DE LA SANCTION MORALE
ginal ou la copie* -<« Impuissance dernière à faire provenir d'une souffrance ou aune jouissance extérieure le sentiment intime de Ift responsabilité.
n. — Que les utilitaires^ alors même qu'ils parviendraient à expliquer par l'association des idées le sentimenlf de la responsabilité^ 1 effaceraient par cela même. — Peut-on se croire réellement responsable si Ton ne se croit pas la cause réelle de ses actes. — Ce qui constitue la responsabilité. — Commeut Spinoza oi; Helvétius eussent répondu à cette question : Y a-t-il une sawÀion ah^ohi^f — Hésitation des utilitaires modernes.
L'agent moral peut-il posséder, dans la morale anglaisecontemporaine, ce que le vulgaire appelle le sentiment de la respansabilité morale f — En d'autres termes, si je suis un être nécessairement poussé par les désirs et les intérêts, puis-je néanmoins avoir la conscience, après l'accomplissement de certains actes , que j'ai moralement méritéou démérité f
Stuart Mill l'affirme avec les utilitaires modernes, et il entreprend de faire la genèse empirique du sentiment de^ la responsabilité.
I. — Gomme toujours, Stuart Mill fait appel à l'association des idées. Le sentiment de la responsabilité morale, au lieu de venir du plus profond de nous-mêmes, est comme tous les autres emprunté au dehors. En général, tout l'efiFort de Taualyse actuelle en Angleterre tend à faire des sentiments une sorte d'emprunt fatal au monde exté- .. rieur. Dans les systèmes idéalistes, c'est la volonté, la pensée humaine qui impose aux objets leur signification mo-^ raie; c'est elle qui, par exemple^ semble dire à la peine : Sois ma peine, sois la réparation extérieure de mon démérite intérieur ; c'est elle qui semble dire à la joie : Sois ma joie, ma récompense, sois le complément naturel de mon mérite intérieur; c'est enfin la pensée, la volonté humaine ui donne un sens au monde visible et en fait le symbolo e ridéale moralité. Au contraire, d'après l'école expérimentale et utilitaire, c'est le monde sensible qui crée en nous tous nos sentiments et toutes nos pensées, qui donne un sens à nos associations d'idées, qui provoque et explique tout en nous, et si nous voulons nous rendre raison de nous-mêmes, c'est hors de nous, c'est dans le monde extérieur qu'il faut chercher cette raison. Qu'est-ce donc qui' correspond au dehors de nous à la responsabilité inté-^ rieure ? — Le châtiment. Voilà le principe qu'invoqueront! les utiUtaires anglais.
34e LA MORALE ANGLAISE CONTEMPORAINE
■ Besponsabilité , dit Stuart Mill , signifie châtiment. ■ Nous faisons tel acte, nous somtaes punis ; nous le faisons d& nouveau, nouveau cb&timent; le châtiment, conséquence nuisible de l'acte, finit alors par se lier à l'acte luimême dans notre pensée, comme il s'y lie dans la réalité : cet acte • s'engjage dans des associations qui le rendent ■ pénible en soi >. Le lien réel qui attache le châtiment à l'acte vient-il à se briser, le lien intellectuel subsistera néanmoins; nous redouterons les conséquences d'un acte « lors même que, dans un cas particulier, H n'y aurait « aucune conséquence pénible à redouter. » Celui qui a eu de la peine h économiser pour devenir riche ne pread-il pas la dépense on aversion, même lorsque sa richesse n'en a plus rien à craindre? « 11 se développe ainsi une détestation H désintéressée du mal... Une association inséparable s'est « créée entre les idées de mal et de punition, directement « et sans l'interventioii d'une autre idée. Gela sufifit plei- « nement pour que les sentiments spontanés de l'humanité « considèrent le châtiment et le méchant comme faits Fun « pour l'autre, comme liés naturellement, indépendamment « de toute conséquence *. »
Telle est la genèse du sentiment de la responsabilité. Stuart 'Hill y assimile, sans justifier suMsammenl cette confusion volontaire, deux sentiments bien dissemblables pour la plupart des moralistes : Vaversion sensible pour les conséçuences d'un acte, et la responsabililé morale de soi envers soi, produite par Vintenlton qui a dicté l'acte. Que j'éprouve, par exemple, de l'aversion pour la dépense, je considère toujours soit l'argent que je donne et que je regrette, soit les suites de la dépense que je redoute involontairement, jamais l'intention même de dépenser. Je hais les conséquences de la dépense, Je ne me hais pas moi-même pour dépenser ; je crains la dépense, je ne crains pas de demé riter en dépensant. — Si vous le niez, c'est peut-être que, sans le savoir, vous attachez à l'idée même de dépense ou d'épargne quelque 4dée morale, par exemple lorsque vous amassez un patrimoine pour vos enfants ou simplement un capital pour vos vieux jours.
