l'association même et en neutralise l'effet. L'homme n'est pas une cire molle qu'on façonne à son gré ; car, s'il vient à se douter qu'on le traite comme une cire molle, Use durcira soudain contre l'empreinte dont on veut le marquer. Vous pouvez donc le convaincre par des raisons ou le dompter par la force, mais vous ne pouvez l'entraîner par l'habitude à des actes pénibles qu'à la condition qu'il n'en sache rien; et cette condition n'est pas facile à remplir. Gomme nous l'avons montré plus haut, une asso* dation qui ne correspond pas entièrement à la réalité, qui n'est pas véridique et consequemment rationnelle , une association qui n'est en quelque sorte qu'une mystification, perd toute autorité auprès d'un être raisonnable. Ce qui n'est
Êas rationnel, ce qui n'apparaît pas comme vrai ou comme on, n'oblige plus. Pascal, plus pénétrant que les benthamistes, l'avait compris. « La coutume, disait-il avec les partisans de l'association des idées et de l'éducation, fait toute l'équité; » mais il ajoutait que, si elle fait ainsi le juste et le bien, c'est à cette condition qu'on ne sache pas qu'elle le fait. « Le peuple, disait-il, suit la coutume par cette seule
». UtiliU, ch. IL
OUYAU. 21
m U MORALE ANGLAISE CONTEUPORAINB
c raison qu'il la croit juste : sinon, il ne la suivrait pas, « quoiqu'elle fût coutume, car m ne veut être assujetti qu'à « Ùj raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait a pour tyrannie ; mais l'empire de la raison et de la justice « n'est non plus tyrannique que celui de la délectation '. ■ C'est donc en vaio qu on voudrait saisir les hommes dès l'enrance et, selon les paroles de Calticlès, * les charmant I et les domptant comme de jeunes lions », s'efforcer, en associant et en combinant leurs idées, de produire en eux la vertu : l'association des idées, naturelle ou artiScielle, œuvre de l'expérience ou œuvre de l'éducation, ne peut pas suffire à lier un être conscient; elle ne pourrait agir que sur de pures machines, si les machines pouvaient avoir des ' idées ; quant à l'homme, il ne veut être assujetti qu'& la H raison ou à la justice >.
IV. — Les partisans de Stuart Mill et d'Helvétius feront une dernière fois appel à l'association des idées, à l'éducation, aux institutions, à l'opinion, et, en s'appuyant . sur elles, on s'efforcera d'établir, d'enseigner, de répandre partout une « religion » de l'intérêt public; ahn de rendre plus sacré l'intérêt, on le déiQera; ce sera l'expédient suprême, La morale utilitaire sera transformée en religion. La foi, oui, dit-on, transporte les montagnes, pourra nous fournir le mobile tout-puissant dont nous avons besoin. (I Je crois, » dit Stuart Mill reproduisant une pensée (jière à Auguste Comte, « je crois qu'il est possible de donner
■ au service du genre humain, — même ^ans le secours
■ d'une croyance en une Providence, — et le pouvoir a psychologique et l'efiBcacité morale d'une roligion , et « cela en le faisant s'emparer de la vie humaine et colorer « toute pensée, tout sentiment et toute action, de telle ma- • nière que le plus grand ascendant exercé jamais par
■ aucune religion n'en est que le type et l'avant-goùt '. " De nouvelles questions se posent alors. En premier heu,
' le sentiment reheieux peut-il se substituer au sentiment moral et la foi religieuse à la foi morale? En second lieu, l'utilitarisme peut-il fournir à la foi et au sentiment religieux un objet suffisant?
Ce qui frappe dès l'abord, dira-t-on, dans le sentiment
religieux, c'est son étroite ressemblance avec le soutiment
Lk RELIGION UTILITAIRE 323
moraL L'un et l'autre offrent un caractère d'obligation près- 1 santé; l'un et l'autre se résolveut dans deux éléuients prin-' cipaux, le respect et l'amour; ne pourrait-on donc les subs- ; tituer l'un à l'autre? . — Nullement. En effet, ils ne restent semblables qu'à condition de rester unis. Qu'on sépare le ' sentiment religieux du sentiment moral et (|u'on garde l'un en rejetant l'autre, on verra bientôt le sentiment reli^eux s'altérer et se corrompre. Ge sentiment, ayant son oriçine et son objet dans quelque chose de supérieur à l'individu, tend, dès qu'il n'a plus pour complément ou correctif le sentiment de la dignité, à abaisser l'individu devant cet objet supérieur, à le rendre passif, inerte et faible. Le sentiment religieux ne peut donc remplacer le sentiment moral absent.
