‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 126 sur 138 · ET CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

ET CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

I, — RÔLE DE LA MOBâLE UTILITAIRE DANS l'bISTOIRE DE LA MORALE. —

Ses points faibles. — Sa force eu face de la morale intuitionniste et mystique, encore en faveur chez tant d'esprits en Angleterre^ — Sa force en face de toute morale réaliste et objective. — Gomment la morale utilitaire et positive a contribué à épurer Tidéal moral en le forçant à se séparer de tout élément étranger. — Services importants rendus par les utilitaires à la science. — État actuel de la gestion morale. — Quel est le seul système qui puisse encore subsister en face de la morale évolutionniste, et peut-être se concilier avec cette morale entendue en son sens le plus élevé? — La morale de la volonté et de la liberté idéale. — Critique de la liberté nouménale de Kant/et en général de la conception de la liberté comme cause. — Système plus récent se représentant la liberté comme une fin, comme un idéal à réaliser, et qui se réalise en se concevant lui-même. — Gomment cette morale idéaliste est la seule qui pourrait encore conserver quelque force en face du naturalisme anglais.

n. — L'ÉvoLDTioN EN MORALE. — Rapports de VutUiiarisme et de VévO' lutionisme. — Gomment la doctrine de Tutilité tend à se confondre avec la doctrine de l'évolution. — Utilité universelle et relativité universelle. — Les utilitaires et les sceptiques. — !<> L'évolution dans les espèces animales, premier ai'gument contre les partisans de la moralité humaine. — La morale, du moins la morale idéaliste, est-elle indépendante de l'histoire naturelle? — Hypothèse à laquelle peut avoir recours un idéaliste qui admet la conception de Darwin. — Le germe de la moralité placé jusque dans le monde animal. — Lldéal moral de la nature. — 2° L'évolution dans Tes-

£èce humaine. — Arguments des sceptiques et des utilitaires. — [M. Bain et Darwin. — Confusion sur laquelle repose en partie le

débat relatif A l'uniTerEâlitè de la morale. — Essai pour rMQociliar dons une idée supérieure les partisans de l'universalité des ju^ments moraux avec les partisan* de la relativité et de révolutioD. -^ Le u choeur » universel des hommes. — Sous quel nouvel aspect on peut concevoir l'évolution dans les idées morales. in. — Les tba n s PO b HATIONS de l'utilitabishe. — Comment les utilitaires se sont efforcés de faire rentrer daus leurs sjstëmes l'idéal moral, plus ou moins déguisé. — Dernières formes du système utilitaire. — La qualité des actions introduite jiar Stuart HiJL — Comment H. Sidgwick rejette cette considération de qualité et parle cependant encore de devoir et d'obligatiou. — L'idée de devoir peut-elle se ramener à une simple induction [ondée sur des faits?

IV. — L'ahour de L'HUHANrrË, hobile invoouk. par la hoialg anglaise.

— Substitution de la sympathie et de l'altruisme &'la fraternité consciente et volontaire. — Préoccupation philanthropique des utilitaii'es en général, et surtout de l'école anglaise coo tempo rai aa.

— Vraie nature de la philanthropie dans la société utilitaire. — Inconséquence des utilitaires anglais; ris ueur logique des utilitaires français, leurs prédécesseurs. — Deux degrés dans l'amour d'autrui: sympathie et amour proprement dit ou bienveillance. — )• Valeur du principe ffe ta sympiukie emprunté par les utilitaires anglais à Adam Smith. — Fausse sympalKie et vraie sympathie. — Les utilitaires anglais peuvent-ils réaliser leur idéal de sympathie universelle? — Retour sur les lois psychologiques oui peuvent mettre la pratiaue utilitaire en contraaiclion avec la tnéorie. — Etîet de la réQeiion sur la sympathie instinctive et passive. — S° Valeur du principe de l'amour d'aulrvi ou altruUme. emprunté par las utilitaires aux positivistes. — Bentham et son opinion sur le désintéressement. — Le désintéressement condamné au point de vue économique comme une prodigalité. — Comment Stuart Mill. A son tour, cherche des excuses au dévouement. — Réponse A Stuart Mill. — Question formulée par le précurseur de l'école anglaise, Helvétius : Esl-il vrai qu'il suillrait de supprimer l'amour eiiïre les hommes pour supprimer la haine entre les hommes? — Portrait de l'utilitaire conséquent. — La société future telle que ta conçoit H. Spencer. Sur quel autre type on pourrait imaginer la société idéale. — Comment le débat sur la vraie nature de l'amoar d'autrui se transforme et finit par porter sur cette question métaphysique : u Quelle est la tendance fondamentale de l'être ? est-ce l'amour exclusif de soi ou au contraire une tendance A s'élargir ■oi-méme, A s'ouvrir aux autres? » — Que La Rochefoucauld, penseur plus profond qu'on ne le croit d'habitude, a posé les principes de la doctrine anglaise. — Réponse possible A La Rochefoucauld : évolution de l'amour de soi sous Tmltuence d'un idéal supérieur coexistant en nous avec cet amour même. -^ Comment on pourrait faire la contre-partie des Maximes de La Rochefoucauld. — Qu'un idéali->te peut imaginer le germe d'une volonté désintéressée même au fond ae l'apparent égoisme.

V, — L'ahouk db la vérité dans la xonALG utelitaibe. Docrninc di H. SpENctR. — Aimer la vérité, n'est-ce point dépasser un utilitarisme exclusif? — A quoi se réduit la vérité pour l'utilitarisme. —

— Jo Le désintéressement est-il nécessaire au penseur pour trouver la vérité? — Le génie et l'enthousiasme. — 2° Le désintéressement est-il nécessaire au penseur poor répandre la vérité qu'il a dëcou-

Terte? — Belles pages de M. Spencer sur Famour de la vérité. — Ce qu'on pourrait lui répondre. — Contraste des paroles de l'utilitaire français La Mettrie avec les paroles de M. Spencer. VI. — L'amour de la nature bt db l'ioêal naturel dans l'école uti- UTAiRE. — Caractères qui distinguent le naturalisme contemporain de celui de Spinoza. '— Evolution de l'être et persistance de Tôtre.-

— Rétablissement d'xtn certain idéal dans la nature même. — M. Spencer. — Valeur de Pidéal utilitaire. — 1^ Est-il certain ou incertain? — 2« Est-il personnel, on nous est-il étranger? — 3« Est* il réalisable? — 4* Est-il durable? — 5« S'il était réalisé, la pensée humaine serait-elle satisfaite, ou ne pourrait-elle imaginer un idéal moral encore plus élevé?