L'exemple de l'avare fournit & l'école anglaise contempniMiiir, comme nous l'avons vu dans notre histoire, un tic sL's .irguments les plus chers ; on le cite h propos de tout. Si l'homme aime la- vertu d'un amour désintéressé,
t. Phil. de Bam , tr. Cizelles, p. 5S9, 5G8.
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c'est comme l'avare aiiqe un monceau de pièces d'or ; si l'homme croit au devoir, à la justice, à la pureté, c'est comme l'avare respecte et adore ses richesses ; si l'homme enfin attend un châtiment, c'est comme l'avare s'imagine qu'une dépense va le ruiner. Dans tout cela, un kantien verrait toujours la même confusion entre l'acte, ou plutôt l'iniention qui a dicté l'acte , et les conséquences de cet acte. Lorsque j'aime un tas d'or, j'aime quelque chose d'extérieur à moi; lorsque j'aime la vertu, je n'aime pas seulement les conséquences extérieures de l'acte vertueux , mais bien l'acte lui-même, l'intention vertueuse : essayer de montrer empiriauement comment mon amour de la vertu est remonté des conséquences de l'acte à Tintention qui l'a produit, voilà ce qu'il faudrait faire; mais l'exemple de l'avare ne prouve pas assez à cet égard. La vertu et la moralité ne ressemblent guère à une pièce de monnaie ni à rien de tel ; elles n'ont aucune forme exté-> rieure, elles ne sont point toutes faites hors de moi; c'est moi qui les fais ou crois les faire, c'est moi qui leur impose une forme, c'est moi qui prétends les marquer à l'effigie de ma volonté ; et si je les trouve belles, si je les aime, si je les juge méritantes, c'est moi, au fond, c'est ma volonté, c'est ma moralité que je crois aimer en elles et qui me paraît mériter en elles.
Etablissez tous les liens d'association possibles entre une pièce d'or, entre une chose quelconque et le plaisir ou la. peine sensible qu'elle me procure; fondez en quelque sorte l'idée de ce à quoi l'or est utile avec l'idée même de l'or ; éloignez, rapprochez, mêlez de toutes manières deux idées extérieures à moi, soit celles de la richesse et de ses conséquences, soit celles de toute action en général et de ses conséquences : vous n'aurez pas encore obtenu l'tntention intérieure et morale qui constitue pour le plus grand nombre des moralistes la vertu de l'action, vous n'aurez pas obtenu Vobliaation intérieure et morale qui constitue à leurs yeux le devoir, vous n'aurez pas obtenu le mérite ou le démérite moral oui constitue la responsabilité. Il y a donc une chose dont 1 école anglaise n'a pas assez fait la genèse : c'est Yintention bonne. Nous éprouvons, en fait, un sentiment qui semble dépasser votre système : c'est le sentiment de la bonne intention, de la bonne volonté. Ce sentiment peut être le produit d'une illusion, mais enfin il existe; u constitue le fond de notre idée de vertu, de mérite; on peut le repousser, mais il faut l'expliquer.
346 U HORAIB ANGLAISE CONTEUPOBAINB
Au reste, nous pourrions nous-môme pousser plus loin raiialy?c [isycliologique commencée par Stuart Miu.
