‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 12 sur 138 · Voir sur Volney noire Morale ifEpieuiv · texte numérisé non relu

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En résumé, la vertu, d'après Bentham, est un sacrifice

provisoire tendant au maximum de plaisir.

I[, — Tne question so posH nlnra ; Le plaisir présent dont la vertu m'ordonne le sacrifice, me le rendra-t-elle plus tard? et suis-jesûrde retrouver un jour, grossi désintérêts, le capital dont je me dessaisis aujourd'hui?

La réponse de Bentham est curieuse : il nie que jamais, 60 aucun cas, le sacrifice accompli par la vertu puisse et doive être définitif, c Aujourd'hui, dit-il, l'homme vicieux > semble avoir une balance de plaisir en sa faveur; le len-

■ demain, le niveau sera rétabli, elle jour suivant on verra

• gue la balance est en faveur de l'homme vertueux...

■ Ls déontologie ne demande pas de sacrifice définitif.

■ Elle propose à l'homme un surplus de jouissances. Il

• chercne le plaisir ; elle l'encourage dans cette recherche ; t elle la reconnaît pour sage, honorable et vertueuse ; mais «elle le conjure de ne pomt se tromper dans ses calculs, a Elle lui représente l'avenir... Elle demande si, pour la

■ jouissance goûtée ainourd'hui , il ne faudra point payer

• un intérêt usuraire. Elle supplie gue la même prudence « de calcul qu'un homme sage applique à ses affaires jour- « nalîères soit appliquée à la plus importante de toutes les

• affaires, celle de la félicité et du malheur. » Et ailleurs : ■" La tâche du moraliste éclairé est de démontrer qu'un

■ acte immoral est un faux calcul de l'intérêt ;}er£onne/, t et que l'homme vicieux fait une estimation erronée des « plaisirs et des peines ' . »

Bentham, sur ce point, s'accorde donc avec Ëpicure : i/mfvjvn 1^ ^î^î ^ àftrti, disait ce dernier. D'ailleurs, Bentham ne pouvait faire autrement; l'utilitarisme, en effet, doit nécessairement se changer en une sorte d'optimisme. Ne savons-nous pas que l'homme, d'après les utilitaires, doit rechercher et recherche partout son plaisir, son intérêt ? Dès îors, de deux choses l'une : ou le plaisir et le devoir sont indissolubles : alors l'homme suivra le devoir pour suivre son intérêt; ou le plaisir et le devoir peuvent se séparer : dans ce cas, la ligne de conduite de l'homme sera infailliblement dirigée du côté du plaisir, et toutes les paroles, toute l'éloquence des moralistes ne pourraient pas la faire dévier d'une quantité infinitésimale. Force est donc à l'utilitaire, pour conserver la vertu et le devoir, de les identifier

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absolument avec rîntérêt; c'est ce qu'a vu nettement Bentbani,et c'est sur quoi il insiste avec une véritable obstination: « Il estfortinutile de parler des devoirs... L'intérétest « uni au devoir dans toutes les choses de la vie ; plus on exami- « nera ce sujet, plus Vhamogénéité de l'intérêt et du devoir a paraîtra mdenfe..;£n saine morale, le devoir d'un bomme « ne saurait jamais amsister à faire ee qu'il est de son intérêt « de ne pas faire...; par une juste estimation, il apercevra « la coïncidence de ses intérêts et de ses devoirs... Toutes « les fois qu'il s'a"it de morale , il est invariablement I d'usage de parler des devoirs de l'homme exclusivement. " Or, quoiqu'on ne puisse établir rigoureusement en prin- « cipequecequi n'est pas de l'intérêt évident d'un individu « ne constitue pas son devoir, cependant on peut affirmer « posilivement qu'à moins de démontrer que telle actioti ou telle

■ ligne de conduite est dans l'intérêt d'un homme, ce serait t peine perdue que d'essayer de lui prouver que cette action, I cette ligne de conduite sont dans son devoir... Il est certain « que tout homme agit en vue de son propre intérêt; ce n'est

< pas qu'il voie toujours son intérêt là où il est vérila- « blement... Chaque homme est à lui-même plus intime • et plus cher qu'il ne peut l'être à tout autre ; il faut, de a toute nécessite, qu'il soitlui-même le premier objet de sa « sollicitude '. »

Aussi ne peut-on bUmer le méchant que comme on blAme un caissier inhabile. « Voilà un homme qui a mal « calculé, » disait Fontenelle en voyant emmener un scélérat; ainsi parle Bentham. Le vice, n'étaient ses conséquences nuisibles , serait un bien : « La déontologie reconnaît que I l'ivrogne lui-même se propose un but convenable; mais « elle est prête à lui prouver que ce but, l'ivrognerie ne le

< lui fera pas atteindre '. » Celui qui vole ou tue n'est pas plus coupable que celui qui s'enivre, si l'on fait abstraction des conséquences : iSiKun où naB' faut^v xaxdv, avait déjà dit Epicure, Bentham se plaît à renchérir sur ces paroles : > D'après le principe de l'utilité, le plus abominable plaisir

< que le plus vil des malfaiteurs ait jamais retiré de son " orinu; (the most abominable pleasure which the vilest of » mali'l'actors ever reaped from his crime) ne devrait pas