VIL — Lb SCBPTICISIIB moral chez LES UTILITAIRES EXCLUSIFS. — N'y

a-t-il point deux espèces de doute, l'un portant sur l'intelligence, Vautre sur la volonté? — Ce que vaut la recherche du plaisir. — Ce que vaut la recherche de la douleur. — L'optimisme utilitaire et le pessimisme utilitaire. — Opposition des Anglais et des Allemands sur ce point. ~ Que le pessimisme de Schopeuhauer et de Hartmann peut être considéré comme un utilitarisme retourné. VIII. — Conclusion finale. — L Que la doctrine utilitaire a considéré trop exclusivement dans l'activité humaine la tendance au plaisir.

— Distinction entre deux sortes de plaisir : 1* Le plaisir lié aux formes superficielles de l'activité. 2* Le plaisir primitif et fondamental d'agir. — Que l'action précède et explique la jouissance. — Principe d'expansion et de fécondité morale, — Comment le sentiment du devoir peut se ramener au sentiment d'une puissance intérieure, d'un pouvoir d*action, — Que la simple conception d'un idéal (Quelconque produit par elle-même le mouvement vers cet idéal, indépendamment du plaisir attaché à l'action. — IL Que la valeur des doctrines morales est proportionnelle au de^ré de puissance pratique qu'elles confèrent. — Existe-t-il un art qui ajoute à la nature et puisse la rendre meilleure?

ROLE DE LA MORALE UTILITAIRE DANS L'HISTOIRB. LA MORALE DE LA UBERTÉ IDÉALE

A quel résultat arriverons-nous après cette longue cri- ^ tique de tous les systèmes utilitaires fondés sur la recherche '; du plaisir, du bonheur, du bien-être, ou simplement des \ conditions normales de la vie? — Il semble que nous puis- j sions formuler la conclusion suivante : c'est qu'il est difficile de fonder sur de simples faits, à Taide d'inductions ' purement scientifiques et sans hypothèses métaphysiques, une morale dans 1 acception stricte où Ton prend ce mot

d'habitude. « La morale inductive » a tort de se prétendre en ]iossessioa d'un critérium sur, d'une oblîgalion, d'une sanction.

; Pourtant, si, avec tous les faits qu'ils invoquent, lespar- ' tisans de la méthode inductive ne peuvent venir à bout de leur entreprise, s'ils ne peuvent fonder une « morale complète et scientifique » qui diiTêrerait seulement par son critérium nouveau de la morale ordinaire, s'ensuit-il qu'il faille négliger ces faits amassés par eux, ces observations patientes, ces constructions, ces genèses de sentiments, parfois peut-être inexactes, toujours ingénieuses et le plus souvent vraisemblables, enfin ces vastes hypothèses qui, comme celles de Darwin et de Spencer, enibrassent tout l'univers? Nous ne le croyons pas. II est vrai qu'on peut encore nier tous ces faits et rejeter toutes ces hypothèses; ces grands systèmes n'ont p:is actuellement de preuves palpables, indéniables. De même que, parmi les nalui-siistes, il en est encore quelques-uns qui font de l'homme un être à part dans la création et commuent de nier toute parenté de Thomme avec l'animal, de même un moraliste peut persister à voir dans le sens moral de l'homme quelque cnose d'absolument étranger à tous les êtres vivants, une exception et, pour tout dire, une sorte de monstruosité dans la nature. C'est ainsi que l'entend l'école intuitionisie , proprement dite, qui subsiste encore en Angleterre. On peut croire avec elle que l'homme seul a la vision profonde el I divine de la vérité morale; que, sans subir l'influence des instincts, de l'hérédité, de l'éancalion, du milieu, il juge chaque action immédiatement et sans appel, et n'agit qu'après avoir jugé. On peut donc ne sentir en rien ses convictions mystiques ébranlées par la science moderne : il sufBt pour cela de concevoir l'homme comme un être qui n'a aucune solidarité avec la nature et qui tient de Dieu tout ce qu'il est. Ici, la morale intuitive et mystique touche à la reUgion, et il y a des esprits qui espèrent encore concilier la religion, et même telle ou telle religion, avec la science. Ou a j concilié tant bien que mal avec la Bible les découvertes de ; Copernic et même celles de nos géologues modqjnes; qui ■ sait si, un jour, quelqu'un ne sera pas assez habiw'^inry J retrouver les hypothèses de Darwin et de Lamarck? ir* S un certain symbolisme qui peut entreprendre de concilia avec la vérité les absurdités les plus manifestes. Quand il s'agit de religion, il n'est pas de souplesse, d'habileté ou d'inconséqueuce dont l'esprit humain ne soit capable • de

même quand ii s'agit de morale. Pom* une pensée inconsé- : quente ou superflcielle il y a toujours moyen de sauver ses . croyances religieuses ou ses préjugés moraux et sociaux; ils' surnageront toujours, quoi qu'on fasse. Ces associations' d'idées, surtout à un certain âge, son* devenues tellement! tenaces qu'il semble que, si elles se dissolvaient, notre être et notre vie s'en iraient avec elles.

Cependant, si les religions ou le^ croyances mystiques subsistent encore et subsisteront bien longtemps à côté de la science, si elles doivent paraître longtemps encpre à beaucoup de gens le vrai fondement de la morale, il n'en est pas ' moins vrai qu'il se produit perpétuellement un recul des religions devant la science. Toute religion déterminée voit ses contours et ses limites, si larges autrefois, se rétrécir et s'effacer. Il en est de même de toute morale intuitionistc. Les diverses religions et les systèmes moraux qui s'y subordonnent sont en effet fondés sur le principe d'Aristote : ^vdtYxti a-nivat, il ne faut pas aller plus loin, il faut tenir quelque chose de fixe, il faut trouver une borne immuable qui arrête la pensée et devant laquelle elle s'incline au lieu de^^ chercher à passer outre. Mais la science, elle, ne s'arrête pas, ; ne s'incline pas; elle ne connaît pas la pudeur et le respect, i Sans doute elle a peut-être des limites; mais ces limites, on ' ne peut pas les lui fixer d'avance. Il reste toujours un grand mystère, il en restera toujours un sans doute; mais on ne ' sait pas où il commence, et toutes les fois qu'on a voulu dire : « Il commence ici ou là, » on s'est trompé, et la pensée a renversé les bornes qu'on voulait lui opposer. Aussi, toutes les fois que la religion ou la morale mystique prétend élever au-dessus de nous et du monde un absolu immuable, la science a le droit de mettre en doute cette afiBrmation, jusqu'au jour où elle pourra, preuves en main, montrer la relativité de cet absolu. La foi ae l'homme en un absolu ! métaphysique, en un inconnaissable qui est l'origine de' toutes choses ou la fin de toutes choses, demeure hors d'atteinte tant qu'elle reste indéterminée ; mais , du moment où elle prend une forme et un corps, du moment où elle érige en dogme ou en précepte moral telle conception plus ou moins étroite et provisoire de la vie, du moment enfin où elle tombe du domaine métaphysique dans le domaine de