Si nous .sujinosons l'avarice arrivée à un véritable degré de manie cl d'obsession perpétuelle, nous pourrons supposer aussi que l'avare se reproche jusqu'à l'intention niéme de la dépense, qu'il ait des remords, qu'il dit ecSn le senfiniciit d'une sorte de démérite quand il a dépensé et de mérite quand il a gardé son argent. Ici l'avarice devient une monomanie s'emparant de lame entière. L'école anglaise suppose que la vertu acquiert une force encore plus gninde, appuyée qu'elle est sur toutes les sanctions sociales. Ainsi comjiiise, cette hypothèse peut encore se défendre psychologiquement : comment prouver que la vertu n'est pas une surle de manie? Seulement ce qu^n peut soutenir, c'est que celte manie n'a rien d'obligatoire ni au fond de mériloire , et qu'il n'est peut-être pas prudent de nous donner la conscience de sa véritable origine,
L'analyse de la responsabilité, dans Stuart Mill, n'est IpoinI poi'lt'e jusqu'à cette extrémité psychologique que nous venons d'indiquer; aussi semble-t-elle par trop insuffisante. — » Hesponsabiiité, a dit Stuart Mil^ signine ch&« a liment. » Mais on pourrait lui refuser le droit de prononcer re mot de châtiment qui, en son sens propre, implique pm'i.ii'nieni l'idée de responsabilité qu'on veut lui faire ex]ilii]Hri-. S,(ns responsabilité, point de ckâliment propreiiii>iil (lil, mais des consèqtwnces pénibles, des associations [u''iiiliif'>-. *! iil acte estattachée telle souffrance, et je crains L'ellf NiudVjiin' : voilà la responsabilité; au fond, cette resiiuiisaliilitL' Hi'st autre chose qu'une crainte plus ou moins ruisiiiitiiv l't nue attente plus ou moins jusiiifée; le mérite, coiiiiiii' le (lil Stuart Mill lui-même, est Tu aversion u pour un ;iiti', la » dcteslation » d'un acte. Détester ou craindre, r-st-cc donc nuTiter? Stuart Mill ne l'a pas assez prouvé. 11 simuIiIl! (jiir le vrai mérite, s'il existe, n est pas simplement de la iirudL'iici!, et le démérite du courage.
1! y a lin défaut commun â tous les essais de genèse onli'iiii'^ ['■"' ï^tuart Mill : c'est de trop ramener les senti* uicnts niuranx; à des affections passives; il ne voit point aspe/. en eux et en nous la part d'activité intérieure qu'à lorl ou ;ï ivti^nn nous nous attribuons; responsabilité, en 'souune, r'vs\ pour lui passivité. Au lieu de ce sentiment '., sî [K Tsonnel, il ne montre à l'homme qu'un com- H uu moins complexe de craintes et de désirs, de
peines et de plaisirs. S'attribuer à soi-môme un acte, se. juger soi-même dans cet acte , avoir la conscience intérieure (vraie ou illusoire) de mériter et de démériter, tout cela pour lui est encore souffrir et pàtir. Il n'explique pas assez le sentiment de notre activité personnelle au momsi apparente.
Les plus récents représentants de l'Ecole anglaise sem-f blent avoir senti ce défaut et Favoir voulu réparer. Ils tendent, avec M. Bain, à rétablir dans les phénomènes du corps et de l'esprit la part d'une certaine activité, d'une certaine énergie individuelle , trop oubliée par leurs prédécesseurs. Cette idée d'activité, M. Bain l'introduit dans le débat qui nous occupe, et il modiOe ainsi d'un façon originale la genèse du sentiment de responsabilité proposée par Stuart Mill. — L'autorité extérieure me commande tel acte ; nonseulement mon activité intérieure obéit à ce commandement, mais encore elle s'efforce de l'imiter, de le reproduire, de prolonger en elle-même l'autorité qui existe au dehors d'elle : « la conscience est une imitation en nous du « gouvernement hors de nous. » D'abord rigoureusement fidèle, cette imitation ne tarde pas à devenir plus libre; non-seulement nous nous donnons et nous nous imposons à nous-mêmes les ordres oui nous sont donnés, mais encore nous en venons à moaifier peu à peu ces ordres, jusqu'à paraître parfois tirer de nous-mêmes notre propre loi. « Ainsi l'étudiant arrive à croire ou à ne pas croire ses pro- « fesseurs sur l'évidence de sa propre découverte U »
D'après cette théorie l'autorité extérieure, avec ses peines et ses récompenses , ne serait pour ainsi dire que le professeur de* notre responsabilité : elle ne la produirait pas directement et passivement, elle agirait sur nous indirectement et comme à travers notre activité : ainsi le modèle engendre l'imitation de Tartiste.
