‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 130 sur 138 · vmen P^ratrpfrs^ p- 13S · texte numérisé non relu

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jamais qu'en vertu de tendances primitivement intéressées. — Or quel intérêt ai-je à répandre une vérité qui ma causera de la douleur? Trouvez-moi, dans votre système, une raison, une seule, pour m'empécber de mettre, selon une parole familière et profonde, la vérité intellectuelle, qui ne se mesure pas et ne se compte pas, aous le boisseau qui sert à mesurer ma subsistance matérielle.

"Vous me dites que « la foi que je porte en moi n'est pas un accident, mais le produit du temps » ; vous me prescrivez M de joner mon vrai rôle dans le monde i. Mais, si ce rôle est un rôle de sacrifice et de malheur, c'est en vain

que, pour me le wire accepter, vous mvoquorez ce passe dont je suis le fils, ce temps dont je suis le produit fatal. Que m'importe un passé où je n'ai pas été? Que m'importe l'avenir où je ne serai pas? — Mes pensées sont mes enfants, dites-vous, et je ne dois pas les laisser périr dans l'abandon. — Eh quoi ? mes pensées ne sont-elles [.as nées au hasard d'une sunple association d'idées? Enfants de la fatalité.je ne les ai point suscitées en moi par mon vouloir, je ne les ai point faites et créées. Elles me sont nuisibles, je les anéantis : qu'y voyez-vous de mal?

Chercherez-vous à vous appuyer sur l'inslinctive sympathie qae\e possède à l'égard de certains principes, sur la répugtiance que j'éprouve à l'étîard d'autres principes? Comme cette vérité semble tomber bas, pour laquelle je ne posséderais que de la sympathie! D'ailleurs cette sympathie fatale pour la vérité, en devenant consciente d'elle-même, perdrait toute sa force, et l'homme se retrouverait de nouveau en présence de son intérêt personnel, qui lui commande de garder pour lui le vrai, si le vrai est périlleux à faire entendre.

Pour comprendre le progrès moral qui s'est produit depuis un siècle dans le système do l'utilité, parfois peutêtre aux dépens do la logique, il faut comparer aux paroles élevées de M. Spencer ce passage si net et si positif de La Mellric : « La vertu et la venté sont des êtres qui ne valent

■ qu'autant qu'ils servent à celui qui les possède... — Mais, « faute de telle ou telle vertu, de lelle ou telle vérité, les « sociétés et les sciences en soufi'riront ! — Soit ; mais, si je a ne tes prive pas de ces avantages, moi j'en souffrirai. Or

■ est-ce pour autrui ou pour moi que la raison m'ordonne « d'être heureux '? » — C'est là, il faut en convenir, un

t. .iUc. tur le bonheur, p, SIS.

raisonnement difficile il réfuter, et je ne sais si les utilitaires anglais peuvent rien répondre à une telle logique.

Pour expliquer le désintéressement et le commander soit au penseur, soit à l'at^ent moral, ce n'est pas exclusivement au point de vue de la nature impersonnelle qu'il feut se placer. L'être qui ne se concevra que comme une simple • unité de force dans la nature » ne parviendra guère à découvrir dans celle conscience de sa force mécanique lu force morale du désintéressement : nous retrouvons encore ici l'impuissance des sciences naturelles à conslituer une morale complète sans l'intervention d'aucune hypothèse métaphysique. De toutes les idées de force, de temps, de nécessité, on aura peine it faire sortir ce simple précopte : — Aime la vérité et sacrifie-toi pour elle. — La ïuirv impersonnelle de la nature semble devoir ici céder la place à la volonté personnelle.