1^1^ la réalité et de la pratique, la science reprend en face d'elle .

^cilW toute sa force.

,^^^ il Le caractère de toute morale mystique, soit qu'elle invo- |

ité 0^ flue une prétendue révélation, soit qu'elle s'appuie sur Tin- l

tuilioD, c'est iiu'elle place le bien au dehors de nous, c'est qu'elle en faî! une réalité extérieure ayant telle ou telle forme dêlerminê^el nous imposant — souvent par la force — telle conduite invariable. A cette sorte de réalisme moral qui projette le tien au dehors, en fait nn objet, "un fétiche, ' et, comme lc> peuples primitifs, n'adore que ce qu'il s'imagine voir ou '.oti'her du doigt, la morale utilitaire a eu rai- SOD d'oppo>t-r 'iès son origine les conclusions de la science positive: ello a eu raison de renverser cette idole d'un bien eitna*ê n;e qui ne serait ni la bonté intérieurs d'un être vnimeiit moral ni le plaisir d'un être sensible.

Ajouu.'n> 4U0 non-seulement les mystiques, mais un imod nombre d'autres moralistes ont toujours tendu à plsi-vr le bien au dehors de nous, l'ont mêlé d'éléments e<ran£»'rs. en ont fait un rapport entre les choses au lieu tIVu îiire un nipport entre les personnes. Epurer l'idéal de la momlitit, le forcer par une sorte de violence à se sèftarer de tout élément étranger et parasite, tel semble «Toir èlê le rôle de la doctrine utilitaire dans l'histoire. Elle a habiliK' l'esprit humain à ne plus se contenter, en aM.T.i!e. do iiolions vagues et incomplètes, et l'a mis dans celle altenuilive d'élever de plus en plus haut son idéal ou de le sacrifier. — Qu'est-ce, demande dès l'antiquité Ei>icutv. que fo bien neutre, cette chose « souverainement bonne » dont vous pariez? Quoi que je cherche hors de moi. je ne puis trouver de bon que ce qui me cause du pl^jir, — (.lu istce q^ue le bonheur qu'on veut op[)oser au plaisir * dit oiii'ore Epicure. C'est simplement le plaisir protonaé. Si doni' vous ne cherchez que votre bonheur, vous ne i-hervhez i[iie votre plaisir et votre intérêt. — Vousinvomiei l'onlre nalurel, la loi naturelle, s'écrie Benlham. Mais s il e?l dos l"is naturelles, des rapports naturels entre les 'chw?!?- «v? lois et ces rapports doivent avoir un but, une fin. iino r:iis,>n qui les rende désirables; autre chose est rij'yel de riii'e!li!;fnce, le vrai, autre chose est la fin du dê*ir, le t'ien. tjuelle peut être cette Bn ? Vous n'en trouwreï iws, dans ia nature entière, d'autre que le plaisir.

Amsi. iicti ^ peu, toutes les idées secondaires que la l>etis»v iiiinviiiie avait associées à l'idée de moraUté s'en dt'ùiVlu'ul. l.f> utililnires, en montrant ce que n'est point (■itiisHl moral, mais font mieux entrevoir ce qu'il devrait être- Chs.iui' l'-ajuné dont ils le dégagent, chaque fausse -^olion iiiulosophique ou religieuse qu'ils en écartent, ) point en délinitive comme une beauté nouvellft

qu'ils y ajoutent ? Une foule d'idées provisoires et incom-

{)lètes ont pris racine et vie sur l'idéal moral. On voudrait • aire adorer à Thumanité cette moralité parasite; mais, ' quand les çfforts de la science et de la critique ont enlevé à la vraie moralité tout ce qui n'était pas elle, nous la voyons se dresser seule au plus haut point de notre pensée, d'autant plus grande au'elle est plus austère et qu'elle semble plus éloignée de la réalité présente. C'était chez nos ancêtres encore barbares un objet de culte et comme de respect usurpé que cette plante parasite qui naît sur les rameaux du chêne, se nourrit du surplus ae sa sève, vit de sa vie, et parfois, grandissant, va jusqu'à cacher sous ses ornements le tronc qui la soutient. C'était fête pour eux que de cueillir et d'arracher à l'arbre le gui auquel ils attribuaient toutes les vertus bienfaisantes. Mais, une fois débarrassé de ce parasite, que les hommes adoraient follement à ses pieds, l'arbre sacré ne s'en dressait que plus grand dans sa solitude et plus beau dans sa nudité.

Le tort des utilitaires, en général, c'est d'avoir peu com- \ pris et peu tâché de comprendre le système adverse dans i son sens le meilleur, de s'être enfermés dans leur pensée ; propre sans pénétrer la pensée d'autrui. Bentham et Stuart ' Mill croient, lorsque leurs adversaires parlent, de moralité, ' qu'ils veulent tous parler d'une moralité transcendante ^ métaphysique^ « nouménale ». Ce reproche atteindrait tout au plus Kant (plus ou moins bien interprété) , ainsi que les intuitionistes et les mystiques , encore nombreux en Angleterre. C'est surtout le fantôme de l'intuitionisme que les utilitaires semblent avoir devant les yeux ; ils repro- ' chentà cette doctrine, non sans raison, de se payer de mots. Mais enfin tous les adversaires de la morale utilitaire ne sont pas partisans de l'intuitionisme; on peut même considérer comme achevée la Réfutation de ce système. Il n'en est pas ainsi d'une autre morale qui subsiste encore en face de l'utilitarisme et dont l'école anflaise, à vrai dire, n'a point fait une suffisante réfutation, our préciser l'état actuel de la question et en quelque ( sorte les positions des parties adverses, examinons rjtpi^ dément le système, vrai ou faux, qui dispute encore aux utilitaires le terrain que les intuitionistes n'ont point su défendre.