Tel est l'effort de M. Bain pour introduire une sorte d'actî- i vite dans la théorie utilitaire et nécessilaire. Malgré la part de vérité que contiennent ces analyses, les moralistes de récole kantienne ne se tiendront assurément point pour satisfaits. Ils demanderont à M, Bain ce qu'il entend au juste par cette a imitation du gouvernement hors de nous » qui mettrait en nous la conscience et la responsabilité. -^ Imiter, diront-ils, c'est encore refaire et, en une certaine mesure, créer : il n'existe point dans Tart, il n'existe point
1. EmoL and vril p. S88« — Voir plus haut le chapitre sur M. Dàin.
dans la vie de peproduction pure et simple; reproduction, c'est toujours, jusqu'à un certain point, production. Si Is conscience et le mérite sont des imitations, elles ne semblent pas identiques h ces imitations vulgaires auxquelles on voudrait les assimiler. Ce sont des, imitations vivantes ,et, sous ce rapport, plus admirables que leur modèle même : toutes ces forces extérieures et diverses, dont la multitude m'entoure et m'entrave, se sont d'après M. Bain organisées au dedans de moi, soumises à mon unité intérieure , identifiées avec ma vie personnelle : au moindre Rppel parti du fond de mon être, elles se lèvent, obstacles dressés contre moi-même , et je vois apparaître, ■vivantes en moi, les peines mêmes ou les récompenses qui au dehors me menaçaient ou m'attiraient. — Organiser ainsi ce qui est en désordre, ramener à l'unité ce qui est divers, donner la vie à ce qui n'était qu'un mécanisme, est-ce imitation pure? Tandis qu'imiter c'est le plus souvent effacer, ternir, enlever l'unité et la force, là, au contraire c'est la donner. Si le sentiment moral imite la sensation de peine ou de plaisir, c'est en lui communiquant un je ne sais quoi qu'elle ne possédait pas; si la conscience el la responsabilité imitent le châtiment, c'est en le transformant. Mais alors on peut se demander d'où vient cet élément nouveau dont 1 introduction ôte aux sentiments de l'àme l'aspect d'une simple reproduction, La conscience et la rCFponsabilité, qu'on les appelle du nom d'imitation ou de tout autre, n'en paraissent pas moins des œuvres originales ; elles semblent porter la marque d'une sorte de génie créateur; et génie, ici, n'est-ce point moralité? M. Bain n'a pas donné sur ces points des explications suffisantes et il doit avouer que le champ reste encore ouvert aux deus hypothèses opposées.
Les moralistes a priori pourront lui faire encore une se- ■ conde objection. Non seulement la conscience est plus qu'une simple imitation, mais, même au point de vue empu'ique, elle apparaît comme toute différente. On me commande tel acte, je me le commande : « imitation «, dit M. Bain. Mais y a-t-il là, en définitive, aucun des caractères de l'imitation? L'acte que j'accomplis, loin d'élre la reproduction du vôtre, ne semble pas du même genre. Est-ce que, lorsqu'on me frappe, je me frappe moi-même par imitation? ,Je vois quelqu'un frapper; je 1 imite, soit, mais en frappant autrui. A vrai dire, ce n'est pas l'acte môme de me frapper ue j'imile ; derrière ce fait je cherche la volonté qui l'exé-
cute, rintentîon de frapper; c'est celte intention que je pour-* rais imiter, et je ne pourrai l'imiter qu'en frappant autrui ; quant à me frapper moi-même, nul mstinct ne m'y porte, tous mes instincts m'en empêchent. Ainsi pour la conscience ot la responsabilité : vous me ch&tiez, c'est-à-dire que vous faites suivre tel acte d'une certaine peine; la seule imitation possible de ce châtiment sera pour moi de vous le faire suoir. Vous me commandez tel acte, je vous le commanderai, voilà tout. Ma conduite sera alors un « fac siniile » de la vôtre, et vous n'y pourrez trouver rien à blâmer.