"ur les derniers représentants de la doc-

)mme pour d'Holbach et Spinoza, l'amour

■l l'amour de la vérité se confondent avec

ilure, en qui l'humanité vit, en qui la vérité

s , le naturalisme utilitaire , par un point

irogrès sur le naturalisme ancien, tel que

onçu. — Tout ce qui est, disait Spinoza, est

illeur possible. Il n'y a pas de mieux ou de

la nature; il n'y a pas d'idéal dominant la nature

lol nous pourrions la juger : le parfait, c'est

l'est pas le langage du naturalisme utilitaire.

nie d'idéal proposé aux efibrls de l'homme,

'vuns maintenant rechercher la valeur finale.

ii domine la nature actuelle, ce n'est autre

nature à venir, la nature à un autre degré

I) et fatale évolution. Spinoza avait vu

ibililé de la substance persévérant dans

ir le naturalisme anglais, outre la persis-

i', il y a progrès dans l'organisation des

forces. La nature se refait, se travaille, et cela d'ailleurs ;

Sar une nécessité purement mécanique ; chaque moment e ce travail est par rapport au moment précédent une sorte de progrès, U constitue par rapport à lui une sorte d'idéal : pour connaître cet idéal et contribuer sciemment à sa réalisation, il n'est pas besoin de s'élever au-dessus de la nature même ; il sufût seulement de suivre des yeux la direction dans laauelle elle se trouve poussée et de mai> quer le point où elle arrivera nécessairement. - Ainsi le naturalisme, qui était en quelque sorte réaliste avec Spinoza, et qui n'admettait pas que l'art de la nature

{lût rien faire d'inachevé et d'imparfait, se transforme par 'introduction de la grande idée d'évolution. Avec Helvé- .tius, Bentham et Stuart Mill , M. Spencer conçoit, comme nous l'avons vu, une perfection morale et sociale. Ne pouvant se contenter de l'homme imparfait qu'il a sous les; yeux, et ne pouvant d'autre part lui attribuer le moyen de . se perfectionner librement lui-même, il fait appel à la toute-puissante nature, afin qu'elle s'achève elle-même en lui. « h est sûr, dit-il, que l'homme doit devenir parfait. > • Cette perfection sera identique au plus grand bonheur;" c'est à elle que nous devons travailler de toutes nos forces; c'est là l'idéal que nous devons réaliser, idéal purement naturel, et pourtant idéal. On peut considérer le système de M. Spencer comme l'effort suprême de l'utilita- i rismA allié au naturalisme pour satisfaire cette tendance j invincible de l'homme à dépasser le fait actuel, l'incom- ' plète réalité.

Il faut avouer pourtant, en premier lieu, que l'idéal uti-f lita^re n'est nullement, certain, comme M. Spencer semblait d'abord le croire dans sa Statique sociale. Sa réalisation est tout entière suspendue aux mouvements de notre planète : que révolution de notre système solaire soit terminée avant l'évolution de l'humanité , que la matière terrestre vienne à se disperser, et notre idéal en voie de réalisation va se trouver brusquement interrompu, notre perfection à peine ébauchée va être anéantie. L'idéal utilitaire est incertain ; il n'est pas non plus durable. Supposons les mouvements des sphères combinés de telle sorte que l'homme trouve le temps d'arriver à cette perfection , relative que M. Spencer lui propose; supposons l'évolution partout à son terme, l'équilibre partout établi, 1' « intégration » accomplie à la fois dans l'homme, dans la société et dans tout le système solaire ; il existera encore tout autour de ce système