Selon nous, s'il est une morale propre à séduire les' esprits < amour'eux de l'idéal >, s'il en est une .qui forme

un système bien lie, un tout homogène, c'est celle qui a tenté de se fonder sur Vidéa de « la liberté morale trouvant en soi sa force et sa fin » ; en un mot, c'e^t la morale qu'entrevirent trop vaguement Zenon et Epictète, et dont liant jeta les premiers fondements. Mais liant, ce penseur tout ensemble si moderne et si scolastique, mêla à son système des idées métaphysiques très contestables ; la philosophie contemporaine a repris ce système et, en l'interprétant dans son sens le plus profond, s'est efforcée à la fois de le simplifier et de l'agrandir. Cette morale de la volonté autonome et automotrice, ainsi perfectionnée, séduit encore en France beaucoup d'esprits et a gagné du terrain dans ces derniers temps. Disons un mot de ses qualités; nous parlerons plus tard de ses défauts.

Dans la morale de la liberté idéale, tout peut se déduire d'un principe unique : la liberté même dont nous portons en nous le germe, qu'il nous faut respecter partout, en tout, dans les moîndi'Lis actions, dans la vie et dans la mort. Cette liberté domine et pénètre en quelque sort« le monde entier; bien plus, elle 1 explique : elle est la fin suprême.

, L'unité qui règne dans cette doctrine est pour elle un avantage incontesUble, une condition de force et de durée : ne

' disait-on pas déjà du stoïcisme antique qu'il était le mieux lié, le plus harmonieux de tous les systèmes? Il est vrai, d'autre part, que cette unité obtenue par l'emploi de la déduction s aussi son danger : tout se suspendant k un seul principe, si ce principe manque, tout vient k manquer '. Il sufHt, pour renverser les grandes constructions métaphysiques et morales, de les attaquer par leur point central, qui est souvent une hypothèse gratuite. Le point central, ici, c'est l'idée d'une liberté autonome; de nos jours, surtout en France, on comprend de plus en plus que c'est là la question essentielle dont tout dépend, et c'est vers le problème de la liberté que se portent les efforts des prmcH paux esprits *,

■ Les utilitaires objecteront peut-être qu'il s'agit ici de u métaphysique » plutôt que de morale pratique ; ce serait une erreur. Métapnysique et morale se confondent dans ce problème, qui nous touche de plus près que tout autre. Quoi qu'en dise Stuart Mill, il n'est plus ici question de

! transcendance; il s'agit de nous-mêmes, de ce que noua

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sommes, de ce que nous pouvons être et de ce que nous devons être. De là la force incontestable des partisans de la liberté, soit réelle, soit idéale ou virtuelle : ceux-cî; se présentent comme nos propres défenseurs et les protecteurs de notre moi contre Tenvahissement de la nature et de son déterminisme impersonnel- Porter en soi-même,' de quelque manière que ce soit, la raison et la fin de ses actes, se dire qu'on peut se reposer en soi, s'y arrêter sans promener éternellement sa pensée de Tacte produitau désir purement fatal qui Ta produit, de ce désir à un autre désir et ainsi à l'infini, tel est le pouvoir, — sublime s'il était réel, — que l'homme a toujours cru posséder, et dont il ne se laissera pas dépouiller sans une résistance désespérée. A tort ou à raison, nous voudrions pouvoir nous attribuer quelque chose. — Laissez-moi, disent les partisans de la liberté, laissez-moi une action, si petite et misérable qu'elle soit, dont je puisse faire remonter à moi l'origine ; et quand le labeur de ma vie entière n'aurait abouti qu'à remuer un fétu dans l'univers, qu'au moins je l'aie remué d'une main libre. — Le problème pourrait seii traduire encore sous cette forme : « Suis-je, mou ou ne ; 5uis-je pas ? » La question de ma moralité, en définitive, | •c'est la question de mon existence même. Il s'agit de savoir si j'existe réellement ou si mes sensations seules existent; si je puis quelque chose, si je fais quelque chose,si je veux quelque cnose ; ou si toute ma personne, toutes ' mes actions, toutes mes volontés ne sont qu'un emprunt» passager à la nature éternelle. Etre moral, ce serait pouvoir dire, en présence des actions d'une vie tout entière : « Ce sont me*' actes, c'est ma vie », comme la source peut dire à tout ce qui est sorti d'elle : « Vous êtes m^es flots ». Mais il ne faut pas que les désirs ou les intérêts puissent nous réclamer tous nos actes sans exception, nous les reprendre 6t se les approprier, comme le nuage pourrait réclamer et reprendre une à une à la source toutes les gouttes d'eau qu'elle a données, et comme l'Océan à son tour pourrait les reprendre au nuage. Il faut que tout ce qui sort de nous n'y soit point tombé d'ailleurs, que notre pureté ne soif point empruntée et que, après nous être crus la cause initiale de tant d'actions, nous ne nous apercevions pas que nous ne sommes nous-mêmes, par tous les côtés de notre être, ^u'un simple effet intermédiaire dans l'évolution sans; ^commencement et sans fin. 1