Par cela même que M. Bain essaie d'introduire dansi la genèse de la conscience et de la responsabilité l'idée d'imitation, il y introduit une certaine notion d'activité; or l'activité n'est pas un instrument docile entre les mains des psychologues anglais. A peine entrée comme élément constitutif dans la conscience, elle tend à s'y faire la plus large place. On veut lui donner un rôle secondaire , là / réduire au rang d'imitatrice et de sujette; mais ici, loin d'être une aide, elle est plutôt une aifBculté de plus, etl'idée d'imitation semble se retourner contre ceux qui voulaient s'en servir. Imitation de l'autorité extérieure, en effet, c'est résistance contre cette autorité même; imiter la force physique, c'est la combattre et la vaincre. L'arbre; n'imite pas le vent lorsqu'il plie, et céder n'est pas imiter;. il l'imite bien plutôt lorsque, rassemblant toute sa vigueur, il lutte contre la force des vents. De même l'homme vraiment imitateur n'est pas celui qui se courbe devant le châtiment ; c'est celui qui le brave. A vrai dire, a l'autorité extérieure » à laquelle M. Bain voulait emprunter la, conscience et le mérite n'existe qu'à condition que je l'accepte et que, par là, je la crée, vous pouvez avoir assez de
force pour me châtier; mais votre force est impuissante à me faire accepter ce châtiment. Ce n'est pas ma conscience qui semble un emprunt à l'autorité extérieure, comme le veut M. Bain; c'est cette autorité qui précisément semble un emprunt à ma conscience. Si l'enfant se sent coupable après avoir accompli tel acte défendu par
fai
... rail
qu 11 a pour eux a établi en lui cette autorité même, c'est
ait morale
ses parents, ce n'est pas que leur autorité lui ait 1 tout à coup une conscience; c'est que l'affection mor quMl a pour eux a établi en lui cette autorité même, c'^^. qu il s'est commandé d'obéir à ses parents. Alors les ordres qu'on lui donne ne sont que la traduction et limitation de l'ordre qu'il s'est donné d'obéir. Sa
conscienco et son cœur sont en quelque sorte les modèles, loin (i'étre la coiiie; c'est d'après eux qu'il façooDe ses actions. L'autorité extérieure a sou principe dans nos ]iiopi-es sentiments moraux, et à certains égards elliî n'est que le n fac-similé « de notre propre autorité. Telle est l'interprétation que les moralistes o priori pourront donner des faits invoqués par M. Bain. Les eiforts de la psychologie aussi bien que de la morale anglaise semblent fiina arriver devant celte difficulté suprême : faire accepter ïe châtiment. L'échafaud ne sera jamais le crime, La victime ne deviendra jamais à ses propres yeux le coupable. Il faut que, moi aussi, je me chilie moi-même pour que le châtiment soit efficace; mais pour cela il faut que, avant tout« idée de peine physique , de souffrance physique , avant toute idée venant du dehors, avant tout désir ou toute crainte sensible, j'aie au fond de moi-même la notion d'un idéal intérieur et d'une beauté morale. D'une peine inQigée, il n'eslpas si facile de faire sortir l'idée d'une peine méritée. Du monde extérieur, des objets sensibles, vous pouvez tirer toutes les souffrances et toutes les voluptés que vous voudrez ; vous pouvez me combler de ces voluptés et m'accabler de ces souffrances : ferez-vous que je croie les mériter ? Le mérite ne s'emprunte pas à la récompense et ne se détache pas d'elle ; il se l'attache. Pour que je ne repousse ^as la peine il faut que j'aille au-devant. Cette acceptation du châtiment dépasse l'imitation ou la résignation passive : ■elle suppose une certaine part de la pensée et de la volonté personnelles, que Sluart Mill et M. Bain n'ont point ' asse/ reconnue. Sans doute le sentiment vulgaire du libre arbitre que nous associons à l'idéal suivi ou méconnu par nous peut être illusoire; mais, s'il n'y a pas dans notre ■volonté toute l'indépeudance que nous croyons y voir, il y a du moins dans la pensée du mérite et do la beauté morale une conception supérieure, un idéal irréductible à la simple imitation.
IL — On le voit, le sentiment de la responsabilité, que nous possédons en fait, n'a pas encore été suffisamment expliiiué par l'école anglaise. Du reste, elle n'a pas dit sur ce point son dernier mot, et on pourrait trouver un jeu de mécanisme intellectuel plus propre que 1' « association -""S idées » et • l'imilation •> à rendre compte de cette illunaturelle, si c'en est une. Mais, quand même on aurait que eo psychologiâ le sentiment de la responsabilité
(ce qu'après tout nous croyons possible), il reste toujours, à savoir si l'école anglaise pourrait l'invoquer en morale e^ y trouver un point d'appui.