Passons du sentiment religieux à l'objet môme de ce | sentiment. Que penser de la divinité nouvelle proposée à l'homme par les utilitaires? — L'utilité n'est qu'un rapport logique de moyens à fin; le plaisir lui-même se réduit pour notre intelligence à un rapport entre nos nerfs et les mouvements extérieurs. Dans ces rapports, la pensée ne peut trouver rien de religieux. Le bonheur que je prénare, le plaisir que je fais naître, tous ces effets que je proauis à l'aide de causes que je connais et que j'emploie, je n'en puis faire l'objet de ma religion. Si encore c'étaient des images, des symboles. Mais il n'y a en eux rien qui annonce ou rappelle quelque chose de supérieur, rien que je puisse adorer pour autre chose. Il faudrait, pour qu'ifs m'apparussent comme divins et infinis, que ma pensée s'y épuisât sans pouvoir en sortir, comme semble s y épuiser mon désir; mais ma pensée s'élève plus haut, et mes désirs mêmes se portent . plus loin. L'humanité ne croit pas uniquement en ce qu'elle sent; son suprême idéal n est pas la réalité dans ce qu'elle a encore de grossier, et ses dernières espé-j rances cherchent à dépasser la simple idée de plaisir.
Toute la difficulté que l'on éprouve à fonder une religion du plaisir s'accroît et s'exagère encore lorsque, pour obéir à cette religion, il faut se désintéresser, se sacrifier. Comment le dieu des utilitaires produira-t-il ce miracle? Vous voulez attacher ma religion et ma foi à un objet relatif, extérieur et inférieur. Mais, relatif pour relatif, mon bonheur ne vaut-il pas autant, ne vaut-il pas plus que le vôtre? Qu'y a-t-if de divin dans votre bonhenr que je ne retrouve mieux encore dans le mien? Qu'est-ce que vos sensations ont de plus religieux que les miennes ?
Si le bonheur est un dieu, de quel droit voulez-voua que j'aoéautisse le dieu en moi pour le faire triompher en vousf Chacun de nous sera un dieu pour soi. Le bonheur, pris généralement, est une abstraction ; l'intérêt général est une abstraction : il y aura autant de dieux réels qu'il y a d'intérêts et de bonheurs particuliers.
; Et si vous objectez que, ce qu'il y a de divin et de religieux dans le bonheur social, ce n'est pas ce bonheur seul mais l'acte de sympathie et d'amour par lequel on se donné soi-même à ce bonheur, je demande ce qu'il y a de divin dans l'acte de désintéressement si ce n'est la bonne volonté qu'on y met? Et si, comme vous l'affirmez, ce désintéressement se ramène en fin de compte à de l'intérêt égoïste, en même temps disparaît pour ainsi dire la reliciosité de l'acte. Ainsi, voulant compléter votre morale par la religion, voua vous apercevez que votre religion môme
, aurait Besoin d'être complétée par la morale.
' Somme toute, c'est un pauvre dieu que l'égoîsme
l'égoïsme du genre humain aussi bien que le mien :' on n'ennoblit pas le plaisir pur et simple quand on se le figure répandu sur une plus grânde quantité d'êtres ; ce qui seul pourrait l'ennoblir, ce serait l'acte môme de le répandre et de le donner, si cet acte révélait une spontanéité intime. Enfin, la vie humaine elle-même seraitassezdigne de pitié si la seule idée de plaisir parvenait à a s'emparer d'elle et « & colorer toute pensée, tout sentiment et toute action ». Ce n'est donc pas assez de vouloir susciter la croyance religieuse, il faut lui donner en nous-mêmes, non au-dessus de nous, un objet digne d'elle, et l'utilité ou le bonheur n'est pas cet objet. La vraie et immanente religion, supérieure à tous les cultes mystiques et transcendants, à toutes les théologies, ne saurait être qu'un agrandissement de la morale. On ne fait pas un dieu de ce dont on n'a pu faire pour la pensée un idéal et un objet de respect.
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