On voit comment les partisans de la volonté autonome

r^ Li ¥' «AIE ANGLAISE CONTEMPORAINE

'i- * z.: !e jr-.L VîTie zioril, et ce qu'ils demandent pour • - >r jx -* rL.e Œittzi*^, Mils contre l'idée de liberté qu'ils :i :' '1*. 'i-t? s îOUTe::; mal comprise et mal déiinie,

r.r 1 c r- {15 5e ii:»rS5*?aL î Contentons-nous de mar-

r.r -Il :\ri:'i^s ziocs le point où le débat nous semble

4e.*""- Ir: l'-> ' cr^

I 7 1 1 u;..r: une ♦j'i«e<t:on qui dans 1 état actuel de la â^'-i. ^ 2:c5 i^irO: viôee : c'est celle de la liberté à'indiffé- ^•*;-'- Z;*,i:5 j^ livre conçu *, on a démontré qu'elle se :i^ ..;.: -fa :.::-::> les cas à un déterminisme visible ou -x 1 - Stî'ilTZi»!!::» comment concevoir une liberté q"ui ne 5... ••i:> :I'-3 ou c:va5 une indifférence à Tégara des r .->* V.,.i la ii:±vul;é. Aussi, de nos jours, la liberté ît..^. — '.--i^r reculer de phénomène en pnénomène pour 2fc > . t.r ii.ilicient ^5ins la sphère lointaine et douteuse ;. à I .j::- ::e », où elle t-chappe aux prises du raisonne- I.- . le .i-r::ri:::'^i5ïiie au contraire avance, gagne sans ,^.^>^ :i --rmi::. Là, — comme ailleurs, — comment ar- ^..:: .a 5v: -uce? ïx la science est le déterminisme même. >: % o'^:::i'r?::cê jar placer la liberté derrière chaque %.'^ :i: XI- ::c::a::t, oa la place de préférence derrière • . .: .*:•:• s*: rie ù actions. L:* liberté, disent Kant et Scho- •X • : î ^^r. f->î 'i^ corictère d'un homme, et son caractère ^^. : <<'> a:ti:^:is; mais la science contemporaine, en /• îl-; 1-:S <^-v*'^ facteurs du caractère, finit par tout 1, ,.. '. - X l^li:rt»:i'ê, à Téilucation et à Tinfluence des mi-

'• \ v%si ^'i ^raii.ie jxu'tie de nos pères que nous tenons \ \, cuVK:e:'è: dira-t-ou donc que nos aïeux étaient

\--s ^c •v.e u.>us ne le sommes plus? Le déterminisme ^.•j»v,V io n.^s jours au plus profond de nous-mêmes, .^* Vviiî" »-t^'^^'^^'^^ notre volonté initiale et notre caractère v^V -/ ^;\.5t ea vain, semble-t-il, que Kant a essayé ^ '^.^ ^^ vvre à coté Fun de l'autre, et dans le même '^^ ^ V à-^tcrminisme et la liberté, le noumène et le

^ Cs-ç ;\-a ainouru nui : yuituu un peui luut expuquer '•^'[^ »l.^xVv:vthèi\on n a point besoin de cette hypothèse ^''^'l;^^.,7^:^».!i; jànieren faire Téconomie. Ajoutons que la -* '^ •\!V^^,'w à la^facon de Kant peut dijQQcilement fonder

>Ueiî» I« ^**^^ ^ '* déterminisme, 2« partie.

une morale. La liberté absolue de Kant, qui agit en dehors du temps, ne peut produire dans le temps telle ou telle action que par une série de moyens termes; or ces moyens termes constituent toujours vis-à-vis de l'action donnée une détermination. Ils suppriment la liberté à la fin de la série tout en paraissant la laisser au commencement; ils m'ôtent la liberté d'action proprement dite. Que m'impt)rte que je sois déterminé par une libei'té absolue ou par toute autre chose, du moment où je suis déterminé? Le moi nouménal ne peut pas fonder la liberté du moi phénoménal ; or c'est cette liberté qui m'importe, et c'est m seule dont j'aurais besoin pour établir une morale. ^

Les défenseurs habituels de la liberté paraissent donc aboutir à ce dilemme : ou bien on conçoit la liberté morale comme une liberté d'indifférence et d'indétermination, choisissant telle action sans motifs ou contre les motifs, et alors on n'a en face de soi au'une véritable chimère ; ou bien on la conçoit à la façon ae Kant, comme une sorte de liberté métaphysique, de liberté éternelle ; et alors ce n'est plus vraiment ma liberté à moi, la seule dont j'aie besoin.

Peut-être les diflBcultés que nous rencontrons ici et qui semblent donner gain de cause au déterminisme utilitaire viennent-elles de ce que jusqu'à présent nous nous sommes placés au point de vue de la causalité : nous avons en effet considéré la liberté morale en tant que cause absolue des actions.

Or on peut, avec le philosophe français contemporain qui| aie plus étudié la question de la liberté et dudéterminismoi changer de point de vue et entrer de la catégorie de la cau^ saUté dans celle- de la finalité. Puisque la liberté n'est pas j le principe initial, qu'elle soit la fin, le type d'action, ridéal , dont nous nous rapprochons ; qu'elle agisse sur l'être non ^

f^as en le poussant dans telle ou telle direction, mais en ; 'attirant avec toute la force qu'exerce l'idée sur l'être qui la j conçoit. On voit l'évolution que subit la doctrine de la li- • berté aussi réduite à « Vidée de la liberté. » Il ne s'agit pluS' de chercher une liberté qui précède la détermination, mais; à laquelle aboutisse la détermination même. Ainsi entendue, ' la liberté serait non pas une indépendance absolue de Têtre, chose chimérique, mais son indépendance par rapport aux tendances inférieures; et comme les tendances inférieures ne constituent pas la vraie essence des êtrejs, que pour trouver cette vraie nature il faut au contraire analyser leurs tendances les plus élevées, on en viendrait^

I ainsi h faire consister la liberté idéale dans le fond mèaie

, )de cbaque être dégagé de toute entrave. Liberté signi-

' ; fierait tout ensemble achèvement et dégagement de soi,

i marche sans obstacles dans la direction normale de la

i volonté '. Reste à savoir quelle sera cette direction normale.

(Ce qui détermine pour un individu ou pour une espèce .'la direction vers laquelle doit tendre sa volonté, ce sont simplement les conditions d'existence oii se trouvent placés \ cet individu ou celte espèce. Si la liberté idéale consiste

» dans le dégagement de la nature propre à chaque être, il

I ne faut pas oublier ijue, suivant la science moderne, c'est

' le milieu qui façonne celte nature ; de là diverses formules

possibles de la nature des êtres. L'idéal varierait ainsi avec les espèces, peut-être même avec les individus; en somme, il ne serait pas autre chose pour cbaque être que l'appro-

Îiriation parfaite à son milieu, fin toute relative et vers aquelle nous porte la nécessité même. — La doctrine de la hbertè idéale, si on l'entendait de cotte manière, se confondrait avec la morale de l'évolution, et donnerait lieu à toutes les objections que nous avons adressées à celle-â; mais il est un sens plus profond et plus exai'tdans lequel on peut encore prendre cette doctrine, un nouveau point de vue d'où nous devons l'examiner.