• La doctrine anglaise» nô justiQant le sentiment de res-^ ponsabilité que par une association, rend nécessairement, consciente cette association ; elle la détruit donc^ suivant la< loi que nous avons établie plus haut. La genèse empirique du sentiment de responsabilité, une fois bien connue de tous, suffirait ainsi à supprimer plus ou moins chez tous ce sentiment même. C'est là un nouvel exemple de cette influence dissolvante exercée par la doctrine anglaise sur les notions mêmes qu'elle assemble et associe. — Je crois Btre responsable, soit; mais le suis^-je réellement? Si votre théorie ip'apprend qu'en réalité je ne le suis pas, je ne croirai plus l'être. Vérité bien simple, bien naïve même, et pourtant vérité trop méconnue par les utilitaires dans toutes les parties de leur système.
. Laissons donc là les sentiments, les associations d'idées^ les apparences subjectives, et demandons-nous ce que de*i vient, dans la théorie anglaise, la réalité objective de la responsabilité.
- Four traiter cette question morale, il nous faut écarter toute question de faits extérieurs, de lois, de coutumes, de croyance ; il faut nous placer ainsi jusqu'à nouvel ordre au-de$sus de la société, et négliger le problème de l'impu-j tabilité sociale. — Alors même que je serais seul au monde,^ q[u'il n'y aurait ni êtres semblables à moi ni être supé-; rieur à moi, aurais-je encore le droit de me dire, après! avoir accompli un acte conforme ou non à ma dignité per*; sonnelle : *— Je suis responsable de cet acte à mes yeux ;i j'ai mérité ou démérité devant moi-même en l'accomplis-l sant?
La question étant ainsi posée et dégagée de toute causé^ d'erreur, de tout prétexte à ces faux fuyants dont la dialectique anglaise est si riche, il n'y a pour elle qu'une réponse à faire : Non, ;,
. Interrogez les partisans de Kant, ils vous répondront : \ On n'est réellement responsable que si l'on est réellement I cause ;^e ne mérite ou je ne démérite c^ue pour ce çue j'ai fait moi-même, non pour ce que les désirs et les intérêts . ont fait en moi. Et si les intérêts sont tout, ma responsabilité* n'est rien. Etre responsable, ce serait embrasser par la ' conscience toute la série d'actes, qu'on aurait fait sortir de soi et les ramener de nouveau. à soi; ce jserait dire : — Ce
OUYAU. ' 23
î^ 4 UL IWriLlLE ANGIAISE CONTEMPORAINE
fciT*: mis iirif*5^ lictiîs ou mam-aiSjje les accepte comme !!*• r.-^^ iiTiTttf i^ :iir t:».i!u les faire, je veux encore les avoir il- ->: ^>f ^Pt^^o: nie rerônn:û:re en eux. Et tout ce qui, en ^u-v X *<;: Tafc^ ii»:ii. je ie re;eîte, j'en rejette la responsable ;.' ic ^ ix rtcvvoe à d'autres le mérite ou le démérite. — Vî..s^ 7» '- * • ->' ^->* vraiment cause de ses actes, il fau- ^•^i t'^ ..:k"^. Là nê.^ssilé universelle et absolue est ^'^^^^^•'^•^l fci'r:!: uv qui réduit toutes choses au rang d'effet, -"^ :.- :ikr--; à toute chose et à tout être de s'atlribuer ^•ta Jl:::>v:v-ui^":î; et de repondre de rien, La liberté, au con- ^^^■^^^ r^x^rrô^t s<>ule arrêter devant le moi toute la série de v^ti j><s ei d>:!.^:s extérieurs à lui, de motifs et de mobiles v^-:i: JL^l^e::; ài :eruiiuer son action sans qu'il agît lui-même; ^^-e hu ivrtntîtrail de produire réellement un acte quil V^'^^a:; a: ;vler sien, de tirer enfln de lui-même quelque c^: c><* qu'où ne put trouver hors de lui. « Dignité de la ci.:sil.ie », comme dis^iit Pasail, ou, mieux encore, « diîk': ;e vie U aivrté morale », telle semble donc être la défia..uoa de U res»^>ons:\bilité qui répond le mieux à l'idée que tîo;:s nous en faisons. A ce point de vue, mériter, ce serait èlrx» di^ue de