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cessité universelle et de l'irresponsabilité personnelle t Vous me punissez; mais trouverai-je juste cette punition, si réellement ie ne la mérite pas et si mon action a été nécessitée parle désir de mon intérêt? Et si je ne trouve | pas juste cette punition, si d'autre part ceux qui sont dis-posés à m'imiter ne la trouvent pas juste, 1 injustice de, votre sanction, en diminuant son autorité, ne lui enlèvera- 1 t-elle pas de son efficacité? ,
On ne saurait séparer, dans la peine, l'efficacité com-
Slète de la légitimité complète, et les deux questions nissent par se confondre. Stuart Mill aprévu l'objection et en a compris Timportance : « On dit que lé nécessitaire « doit sentir de l'injustice aux punitions qu'on lui inflige « pour ses mauvaises actions ; cela me paraît une chimère. H Ce serait vrai^ s'il ne pouvait réellement pas s*empecher « d'agir comme il l'a fait, c'est-à-dire si l'action qu'il a faite ic ne dépendait pas de sa volonté. » Mais précisément le nécessitaire dont parle Stuart Mill répondra à la société courroucée qu'il ne pouvait s'empêcher d'agir comme il l'a fait. JS'oubliez pas la définition que vous-même avez donnée de l'homme : un agent intennédiaire entre les désirs et les actions *. L'homme est donc, d'après vous, comme le fléau de la balance où s'agitent les mobiles. Mettez parmi ces mobiles la crainte du châtiment, toutes les craintes et tous les désirs possibles; croyez- vous que vous produirez jamais l'indépencÉince de la volonté, et que le fléau ne s'inclinera pas toujours vers le poids le plus fort? — Stuart Mill et les, nécessitaires modernes ont pu, suivant leurs expressions mêmes, modifier le fatalisme; mais le fatalisme modifié est toujours du fatalisme, et l'irresponsabilité modifiée est toujours en soi de l'irresponsabilité. D'après Stuart Mill, nous avons le pouvoir de changer notre caractère, nous avons le pouvoir de faire* ou de ne pas faire telle action, nous avons tous les pouvoirs, mais c est à une condition : si nous le voulons; et nous ne voulons qu'à une condition : si nous le désirons; et nous ne désirons telle chose qu'à une condition : c'est d'avoir désiré telle autre chose, qui nous a fait désirer la première, et ainsi de suite à l'infini ; de sorte que, pour trouver ce grand pouvoir que Stuart Mill nous laisse, il faut le chercher de désir en désir, de sensation en sensation : il nous fuit d'une fuite éternelle. Pourquoi ne pas dire aussi que le paralytique a le pouvoir de courir
i. Logique^ t. II, p. 423.
361 LA MORALE ANGUISE CONTEUPO&AINB
k coadilioû iju'il meuve ses jambes, et de mouvoir ses
{wnbes ù cooclitioa que ses nerfs fonctionaent, et de faire OQctioaner ses nerfs à coodiLion de n'être pas paralytique?
La conscience de l'absolue nécessité qui régit nos actes intéressés nous empêchera donc d'accepter la sanction sociale comme une justice, et nous y verrons une lutte de rintérèt contre l'intérêt. Il est vrai que Stuart MiU, sous le rapport de la responsibilifë sociale, distingue les actes produits par une nécessité simplement intellectuelle et les actâà proiiuits par une contrainte physique : responsables des premiers, nous ne le sommes pas des seconds. Ainsi, lorsque vous m'avez contraint par la force ouverte à faire une action défendue, on ne peut me punir sans que je sente i'iujusiice de la peine; mais si vous placez la force qui me pousse dans mon cerveau, si vous me la cachez ainsi à moi-niOme, que vous lui donniez le nom de désir ou dintérét, cela suffit pour que tout change, pour que l'injustico du châtiment aevieune à mes yeux justice, et la coulrainte Uherté.