La « morale de l'idéal » peut soutenir et soutient en effet qu'il existe un idéal de liberté commun à tous les êtres, quels qu'ils soient, et indépendant des conditions diverses oii ils se trouvent placés, A l'évolution extérieure, dont les formes sont si variables, ne correspondrait-il pas une tendance, une aspiration intérieure, éterneltemeot la même et travaillant tous les êtres? Tous n'auraient-ils pas ainsi un même but, une même fin? M'y aurait-il pas eu eux une connexion de tendances et d'efl'orts, analogue h la connexion anatomique signalée par Geoffroy Sainl-Hilaira dans les organismes? Ce but poursuivi par tous les êtres qui composent l'univers, ce serait par exemple le développement de toutes les puissances contenues en chacun I d'eux, et comme conséquence l'union de tous avec tous, la

I concorde, l'harmonie, ou encore, pour employer le mol io

I plus compréhensif possible, l'universelle liberté. S'il exis-

\ lait ainsi une fin identique et éternelle poursuivie par tous

\ les êtres, il s'ensuivrait aussi qu'il y a, au sein des êtres,

i. Voir, outre l'ouvrage cité sur la Liherlé ei le Délernii/iimne, I'œ'iwo plus récent'! du même philosophe sur l'Idée moderae du dmit en Allemagne, m Ânj/lclerre et eii France, livro IV,

CUNCLUSION 381

unité. Si nous pouvions pénétrer au fond des choses, qui sait si nous ne serions pas étonnés de n'y plus découvrir la même diversité, les mêmes oppositions qu'au dehors? La liberté, fin universelle, redeviendrait ainsi cause universelle ; elle serait tout ensemble, en un sens supérieur, le principe et le terme de l'action. A ce large point de vue,/ en effet, causalité et finalité ne font plus qu'un, et comme la morale repose sur ces deux idées, la morale ne se trouverait-elle pas fondée par là môme? Elle prendrait pour but. de réaliser Tidéal absolu de liberté, d'union et d'harmonie; que tous les êtres portent en eux , parfois à leur insu , et qui constitue pour chacun la perfection finale à la* : quelle il aspire drune façon consciente ou inconsciente.. Par là se trouveraient ramenés l'un à l'autre le bien na-' tùrel et le bien moral, qu'on a distingués jusqu'à présent , et qui ne sont qu'un dans le fond des choses : car le fond i des choses, le fond de la réalité, c'est précisément l'idéal* se voulant lui-même. Et par là aussi se trouverait reproduite en son sens le plus haut la morale dite morale de la perfection, qui consiste à faire pour l'être un devoir d'atteindre à son plus haut degré de développement : car se développer, aspirer à la perfection, qui est la suprême liberté, c'est essentiellement vivre. La vie, la moralité se trouveraient ainsi embrassées dans une synthèse hardie.

Telle est la doctrine la plus récente et, semble-t-il, la plus complète, crue l'on puisse opposer encore à l'utilitarisme, tandis que les autres formes de la morale nous paraissent impossibles à maintenir, principalement Tintuitionisme, et même l'impératif catégorique de Kant, avec son caractère abstrait et formel. M. Spencer, M. Bain, M. Sidgwîck et les autres utilitaires anglais contemporains n'ont pas encore montré les côtés faibles de cette morale à la fois idéaliste et naturaliste- Ce n'est pas (jue tout, dans cette doctrine de la liberté conçue comme idée, nous semble bien établi, et peut-être, pour notre propre compte, auronsnous un jour plus d'une objection à soulever ; mais nous pouvons constater qu'actuellement la morale de l'évolution et celle de la liberté idéale demeurent à peu près seules en présence : la seconde d'ailleurs, aux yeux de ceux qui l'admettent, n'est pas exclusive de la première et peut luif emprunter bien des théories; elle s'eflfcrce seulement, au-! dessus du naturalisme, de maintenir une place à l'idéal; elle représente cet idéal comme capable de se réaliser lui-^

38? LA MORALE ANGUI5E CONTEMPOR&INB

même en se concevant et de transformer ainsi à soo image,

{lar une évolution progressive, l'humanité et peut-être même n nature. — « Gonsole-toi, disait à l'homme le Dieu de € Pascal, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas ■ trouvé. » L'homme ne chercnerait pas la moralité, la liberté, s'il ne l'avait trouvée ; il ne la denianderait pas s'il ne la possédait en aucune manière; il ne serait pas inq^uiet d'elle si elle n'était pas près de lui, en lui, comme une idée efficace et un désir fécond qui peu à peu arrive à la réalité en arrivant à la pleine conscience de soi.

L'utilitarisme anglaisa conservé encore trop ou trop peu I de l'ancienne morale : trop peu, s'il y a quelque chose à

rder des notions de liberté, de libre désintéressement, libre moralité; trop, si ces notions sont absolument vides de tout contenu. C'est h. cette seconde hypothèse que lend la doclrine de l'ntilité; maïs elle ne s'est encore montrée ni assez radicale à son propre point de vue, ni assez conséquente; elle n'a pas encore soutenu une assez franche et assez complète négation de la moralité telle qu'on l'entend ordinairement, ainsi que de la liberté. Il ^udrait attaquer celle-ci non-seulement comme fait, mais môme comme pure idée, et porter l'effort de la critique jusque sur les notions mômes, en essayant de montrer qu'elles sont vides de sens, ou absolument inconcevables, ou toutes négatives. On aboutirait ainsi h la négation de toute moralité proprement dite, à un réalisme excluant tout mélange d'idéalisme, k un rejet déGnitif de toute morale au Eroflt de l'bistoire naturelle. Si le naturalisme anglais, encore mide dans ses hardiesses mêmes, ne va pas jusque-là, il retombe sous les objections que nous lui avons adressées-

l'Évolution en horaï^.

' Vno des grandes forces des utilitaires et des évolutionish's, c'est qu'ils invoquent en leur feveur le mouvement cl l.i variabilité qui se produisent dans la façon môme doni riiomme conçoit l'idéal moral.