soi, ce serait en quelque sorte mériter de soi. îr.vic^ivndamment de ces plaisirs et de ces peines auxqvv^\U^ les uùataires empruntent le sentiment au mérite et ilu do:i\ori;e,uous crovons posséder un mérite intrinsèque, jvtrtauoiuenl degtigé âe toute conséquence sensible; nous crvnons mériter" pcirce que nous voulons^ non parce que Uvh{s sV«. f/x^iis. Le mérite, la responsabilité serait ainsi un ïni>iv>rt ae moi à moi, de ma liberté à ma liberté ; et aucun TuMvri de moi aux choses ou des choses entre elles, aucune f;:iùV.te duUeivts, aucune fatalité de sensations ne pourrait ù prvHiuirt> ou la remplacer. Si « Timitation » ne suffit pas à e\ tiquer le sentiment du mérite et de la responsabilité, <W que nous nous figurons le mérité comme une sorte Uo crwtliou. L^èltv méritant et responsable nous semble, ^is^us le i:ï*and sens du mot, un poète; chacune de ses *v UvMts nous cn>vons qu'il la fait véritablement, qu'il la \4xv* s;*uK< sa volonté, cette action ne pourrait être : la na-
L->ow»< • la vt^io rtv^pons^ibilite serait la liberté même se mt dans son ^^assé et ramenant à soi comme à unique toutes les actions qui ont rayonné d'elle. ^rilo serait une forme supérieure que créerait
et' se donnerait à elle-même la liberté. Les moralistes an-j ^ais peuvent trouver ces idées plus mystiques que scien-^ tific[ues; nous comprenons quils les rejettent comme irréalisables; seulement ils ne devraient pas garder le mot de responsabilité en abandonnant la cnose. Le mérite réel, la responsabilité réelle, Técole anglaise sent bieuj qu'elle ne peut y atteindre, et pourtant elle n'ose y reaoncer tout à fait : elle invoque, comme toujours, une responsabilité illusoire, un mérite illusoire, reposant sur une association d'idées subjective et sur une fausse croyance. Aussi Stuart Mill flnit-il par reconnaître que la responsabilité utilitaire est toute physique, nullement inorale, c'està-dire qu'au fond il n'y a pas de responsabilité réelle. « De « quelque nom qu'on appelle cette croyance (à la responsa- . a bilité), elle ne repose pas sur une théorie quelconque de <i la spontanéité de la volition. Le châtiment du péché , <c dans un autre monde, est un article de foi absolu pour <i les Turcs fatalistes et pour les chrétiens déclarés , qui « non-seulement sont necessitaires , mais croient que la « majorité des hommes sont prédestinés par Dieu, de toute « éternité, au péché et au châtiment de leur péché. Ce n'est « donc pas la croyance à notre imputabilité future qui ré- M clame ou présuppose l'hypothèse du libre arbitre; &est la ' 41 croyance que nous sommes moralement obligés à rendre « compte; que nous sommes imputables a juste titre ^ »
S'il n'y a pas de réelle responsabilité, Stuart Mill aurait • dû le dire sans chercher , selon son habitude , de porte échappatoire ; il ne faut pas ici parler de croyance ni . id'association, il ne faut pas appeler à son aide les préjugés mômes qu'on veut détruire, il ne faut pas se déguiser h soi-même la vérité simple et franche.
Sur la question de la sanction^ nous n'aurions trouvé nulle hésitation de ce genre cliez Spinoza, Helvétius ou «d'Holbach. Ils eussent compris et ouvertement accepté l'impossibilité de fonder une sanction véritable, une responsabilité réelle. — La nature, nous auraient-ils dit, n'a ^ pas besoin d'être corrigée par votre sanction morale ; au fond, ce qui est est bien, par cela seul qu'il est. Tel homme injuste est heureux : qu'importe ? Défendez- vous contre lui si vous pouvez. Son injustice même est l'effet des lois éternelles de la nature. Injustice humaine, c'est, dans la nature, harmonie et justice.