des forces disponibles, non intégrées, non organisées, et du reste de l'univers elles accourront pour assiéger et dissoudre notre œuvre, comme les flots mouvants de la mer minent le rocber sur lequel l'homme a élevé ses constructions immohiles. Cette perfection morale et sociale, que soutenait le système solaire, sera donc avec lui anéantie ; car, no le savons-nous pas? nos pensées et nos volontés ne sont qu'un peu de force et de chaleur organisées j et comme toute chaleur terrestre vient du soleil, notre moralité n'est en dernière analyse que le faisceau de quelques rayons solaires emmagasinés dans notre cerveau. Un jour, pourtant, le soleil s'éteindra; que deviendi-a alors notre moralité? Toutes ces forces qui avaient constitué nos pensées et nos volontés repasseront à l'état de nébuleuse; puis, lentement, la nature recx)mmencera son œuvre; après la dissolution nouvelle, reviendra une évolulion qui, au lieu d'envelopper noire seul système solaire. enveloppera d'autres mondes; et ainsi de suite, pendant l'éternité'. Ce qu'une onde du rhylhme universel a apporté . avec elle, elle le remporte. La nature, — et c'est ce qu'il y ■ a en elle de désespérant, — ne fiait jamais ses œuvres; elle recommence toujours les mêmes choses et revient continuellement sur soi-même, sans qu'on puisse trouver en elle rien de définitif. Pourtant, ce dont aurait besoin avant tout un idéal, du moins un idéal moral, un idéal pour lequel on sacrifie son é|:oîsme, ce serait d'être définitif. La volonté, elle, peut refuser de recommencer toujours ses sacrifices, comme la nature recommence ses mondes; elle peut refuger de se donner tout entière à une perfection dont la durée est mesurée d'avance, 't Ce n'est pas tout. En quoi cet idéal que nous montra '.dans l'avemr M. Spencer est-il vraiment notre idéal, à nous, hommes d'aujourd'hui? Qu'a-t-il même de commun avec nous? L'homme deviendra parfait, dites-vous; cet homme abstrait n'est pas nous. Lorsque la force qui nous constitue se sera dispersée, d'autres forces s'organiseront, formeront d'autres hommes ; ces autres hommes seront heureux, pleins de sympathie l'un pour l'autre : que nous importe? Votre morale altruiste vaudra pour eux, non pour nous. A ces hommes vous pourrez commander le

1. 1 Qmnd rinlégration, partout en progrès dans toule l'étendue de notre sysiéme solaire, aura atteint son plus haut d(!gré, il restera encore a elTcctner l'ititégraiion ïmmensétnsnt plus granile de notre sjatème solaire avec d'autres systêmea. » {Preni. Pri/tc, 275J.

désintéressement, ou plutftt vous n'aurez même plus be- ' soin de le commander : chez ces êtres parfaits, le désintéressement de l'un trouvera une réponse chez tous les autres, il ne fera qu'un avec l'intérêt même; soit. Mais moi, être imparfait et placé au milieu d'êtres imparfaits, pourquoi commencerais-je la série des sacrifices sans savoir qui la poursuivra, sans savoir qui me répondra ? C'est uti- ' litairemenl impossible. Une volonté affranchie des intérêts pourrait plutôt, semble-t-il, prendre cette grave initiative du désinléressemont : faire le bien sans savoir si personne le fera autour d'elle, commencer l'œuvre de boulé et dô justice sans savoir qui la continuera, appeler au bien par son exemple sans savoir qui lui répondra et si sa voix ne se perdra pas dans le vide. Tout en niant la possibilité d'un acte qui ne soit pas utilitaire, vous voulez me prébenter coiimie Ivpo de ma conduite un idéal à venir ; mais il est' aussi impossible de régler ma conduite d'après l'avenir que d'après le passé , d'après votre Eden utilitaire que d'après i'Edea des religions. Les animaux du paradis terrestre avaient en quelque sorte, au point de vue utilitaire, une morale bien supérieure à la nôtre, puisqu'ils ne se' mangeaient point entre eux et vivaient en paix; dès lors, il serait aussi logique de proposer leur conduite comme, règle morale et obUgatoire de la nôtre que celle des hommes 4 venir. Je vous demande ce qu'il faut faire, et vous merépondez : — Fais ce que feront dans l'avenir les êtres ' humains ; imite les hommes à venir. — Pourquoi les imiterais-je? Que m'importe l'avenir? que m'iqiporte le passé? Pourquoi conformerais-je ma conduite à celle d autres êtres, ayant d'autres intérêts, au lieu de la régler sur mes seuls intérêts k moi? L'idéal des moralistes qui ne mesurent pas tout à l'utile, c'est moi-même, mais meilleur que je ne suis ; c'est moi-même accomplissant sans défaillance tous les actes conformes à ma vraie nature d'homme. Au , lieu de cet idéal personnel, dont la condition et la racine sont en moi, qui est déjà à demi réel par cela seul que je le pense, qui se réalisera en moi par cela seul que je le' ] ■voudrai, au lieu de cet idéal présent et vivant, les utili- ' taires nous offrent un idéal impersonnel, qui . au fond n'est autre que celui du monde sensible tout entier : idéal soumis à la loi du temps, qu'il faut presque une éternité