Lu notion de mouvement, qui a déjà envahi les sciences ■ Viues, tend en effet à envahir la morale même : au lieu nmuable idéal, l'école anglaise nous a montré sana

cessé la mouvante réalité, « La doctriué utilitaire se confond , dit M. Spencer, avec la doctrine de révolution. » Rien de plus jilste, et nous Pavons répété nous-méme à

Elusieurs reprises. Uutile, en effet, n'est autre chose qu'un ien relatif aux personnes et aux milieux de toute sorte où les personnes se meuvent, milieu physique et milieu social ; Futile peut môme être défini une relation tendant à pro-' duire l'équilibre de l'individu et du milieu. Utilité est oonc synonyme de relativité. Le relatif, à son tour, est nécessairement variable, mobile et particulier; la moralité n'a donc rien de fixe : ce qui est moral ici est immoral ailleurs ; un : méridien décide d!e la vérité, comme disait Pascal après les sceptiques, et le juste change de qualité en changeant de climat, parce que le juste se ramène tout entier à des inté- ' rets qui sont eux-mêmes changeants. On pourrait dire que • l'utilitarisme eât l'application du scepticisme moral, et que le scepticisme moral est le principe théorique de l'utilita- ' risme. Aussi les sceptiques anglais et français ont-ils étéf en même temps des utilitaires. Seulement, tandis que le| vieux scepticisme se bornait à opposer l'une à l'autre les| diverses conceptions de la moralité pour les détruire l'une'

Sar l'autre, les utilitaires, (par exemple M. Bain et surtout IM. Darwin et Spencer), après avoir nié la prétendue moralité absolue, soumettent les diverses conceptions que Thumanité s'est faites de l'utilité relative à une loi régulière de développement, qui est l'évolution. Constater. la variabilité des idées et des mœurs, la résoudre en une évolution des idées et des mœurs, ensuite s'appuyer sur cette évolution même pour en tirer la négation ae l'idéal moral absolu au profit de l'intérêt, telle est la marche suivie tout ensemble par les sceptiques, les utilitaires et les évolutionistes

La théorie de la variation et de l'évolution en morale, / sous sa forme moderne, se relie à la grande théorie de la I variation et de l'évolution dans les espèces animales : c'est ' là qu'elle cherche son premier argument. La lutte pour la vie, qui n'est que la lutte des intérêts, explique tout dans le monde animal ; or le monde humain dérive du monde ani* mal ; cette loi doit donc tout expliquer aussi dans le mpndq humain, et la prétendue moralité n'est que la réduction progressive des intérêts à l'harmonie par le triomphe continu, chez l'animal et chez l'homme, des formes supérieures d'intérêt sur les formes inférieures. La morale absolue et immuable se réduit ainsi, dans ses humbles origines, à un

1 chapitre de l'histoire naturelle sur la variation des espèces. Ce ppemier argument en faveur du pur utilitarisme a-t-il toute la valeur que l'école anglaise lui attribue ï Les adversaires de l'utilitarisme ont été eux-mêmes trop

Fortes à faire dépendre des questions d'histoire naturelle existence d'un idéal moral. Que les théories de Darwin soient admises ou rejetées, — et nous les admettons pour notre part, — est-ce donc une question de vie et de mort pour la moralité telle que se la représente l'idéalisme? S'il en était ainsi, les moralistes devraient se taire, abandonnant aux naturalistes et au^ savants le soin de trancher les questions ; le cœur attendrait pour battre la découverte de quelque ossement ou l'acbèvement d'une statistique. N'y a-t-il pas déjà quelque chose d'immoral, au point de vue même de l'école traditionnelle, & croire que fa moralité peut absolument dépendre des questions d'origine physique et d'espèce naturelle? Si les « spiritualistes » croyaient mieux à leur a bien moral >, ils se garderaient de le lier à des choses dont on peut douter; avant de s'enquérir des origines de l'homme, ils épureraient l'idée qu'on doit se faire de la moraUté humaine et la sépareraient de tout ce qui lui est étranger pour l'arracher du domaine de l'histoire naturelle : ce qui est inférieur à la moralité ne peut pas l'atteindre. La vraie question, en effet, n'est pas de savoir comment a été produite l'espèce humaine. La chose qu'il importe de connattre, c'est ce

Ju'est l'homme, et surtout ce qu'il doit être. Nous, moraistes, nous n'avons pas besoin de nous enquérir d'où viennent les hommes : cherchons, avant tout, où ils vont; occupons-nous moins de leur passé que de leur avenir '. De même, l'unité ou la pluralité des couples primitifs d'où les hommes sont autrefois sortis n'intéresse point la moralité présente ni la moralité à venir autant que le supposent , nos spiritualistes timor.'s. Alors même que les hommes ne seraient point frères par la naissance, ils pourraient toujours le devenir par le respect et par l'amour.

Si on arrive à démontrer, comme cela est à peu près certain, que l'homme descend des animaux, il ne s ensuivra pas qu'il soit à jamais livré au fatalisme de l'in-

I. N'est-il pu ilraage, par eiemple, de voir un homme tel que M. Virchow avancer, dans sa coDtrovcrse avec Hceckel, qu'on ne pourrait enseigner la doclrine de Darwin dans les écoles, que ce sersil immoralT Comme s'il était plue moral de croire l'homme formé d'na pnu de boua par le soufOe du créateur, que de le supposer descendu de telle ou telle race aaimalel

térêtj car on pourrait encore supposer que le germe de la! liberté et de la moralité existe jusque dans les animaux,! comme il existe chez les sauvages les plus voisins de la, brute, comme il existait chez nos pères, les hommes pri-' mitifs. L'homme des âges tertiaire et quaternaire était pro-' bablement plus près de l'animal que le dernier des sauvages d'à présent; sa morale devait ressembler fort à celle que pratique le loup ou le renard. Alors régnait cet étoU de

?merre que les savants modernes ont si bien décrit : tous es êtres luttaient pour la vie, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, repoussant et repoussés tour à tour, se dévelop-

{)ant pour être ensuite comprimés ; la vie partout heurtait a vie et ne s^épanouissait qu'en faisant autour d'elle la mort. L'homme était évidemment englobé dans ce système de forces ; rouage du mécanisme universel, il obéissait, lui aussi, à la grande loi de la nature : combattre pour l'existence, — - et il y obéissait sans scrupule, marchant sans regarder ce qu'il écrasait sous ses pas. Alors, 5 oint de société régulière, mais des familles isolées ou es bandes. Pourtant, dans cette sorte de chaos qui devait produire le monde humaiu, on eût pu déjà découvrir les , éléments de l'idéal supérieur que nous nous proposons sous le nom de morali);é; bien plus, on peut penser que cette humanité des premiers âges était elle-même emportée sans trop en avoir conscience vers le même idéal que nous, i

