I. stuart Mill. PhiL de Ham.^ p. CC
% PhUos, de Ham.f p. 5G3
360 LA MORALE ANGLAISE C0:^TEMPU[iAllN8
imal pour autrui, mais ce n'est pas un mal pour moi, et je rii'ai nul besoin que le mal très-réel de la sanction vienne dissiper ce mal imaginaire,
Platon, que vous invoquez, avait peut-être le droit de me trouver a malade ", lui qui me comparait avec l'homme idéal, avec l'exemplaire acconipii de la bonté et de la sagesse, et qui ainsi, rapprochant l'homme et sou idée, voyait par où l'un s'écartait cie l'autre. Mais vous, étranger à tout idéalisme, à quel indice reconnaissez- vous que je suis malade? Quelle est ma maladie, si ce n'est la vôtre, si ce n'est celle de tous ces êtres dont vous m'eutourez et qui, comme moi, restent éternellement impuissants à faire sortir de leur volonté la moindre parcelle de désintéressement véritable? De cette maladie votre sanction ne peut me guérir.' Vous me parlez de liberté, de « liberté complète, réelle. « Quoi donc? ne sommes-nous pas tous aussi esclaves, esclaves des motifs, des mobiles, des désirs, des intérêts, de Tinévitable égoïsme? Esclavage pour esclavage, j'aime mieux le mien; il est plus franc. J'ai même des maîtres de moins que vous, à savoir vos illusions, vos préjugés, votre &usse moralité; je suis libre de tout cela, moi ; j'agis par raison réfléchie, vous par sympathie instinctive et par altruisme .aveugle. Vous parlez de a perfection humaine ■, et quel est donc le type parfait de l'homme exclusivement utilitaire? M. Baiu — un utilitaire — se moque des moralistes a priori qui veulent régler la conduite et le caractère des hommes sur un « étalon unique », « comme les Anglais règlent leurs montres sur l'observatoire de Greenwich »; mais n'est-ce pas là que vous en revenez vous-même? Ne parlons donc pas de la « perfection humaine », parlons de ma perfection ; or ma perfection, c'est de suivre mon véritable iuLérêt, vous ne pouvez pas le contester. Ne m'arrachez donc pas la seule perfection compatible avec votre système. Dans votre théorie, nul être agissant d'après des motifs rationnels n'est mauvais en soi et pour soi, nous ne pouvons être mauvais que par rapport à autrui : il est donc absolument impossible de ' légiiiJMr la sanction si l'on ne considère que l'individu : renoncez à me punir, si vous ne voulez me punir que pour mon bien.
Telle est la série de difficultés que soulève sur ce point la
doctrine de l'école anglaise et à laquelle, il faut le dire, eiie
n'a pas fait jusqu'ici de réponse assez complète. En résumé,
',e ç[ue je vous cause des souffrances, vous ne pouvez
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me déclarer malade et souffrant moi-mémei Je suis une cause de mal pour vous, soit; mais vous ne pouvez faire de moi un prétexte à remède et à guérison. Traitez-moi par le fer et par le feu ; mais n^invoquez pas ma santé, et n%ssavez pas de me faire prendre le bourreau pour un médecin. Mou intérêt, dans votre doctrine, n'est et ne sera jamais le châtiment, et le châtiment n'a pas et n'ai^ra jamais pour fin réelle mon intérêt
IL *^ Dans le problème de la sanction comme dans les autres, Stuart Miîl et les utilitaires s'efforcent toujours de déguiser le plus possible la réelle séparation qui existe entre l'intérêt de l'individu et l'intérêt de la société. *-- Pourquoi me mettez- vous à mort? — Pour votre intérêt, nous ont répondu d'abord les utilitaires; ils voudraient identifier, même dans le châtiment, même dans l'acte de répression violente et douloureuse exercée par la société contre l'individu , ces deux « choses si distinctes : mon plaisir, votre plaisir. Mais si cette prétendue identité parait madmissible, comme elle nous a paru en effet, on fera Hlors appel à l'intérêt social , ce qui est, là encore, la suprême ressource des utilitaires.