Sluart MiU lui-même dit qu'on doit se sentir irresponsable envers la société lorsqu'on € subit l'empire d'un 1 motif si violent qu'aucune crainte de châtiment ne peut ' « avoir d'etfel «. Et il ajoute : « Si l'on peut constater ces ■ misons iin]>crieuses, elles constituent des causes d'immu- « ttité. M:iis, si le criminel était dans un état oU la crainte « du l'ti itiiui'iit pouvait agir sur lui, il n'ya pas d'objection « uiclMpli^ -iifiie qui puisse lui faire trouver son châtiment « injusttv " l'une, suivant que la crainte du châtiment a été ou nun |)i'é3ente à mon esprit, mon acte a été libre ou non ; une ci'aiiite de plus, uue fatalité de plus, et voilà la liberté, la n'sj.ionsiibilité. Le motif qui ma poussé a-t-il Rt;i «vi>c violence, je trouverai ma punition injuste ; a-t-ii aui au'c la même sûreté, mais avec plus de douceur, je pourrai la trouver jusie. Que ma balance se soit penchée oru.siiuenioul du côté du plus fort motif, je suis sauvé; qo'etlu se soit pendiée un peu plus lentement, me voilà pentu. Ln onire, selon cette théorie, il suffirait de ne plus cntimlro le i-liùtiment social pour no plus le^mériter, pt d'iivcir lo |ilus haut degré de brutalité dans la passion iiour iivuir " l'iiuumnilé » devant les tribunaux. « Lecrimi- M nol, iMiicliil Sluart MiU, ne croira pas que son acte ne lui
[tiit p;is iMi|iHlable parce qu'il a été le résultat de motifs
tui-minl sur une certaine disposition mentale. » Quoi donc? ci^aiiio disposition mentale, œuvre- de. la fatalité,
RESPONSABILITÉ SOCIALE 36l>
et des motifs également amenés par la fatalité, voilà en dernière analyse tout Thomme, et l'homme sé croirait réellement responsable ! Non ; c'est ma disposition mentale qui est responsaole à ma place ; punissez mes motifs, si vous pouvez ; cherchez plus haut que moi la cause dernière de mou acte ; cherchez plus haut que moi cette responsabilité que je passe à mes désirs et qu'ils se passent Tun à l'autre. Quant à moi, simple intermédiaire, je suis le théâtre où se déroule le drame; et, si le drame se termine par le châtiment, de quel droit faut-il que ce châtiment me frappe?
Ainsi, dans une doctrine tout utilitaire» le châtiment légal, ne pouvant m'apparaître comme juste en soi, perd de son efficacité, qui consiste à produire un effet dans la raison même et dans la volonté de l'homme. — « Qu'im- « porte ? dira-t-on ; vous ne cessez pas de craindre le chàtir « ment, et cela nous suffit. » — Si je ne cesse pas de le craindre, je cesse de le respecter, je fais tous mes efforts pour l'éluder e^t pour le fuir, non pour éviter et fuir Faction à laquelle il s'attache; direz- vous donc qu'il a toujours la même efficacité? Lorsque le châtiment m'atteint mal^é moi, je le subis physiquement ; mais je le repousse moralement : il m'irrite et m'exaspère. L'esclave le plus frappé est le plus înidocile : il faut être libre et maître de soi pour être puni avec profit. La crainte de la peine n'est pas par elle seule un mobile suffisant lorsque cette peine est imposée du de*' hors, imposée par la force ou la nécessité, et que par conséquent elle reste elle-même tout extérieure. Les vrais mobiles ne sont pas ceux qu'on m'impose, mais ceux que je veux ou accepte ; le mouvement durable et le plus irrésis* , tible, c'est celui que je m'imprime à moi-même le plus invinciblement : je vais plus loin et plus longtemps quand je vais où je veux.