âu'elle le réalisait déjà partiellement dans quelques-unes *• e ses actions, qu'enfin, placée bien loin derrière nous sur la route, elle avait pourtant les yeux fixés sur le même * but et marchait vers lui. Maintenant, si l'on ne veut pas mettre un abîme entre le reste des êtres et l'humanité, si Ton ne veut pas faire de cellef-ci comme un petit monde ' sans entrée et sans issue, si l'on veut expliquer rationnellement l'origine de l'homme et relier la race humaine aux autres races vivantes, pourquoi ne pas relier aussi à l'esprit humain cet esprit encore ignorant de lui-même qui « agite intérieurement la nature » ? pourquoi fermer la nature à toute volonté du mieux, à toute moralité ? pour-

Îuoi défendre aux autres êtres, si infimes qu'ils soient, 'avoir quelque ouverture sur l'idéal ? S'ils portent déjà en eux par avance la grande humanité dont ils sont les ancêtres, ils doivent en avoir aussi à quelque degré les aspira- . tions et les désirs. Ainsi dorment dans le noir charbon la ; lumière et la chaleur du soleil jusqu'au jour où, ramené à ' la surface de la terrOi il se transformera, il nous donnera

GUYAU. î5

CONCr.USION ■ " * . 38T

gîra sans cesse une humanité meilleure. Seulement les ; moins bons, au lieu d'y être anéantis, comme le sont dans la ' nature les plus faibles, seront relevés, moralises, et alors, loin d'être un obstacle à l'évolution, ils lui iluviendront une aide : chacun, selon ses forces morales, travaillera à élever sans cesse au-dessus de soi l'idéal même de la moralité.

Aux arguments tirés de révolution des espèces animales sous la loi de la force et de riulérét, l'école andaise en ajoute d'autres, tirés de l'évolution de l'espèce numaine sous ces mêmes lois.

Nous l'avons vu, selon celte école il n'y a rien on presqua rien d'universel et d'immuable dans les idées morales : tout en elles est changement et mouvement, et le seul principe qui préside à leur mouvement, le seul qui parvienne quelquefois à les fixer et à les immobiliser, c'est l'intérêt. Tel peuple trouve pieux de tuer et de manger son père ; tel autre trouve juste de voler, d'assassiner; tel autre trouve logique d'abandonner les malades ou encore de hâter leur mort, etc. Lorsqu'on aura fait une collection et un catalogue complet de toutes ces opinions multiples, alors seulement, d'après M. Bain, on pourra connaître les points très-rares sur lesquels a lieu l'accord universel; mais on peut dire d'avance que l'accord des jugements sur ces points sera produit par l'accord même des intérêts. Eu somme, la loi moraie, dans le sens étendu que nous donnons à ce mot, n'est ni immuable ni nniverseÙe ; l'intérêt seul est universel,mais non immuable; et c'est lui qui, par ses évolutionssuccessives, explique et ramène peu h peu à l'unité la' variété infinie des idées et des sentiments moraux. Ainsi peuvent se résumer les objections accumulées depuis Pyrrhon, Epicure, Garnéade, Sextus Empiricus, Montaigne, Mandeville, Helvétius, Diderot, jusqu'à MM. Bain, Darwin, Spencer et aux savants modernes.

A vrai dire, dans cette question qui depuis des sièclesl a soulevé tant de discussions, il y a plus d'un malentendu. ' Les partisans de la moralité pourraient reprocher à leurs ' adversaires d'avoir trop confondu les nottorts morales et les setilimenls moraux avec la volonté morale, et d'avoir admis sans preuve suffisante que la contradiction des notions et des sentiments atteignait la volonté morale ellemême. — Peu importent en définitive, pourrait dire un idéaliste, toutes les formes diverses que revêtent les idéesmorales et les mœurs, si sous ces formes multiples on

retrouve la même volonté du bien, — Tels peuples volent, ; assassinent, etc. : voilfi U moralité de rhomme perdue ! — Pourquoi? lies peuples commettent-ils le vol et VassassiDat en croyant commettre des actes bons? oat-ils bonne intention? — Oui, dites-vous. — C'est contestable, mais accordons-le. n en résulterait simplement que ces peuples veulent le bien, mais qu'ils traduisent cette volonté d'une autre manière que nous. Soutenez- vous au contraire qu'en volant, en tuant, ils ont la vague conscienco de mal mire? Aloi-s, par cette conscience même, ils affirment l'idéal moral qu'ils violent, et leur immoralité est une preuve de la moralité. — Les idées morales des jieuples, d'après Biichner, « diffèrent comme la nuit et le jour'. ■ — Soit, mais ce sont toujours des idées moraies, c'està-dire des conceptions d'un certain idéal de l'bomme et de riiumanité. M. Uain prétend que, cbez les Grecs, ' ■ coutume de boire du vin en l'honneur de Bacchus, ou, ccz les musulmanes, la coutume de sortir voilées, a « la même autorité que n'importe quelle obligation morale' n, par exemple l'obligation de ne pas tuer. — C'est bien douteux. Mais, après tout, si par hypothèse les musulmanes déployaient le même mérite l'A sortir voilées qu'à accomplir n'importe quel autre acte moml, elles affirmeraient pour leur part, avec non moins d'énergie que les Européennes, l'universelle conception d'une moralité. M. Darwin soutient à son tour, non sans vraisemblance, que, a si les « hommes s'étaient produits dans les conditions de vie des u abeilles, ce serait un devoir sacré pour nos femelles non « mariées de tuer leurs frères , à l'instar des abeilles n ouvrières , et pour les mères de détruire leurs filles «fécondes*. » — Mais si, ofTectivement, c'était là pour elles un devoir sacré et conscient, que faut-il davantage à ceux qui soutiennent l'universaUté d'une conception quelconque de la moralité idéale ?

Amsi pourraient répondre les idéalistes aux utilitaires. Ce qui domine tout ce débat des empiristes et de leurs adversaires^ c'est l'éternelle confusion de l'action, signe de la volonté, qui peut varier comme tout signe, avec la volonté intérieure, qui peut rester la même sous les signes les plus divers. Les mœurs se contredisent, elles sont dans lin perpétuel changement et d.nns iino perpétuelle évolu-

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