■ être réprouvé s'il demeurait seul; le fait est qu'il ne « demeure jamais seul , mais il est nécessairement suivi « d'une telle quantité de peine, ou, ee qui revient au même

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« (-what cornes to the same thiog), d'une lello chance d'uno

■ cedaine quantité de peine, » — il est difficile, par parenthèse, de comprendre comment cela peut revenir au môme, — 5 que le plaisir en comparaison est comme rien ; et c'est là

■ la vraie, la seule raison ftho true and sole reason), mais « parfaitement suffisante, pour en faire un sujet de cLà- « timent '. «

Le f-acriBce définitif, loin de constituer la ■vertu, constitue donc essentiellement le vice. Et Bentham, pour le prouver, invoque ici les règles de l'économie politique : « Le sacri- « fice de l'intérêt se présente, en abstraction, comme quel- « que chose de grand et de vertueux , parce qu'il est « convenu que le plaisir qu'un homme rejette loin de lui est «nécessairement recueilli par un autre... Mais, dans « l'échange du bonheur comme de la richesse, la grande

• question est de faire que la production s'accroisse par la

• circulation. Il n'est donc pas plus convenable, en écono- « mie morale, de faire du uésinléressement une vertu, que « de faire en économie politique un mérite de la dépense, n Non-seulement Beotham rejette le sacrifice, mais il finit par s'en indigner, comme un écouomiste s'indigne des consommations improductives ; s Le désintéressement peut se trouver « dans les hommes légers et insouciants ; mais un homme « désintéressé avec réflexion, c'est ce qui, heureusement, est « rare. Slontrez-moi l'homme qui rejette plus d'éléments do « félicité qu'il n'en crée, et je vous montrerai un sot et un « prodigue. Montrez-moi l'homme qui se prive d'une plus « grande somme de bien qu'il n'en communique k, autrui, « et je vous montrerai un homme qui ignore jusqu'aux pre- « miers éléments de l'arithmétique morale *. »

Comme on voit, un sacrifice définitif est une prodigalité au même titre que le crime : l'homme désintéressé et le vicieux se touchent^ de bien près ; la seule différence, c'est que le vicieux sacrifie les autres à soi, et l'homme désintéressé, soi aux autres. Le premier est bien plus logique que iesecond,et si, par une hypothèse difficile d'ailleurs à réaliser, il résultaituae somme de bonheur égale dans les deux cas, celui qui sacrifie les autres pourrait bien être plus digne d'approbation que celui qui, par étourderie et prodigalité , se sacrifie lui-même. Abranam et Jephté doivent

1. JVinc. ofmor., II, it. — Paasase rapprimâ par Dumoot de Genë*e.

S. Dconl., I, 199. — Cf. Dnœ.de C:u., I, 29.— Princ. ofmor.,eb.lï.

plaire beaucoup plus aux partisans de l'utilité que les Décïus et les Curtius. Si le dévouement devenait trop fréquent, l'existence sociale serait menacée : t La continuation do

l'exisleuce elle-même dépend du principe de la persun- -

1 nalité. Si Adam s'était plus soucié du bonheur d'Eve que « du sien propre , Satan eût pu s'épargner les frais d'une

< tentation... La mort de tous deux eût mis une prompte « conclusion à l'histoire de l'homme '. »

D'ailleurs, ne nous y trompons pas, ceux qui sacrifient leur plaisir, leur intérêt, leur bonheur ne font point une réelle exception à l'universel mobile de l'utilité et ne peuvent fournir une objection à ce principe. D'après Bentham, le sacrifice est un mal, et nul ne peut vouloir le mal pour le mal, mais en vue d'un plaisir ; le sacrifice, en tant qu'il est désiré et voulu, représente donc un plaisir, et ceux qui se sacrifient cherchent encore, comme tous les hommes, le plaisir ; seulement, par une étrange bizarrerie, ils trouvent précisément ce plaisir à se dépouiller de tons les plaisirs ordinaires. Le sacrifice est encore un calcul , mais un

* calcul erroné ■ ; c'est un acte de folle prodigalité , non de désintéressement véritable : i Lorsque l'homme fait ie ( sacrifice de son bonheur au bonheur des autres , ce no « peut être que dans un intérêt d'économie ; car si, de ma-

• nière ou d'autre, il ne retirait plus de plaisir du sacrifice,

■ il ne le ferait pas, il ne pourrait pas le faire ^. >

En face de la doctrine qui, en préchant le désintéressement, prêche l'imprudence et la prodigalité, Bentham relève et défend l'intérêt bien entendu. Rien de plus caractéristique que la pa^ suivante : << La déontologie ne professe aucun mépris pour cet égoïsme qu'invoque le vice

■ lui-même. Elle abandonne tous les points qui ne peuvent

■ pas être démontrés avantageux à l'individu. Elle consent « même à faire abstraction du code du législateur et des « dogmes du prêtre. » — Ici, Bentham va bien plus loin qu'Helvétius, d'après lequelte législateur était seul capable d'accomplir la fusion entre la vertu sociale et l'intérêt*. —

< Elle admet comme convenu qu'ils no s'opposent point ■r h son influence; que ni la législation ni la religion ne « sont hostiles à la morale , et elle veut que la morale ne

■ soit pas opposée au bonheur. • Par la seule force des

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