L'intérêt général étant pris ainsi pour fin, on peut se demander d'abord si la sanction utilitaire, à ce nouveau point de vue, offrira les caractères de l'efficacité et de la légitimité. Examinons donc d'abord si une punition conçue comme ne répondant pas à une faute réellement volontaire sera aussi efficace, chez l'individu puni et chez ceux qui le voient punir, qu'une punition conçue comme répondant à une faute volontaire. .
Cette question de l'efficacité des sanctions sociales est' l'une de celles qui ont soulevé, entre les partisans du fatalisme et ceux de la liberté morale, le plus de discus* •sions et de controverses. Les partisans de la liberté ne. •se sont pas défendus de certaines exagérations qui pouvaient compromettre leur cause, et ils n'ont pas toujours placé la question sur son vrai terrain. On a répété souvent, depuis Aristote, que la menace des peines ou l'attente des récompenses ne sauraient être efficaces auprès d'un être poussé ^r fa fatalité, pas plus qu'elles ne le sont auprès d'une machine . Cette objection roule sur la confusion du matériel et de l*intellectuel r l'homme, selon les déterministes, est une machine qui pense et qui a pour ressorts des idées ;
' chaque idée, par cela seul qu'on la pense, devient luj force ' ; l'idée du chilimeul futur est donc une forw comme toutes les autres, non moins fatale, non moins puissante par cela même, et qui peut contrebalaocer les autres mobiles dans l'esprit de l'homme. Dès lors, le châtiment légal peut rester, dans La théorie anglaise, un moyen d'action efficace pour la société. Qu'on châtie un être nécessité par l'intérêt, comme Test un animal, ou un être ! moralement libre , la souffrance subsiste toujours , et ia ' crainte de la souffrance, et la fuite de cette souffrance.
— Mais, objecte Victor Cousin, si l'on ne châtie le criminel que pour obteuir un effet utile à la société et pour détourner du crime, on obtiendra le même effet en châtiant l'innocent; « car la peme, en frappant Tinnocent, « produirait autant et plus de terreur et serait tout aussi • préventive '. « C'est à peine si une aussi enfantine ubjection a droit h une réponse. Prenons un exemple : on veut produire un grand effet préventif sur l'esprit des incendiaires; pour cela, on arrête ceux qui n'ont jamais incendié, et on les condamne : quel effet préventif cette condamnaiion déraisonnable pourra-t-etle produire? Pour prévenir le crime, il faut évidemment condamner le crime, et non son contraire; il est donc absurde de dire : Nous voulons effrayer les coupables, frappons les innocenls.
On a dit encore que la punition des fous, des imbéciles, des ignorants, de tous ceux qui agissent sans connaissance de cause, n'aurait pas moins d'eH'et préventif que la punition de ceux qui savent ce qu'ils font. Mais, répond avec raison Stuart Mill, « tout l'effet préventif que la vue du ■ supplice peut produire sur l'esprit de gens obéissant à « des motifs vient de ce qu'on envoie au supplice des gens a ayant obéi à des motifs '■ d
Toutes ces objections secondaires étant écartées, abordons ce qui nous semble, pour l'uliblarisme, la vraie difficulté. — Si la crainte du châtiment , dira-l-on , est une force dont peut se servir la société utilitaire, cette force est exposée, comme toutes les autres, à être combattue et neutralisée par d'autres forces. Or, au nombre de ces forces qui combattent ^'efficacité du châtiment, ne trouvons-nous pas l'idée même qui fait le fond du système utilitaire contemporain, l'idée de la né-
1. Voir M. Alfred Fouilliic, La libertii et U déterminisme, 2* Èdilion, S. Cousin, Argiiia. du Gorgini,