Dans la doctrine utilitaire, au contraire, le coupable' reste en face de la sanction comme une force en face d'une autre force : cette sanction, au lieu d'être la réparation de son acte et l'apaisement de la lutte qu'il avait engagée contre la société, semble plutôt le prélude et le début d'une lutte nouvelle ; c'est une défaite qui appelle une revanche^ Dans la chaleur de ce combat, on sent moins la blessure de la peine et, le coup qui vous est porté, on désire le porter à son tour, en vertu même de cet instinct d'imitation que M. Bain invoque. — Œil pour œil, dent pour dent, — tel est d'après Stuart Mill le principe dernier de la justice utilitaire; mais si tel en est le principe, telle en semble
élre aussi la conséquence et l'effet final; pourquoi le coupable utilitaire ne dirait-il pas, lui aussi, à ceux qui l'ont puni : = CEil pour œil, dent pour dent «? pourquoi n'invoquerait-il pas contre l'intérêt public la grande loi de représailles que I intérêt publir, invoque contre son intérêt privé? ,— Remarquons d'ailleurs que ces objections ne portent pas iseulement contre le sysièrae utilitaire; elles valent aussi contre les doctrines (d'un es^prit souvent tout opposé) qui
Préconisent les chàlininnls et supposent que la faute appelle expiation. Nous croyons que l'iaée de cnâliment, d'expiation imposée, est une de celles auxquelles la rnorate uoit irésolumeut renoncer. En toute doctrine la sociclê peut 'exclure provisoirement de son sein le coupable comme un être anti-social, le reléguer même déBnitivemeat dans quelque lieu de déportation: mais il est difficile d'aller plus loin. Une sanclton sociale qui dépasserait les limites d'une simple exclusion resterait toujours, d'un point de vue absolu, injuste à l'égard d'un être irresponsable que l'intérêt entraîné; elle serait également injuste à l'égard d'un être libre qui ne répondrait de sa conduite que devant sa conscience et pourrait se révolter contre tout chiiliment venu du dehors; de cette injustice essentielle naîtrait naturellement dans la pratique une inefEcacité relative : punir, ce n'est pas convamcre.
■ Pour que la sanction ait une efficacité entière, il faut que Ina volonté l'ait acceptée par avance. La plupart des doctrines se font de la sanction une idée très inexacle : on se la figure comme une réaction violente venue du dehors et frappant malgré lui le coupable; sanction, ce serait alors tout simplement contrainte physique. Au contraire, la vraie sanction nous semble être l'opposé même de la contrainte extérieure. C'est moi, en réalité, qui par elle dois me contraindre. Si le coupable demande à celui qui le châtie : t Pourquoi me frappez-vous? « il n'y a qu'une réponse qui puisse entièrement le salisfaire : — Parce que vous i'avea voulu, et que vous devez le vouloir encore. — D'après la loi albénienne, chaque coupable devait lui-même proposer la peiQî qu'il jugeait proportionnée à sa faute : c'est là la sanction idéale, uont la société réelle ira se rapprochant de plus en plus. La sanction n'existe que là ofi le coupable rarcepte, bien plus la veut, la fixe et l'exerce lui-même. Je ne puis être puni, dans toute la force de ce mot, que si c'est moi qui me punis.
Ainsi conçue, lapunitioa, en devenant parfaitement juste
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mes yeux, devient aussi parfaitement efficace. Du châtileat et de la peine l'école anglaise espère tirer la volonté
ment
même de ce châtiment et de cette peine ; ne pourrait-on dire au contraire, pour clore cette aiscussion, que la volonté intelligente serait seule capable de faire la punitioa' ou la peine véritable, d'autant plus cruelle que c'est nous oui nous l'infligeons, d'autant plus puissante qu'au lieu ae lutter contre elle nous la suscitons contre nous? Par là même, au point de vue de la sensibilité, la peine la plus complète, c'est la peine la plus volontaire. Le châtiment le plus digne de ce nom est celui que je n'ai pas souffert en bête brute, mais en être raisonnable, communiquant par ma raison et ma volonté à ce signe ma-* tériel de ma déchéance une valeur morale qu'il ne pos-^ sède pas. La société ne peut s'arroger le droit d'appliquer le prétendu « principe d'expiation », d'autant plus que la véritable expiation vient de l'individu même, mais elle doit, en se défendant par la justice légale, faire appel à cette justice intérieure que le coupable exerce sur soi. Ce qui ferait la vraie efficacité de la sanction légale, ce serait sa légitimité morale reconnue par celui même qui en est l'objet. Tel est l'idéal, sinon la réalité, et l'école anglaise a tort de soutenir que la sanction proposée par elle répond à cet idéal. Qu'elle nie l'existence réelle de la liberté, par conséquent la possibilité d'atteindre à cette sanction parfaite et parfaitement légitime, soit; mais il faut
i)oser les questions avec franchise et les résoudre avec ogique.