‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 123 sur 138 · CHAPITRE U · texte numérisé non relu

CHAPITRE U

Comment les rapports sociaux entre des êtres moralement irresponsables peuvent eugendrer, d'après les utilitaires, une responsabilité relative : la responsabilité sociale.

I. — Première fin qui, d'après Stuart Mill, justifie le châtiment légal : le profU du coupable, — Théorie de Platon reproduite par les utilitaires. — Le coupable jugeant avec la balance de Bentham le Î profit qu'il doit retirer du châtiment — Le châtiment donnant à 'homme, d'après les utilitaires, l'amour du bien, la liberté, la perfection. — Que la seule perfection de l'homme, pour tout utilitaire consé(}uent et exclusif, c'est de suivre son intérêt. — Difficulté de légitimer la sanction par le profit qu'en retire l'individu.

n. — Seconde fin qui jastifie la sanction : Vintèrét social. — La sanction ainsi conçue est^Ile efficace. — Serait-il plus efficace, au point de vue de l'intérêt social , de punir des fous ou des innocents aue des coupables. — Où se trouve, dans cette question, la vraie oifficulté. ^ La question de l'efficacité se confondant avec celle de la légitimité. — L'utilitaire peut-il trouver juste la punition que lai inflige la société? — Réponse de Stuart Mill. — Le « fatalisme

- modifié » de Stuart Mill peut-il donner à l'homme le sentiment que la punition est juste? — Discussion avec Stuart Mill. — Que la cramte d'une peme supposée injuste n'est pas un mobile d'action suffisant. — Quels sont les vrais mobiles d'action? — Le principe

Sue Stuart Mill donne pour fondement à la justice, — œil pour œil, ent pour dent, — invoqué par le coupable même contre la société. Que la sanction vraiment efficace est la sanction qui apparaît comme légitime. — Que la vraie sanction, s'il y en a une, est celle qu'on accepte; et que celle qu'on accepte le mieux est celle qu'on s'inflige soi-même. — De la sanction idéale dans la société.

La doctrine anglaise contemporaine n'admet pas de sanction véritablement morale ; mais ne pôurra-t-elle avoir une sanction légale et sociale ? Tel individu donné est .

irresponsable; tous les autres individus sont irresponsables aussi ; mais les rapports sociaux de toules ces irresponsabilités ne pourraient-ils produire une responsabilité relative, un mérite ou un démérite relatifs, suffisants toutefois pour justifier et légitimer les peines sociales?

Être responsable, d'après 1 étyraologie du mot ', c'est se I porter garant de soi-même, c'est présenter son oorps \ comme caution de sa volonté. De volonté libre, il n'y en a point ; mais le corps, sa caution, subsiste. La cause première et vraiment eEQcace de toutes nos actions est 'insaisissable; mais la cause prochaine et occasionnelle de ces actions, le corps, peut être saisie etfrappée. La sanction de nos pères coupait la' langue qui avait blasphémé ou la main qui s'était ensanglantée; pourtant ni la main ni la langue n'étaient les vrais coupables. Ainsi fera la sanction utilitaire; seulement, au lieu d'agir sur une partie de l'homme, elle frappera l'homme tout entier. De là une imputabilité purement physique et mécanique, de même que le dérangement d une montre est imputable à telle roue ou à tel ressort : pour rétablir l'équilibre, on agira sur la partie dérangée , qui deviendra alors le vrai point d'application de la force sociale ou, en langage vulgaire, la volonté responsable devant la société.

Ainsi entendue, la sanction légale reste assurément pos- ■ sible dans le système utilitaire ; reste à savoir si elle offre 1er deux caractères essentiels de toute bonne sanction : la légitimité et l'efEcacité. Le débat va recommencer ici plus vif que jamais entre les empiristes et les rationalistes écoutons successivement ces parties adverses, sans nous dissimuler qu'il y a de grandes difficultés de paf t et d'autre, et pour signaler tout au moins à certains utilitaires les desi' derata de leur système.

I. — Une première fin, d'après Stuart Mill, iusUfie l'emploi du châtiment par la société : c'est « le profit qu'en retire I^ coupable lui-même ». — Mais cette première justificiiliou est évidemment insuffisante. Si, pour légitimer 1& douleur qu'on me cause en me punissant, il suffisait que j'en retirasse du profit, pourquoi cela ne suffirait-il pas aussi pour légitimer la douleur que j'ai causée aux autres? La vraie question est celle-ci : en me punissant sans que je gois réoUeinent responsable, m'apparaîtrez-vous comme

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RESPONSABILITÉ SOCIALB 359

réellement injuste, et ma raison repoussera-t-eiie votre | sanction alors même que je serais forcé de la subir? — ' Nullement , dit Stuart Mill. « Punir l'homme pour son 1 « propre bien , pourvu que celui qui inflige la peine ait • « un titre à se faire juge , n'est pas plus mjuste que de « lui faire prendre un remède *. » C'est la théorie de Platon : le mal est une maladie, le législateur un médecin, la peine un remède. « Faire du bien à une personne» M continue Stuart Mill, ce ne peut être lui faire du tort. > — Mais quel est ce prétendu bien, ce prétendu profit? Si je suis utilitaire, n'attendez pas que je me contente de mots vagues ; muni de la balance plus ou moins exacte de Bentham , me voilà prêt à supputer et à comparer la peine que vous m'imposez, dix ans de prison par exemple, et le profit que vous m'annoncez. « En contre-balançant,] « dit Stuart Mill, l'influence des tentations présentes ou des «t mauvaises habitudes acquises , la peine rétablira dans « l'esprit cette prépondérance normale de l'amour du bien « que beaucoup de moralistes et de théologiens regardent « comme la vraie définition de la liberté *. » — La « prépondérance normale de l'amour du bien », voilà donc le profit que vous me promettiez ! Et qui vous assure que cette répondérance soit quelque chose de normal f Et qu'appeez-vous \ amour du bien? Qu'est-ce que le bien? — L'utile, direz-vous. — Et qu'est-ce que l'utile? — Ce qui produit le plaisir. — Et qu'est-ce que le plaisir ? D'après vous-même, "e n'en connais et n'en puis désirer d'autre, au fond, que e mien. Vous trouvez pourtant mauvais que je désire mon plaisir, et vous voulez me punir, et vous me parlez d'un autre bien J — Il faut aimer le bien, dites- vous ; mais je l'aime autant, plus que vous peut-être; je l'aime d'un amour plus sincère, plus fidèle, d'un amour si fidèle que, malgré vos eS'orts, vous ne pourrez faire prendre le change à cet amour . et lui faire embrasser 1 ombre au lieu de la réalité. J'aime le bien, vous dis-je; seulement, c'est mon bien. Que faites -vous plus que moi? Vous ajoutez à votre amour une erreur, voilà tout ; vous n'êtes pas bon, vous êtes dupe, et je ne veux pas être dupe : voilà la différence entre nous. Du reste, il est possible que votre bien , à vous , s'accorde avec le bien d'autrui ; le mien s'y oppose et me contraint à léser autrui : c'est un

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