Eour produire, et que la momdre déviation apportée dans ! mouvement d'une planète safûrait à rendre impossible. Cet idéal, k vrai dire, m'est étranger. Je puis si peu pour

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réaliser cet ordre universel, que réalise avec moi et qne réaliserait sans moi l'universalité des choses ! Le premier agréyat venu de forces matérielles a peut-être autant el plus (l'influence que moi sur ce bonheur el sur celte prétendue moralité des hommes b. venir. Et si, encore une fois, le soleil dépense sa chaleur quelques milUons de siècles trop tôt, avant l'équilibre parfait des hommes et de la nature, tous les efforts pour réaliser l'idéal seront donc perdus? L'action en vue de l'idéal, dans ce commerce do bonheur qui constitue la vie utilitaire, n'est rien qu'une spéculation hasardeuse.

Le seul idéal qui m'apparaîlra comme incapable de me tromper ou de me fuir, cest celui que je croirai porter en moi : l'esprit positif de la science, spéculant sur le monde extérieur et son évolution dans le temps, doit ici céder la place à la pensée et à la croyance métaphysique, spéculant sur le monde intérieur. L'idéal moral de liberté serait le seul qui pût être à la fois universel et individuel, que l'homme pût réaliser en lui sans attendre qu'il se réalisit en toutes choses. L'homme de bien et de « liberté " pourrait devancer en quelque sorte la marche de l'univers, et par là la précipiter. En cetle hypothèse mon idéal est vraiment bien le mien, et en même temps c'est celui du dernier des êires de la terre ou du ciel. Sa réalisation en moi ne dépend que de ma volonté, — c'est-à-dire de la puissance de ridéal même : que je veuille, et il se fera. Il est vrai que su réalisation dans les autres êtres dépend à la fois et de ma volonté et de l'univers; mais comment en seraitil autrement? Ce qui iœporte,c'est que ma pensée, en concevant son idéal, croie y sentir quelque chose de solide, d'aussi vrai que la réalité même; il faudrait qu'il y eiil, dans ce type suprême proposé par ma pensée spéculative à ma volonté, quelque chose de définitif; il faudrait e,\clure le perpétuel recommencement de la nature, qui défait sans cesse ce qu'elle fait, dissout ce qu'elle organise, détruit ce qu'elle crée. La nature, d'après Heraclite et les naturalistes modernes, est comme un feu qui s'allume et s'éteint en mesure ; mais la volonlé idéalement bonne n'aurait point de ces intermittences, qui sont des défaillances; lorsqu'on elle s'allumerait l'amour du bien, feu éternellement pur, il brillerait sans s'obscurcir, il éclairerait sans s'épuiser, il s'étendrait sans s'altérer.

Sans doute, dans l'amour de l'idéal suprême, il y a place >core pour le progrès; comme la nature, la volonté, lors

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CONCLUSION m

môme qu'elle posséderait le bien, aspirerait saas cesse au mieux. Aussi l'idéal moral n'est-il pas ce repos final que nous promettent parfois les évolutionnisles; c'est encore l'action, c'est encore le progrès, mais ce progrès peut être assez volontaire et assez dégagé des obstacles sensibles

{loiir être à peu prés continu. Je ne dois pas devenir meilaur selon un rythme, je ne dois pas vouloir « en mesure ». Le vrai progrès moral n'admet pas de retour en arrière, ni, ■ comme disait Pascal, " d'allées et de venues ».

Là serait le véritable idéal, non pas celui du système solaire, celui de la terre, celui de la collection des machines humaine."', mais le mien; par cela môme, répétonsle, ce serait aussi le véritable idéal de tous les autres iodi< vidus, de l'humaniléi du monde. En effet, l' universalité qui semble appartenir à l'idéal d'une coltectiou ou, comme dit M. SpeQcer, d'un agrégat, n'est qu'une apparence : cet idéal exprime simplement un rapport extérieur entre les êtres, qui ne pénètre point au fond même de leur volonté individuelle et qui peut rencontrer dans cette volonté une résistance sourde. L'idéal vraiment universel serait celui que se proposeraient k eux-mêmes avec réflexion des volontés désintéressées; c'est la volonté personnelle qui seule peut donner la complète universalité.

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