‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 131 sur 138 · VII. — LE SCEPTICISJIB ET LB PESSIHISUE UTIUTArRES · texte numérisé non relu

VII. — LE SCEPTICISJIB ET LB PESSIHISUE UTIUTArRES

Les sceptiques anciens comparaient leur pensée tra^ vailléepar ledouteàla Qammequi non-seulement consu^me les objets, mais se consume, s anéantit elle-même. Et ea efletj douter entièrement de soi, ne serait-ce pas, autant qu'il est possible à l'homme, se consumer, s'anéantir?

Mais tes sceptiques doutèrent surtout de leurs sens et de leur intelligence; le doute sur la moralité n'était dans leur système que la conséquence, non le principe. Or ce scepticisme tout intellectuel ne manque pas d'une certaine grandeur. La pensée s'affirme encore en se niant, elle ■montre sa force lorsqu'elle la tourne contre elle-même, elle a encore de la dignité lorsqu'elle se méprise. On petit croire que les sens se trompent : mes sens, ce n'est pas mol. On peut douter que l'inlolligence atteigne le vrai ; ce qui est vrai, en effet, m'apparaîl encore comme différent de ma personnalité; en doutant du vrai, je ne douterai pas absolument de moi. Mais douter de sa volonté même en lui refusant l'initiative du désintéressement, nier avec les Bentham qu'on puisse faire jamais un pas vers autrui

ISO U MORALE ANGLAISE œNTEMPORAINB

'sans être mû par l'égoîsme; se mettre ainsi dans Timpuissance logique de dire en face de Tinjustice, « je ne veux pas i, en face de la justice, « je veuxj et je voudrai toujours » : ce serait là se supprimer véritablement soimême, s'atteindre à la fois dans son essence et dans sa dignité. L^homme, qui se croit capable de réaliser un idéal supérieur, ne pourrait et ne devrait demander, soit aux sens soit à Tintelligence, que le plaisir : n'est-ce point là, diront les idéalistes, prendre pour fin ce qui est inférieur à soi? « Il n'est pas honteux à l'homme, a écrit Pascal, de « succomber sous la douleur, et il lui est honteux de sur- « comber sous le plaisir. Ce qui ne vient pas de ce que la « douleur nous vient d'ailleurs, et que nous recherchons « le plaisir ; car on peut rechercher la douleur et y suc- € comber à dessein, sans ce genre de bassesse. D'où vient c donc qu'il est glorieux à la raison de succomber sous « l'effort de la douleur et qu'il lui est honteux de succ comber sous l'effort du plaisir ? C'est que ce n'est pas la € douleur qui nous tente et nous attire : c'est nous- € mêmes qui volontairement la choisissons et voulons la * faire dominer sur nous : de sorte que nous sommes € maîtres de la chose, et en cela c'est l'homme qui suc- « combe à soi-même ; mais, dans le plaisir, c'est l'homme « qui succombe au plaisir. Or il n'y a que la maîtrise et « 1 empire qui fait la gloire, et que la servitude qui fait la c honte. »

Ainsi, en face du système qui subordonne l'homme au

Slaisir,, se relève cet autre système, tant combattu par entham, qu fait accepter à l'homme la douleur, aui la lui fait au besoin rechercher en vue de l'idéal à atteindre. C'est que, comme l'a compris Pascal, ce que l'idéalisme stoïque cherche dans la douleur, ce n'est pas la douleur même, ce n'est pas quelque chose d'extérieur et d'inférieur ; la douleur pour lui n'est qu'un moyen, non une fia : ce qu'il {)Oursuit en elle, c'est l'affranchissement de la volonté. De à vient sans doute que la douleur est parfois utile au relèvement de l'esprit; que souffrir, souvent, c'est renaître à soi, rentrer en possession de soi. C'«st que souffrir est une occasion de vouloir, et que la souffrance abat ou relève, mais n'abaisse pas. Dans la souffrance, en effet, se séparent et s'opposent ces deux parties de nous-mêmes : instinct et volonté. La nature nous porte à nous éloigner de la souffrance ; si donc nous allons à elle, ce n'est pas par ua pur instinct, et c'est précisément pour cela qu'il est grand

d'aller à elle, tandis qu'il est petit d'aller au plaisir. Ja désire le plaisir, je puis vouloir la douleur; chercher la douleur, c'est doue élever sa volonté au-dessus de ia douleur; chercher le plaisir, c'est mettre sa volonté au-dessous du plaisir.

Il faut s'estimer soi-même à un haut prix pour produire des actes dignes de soi. Ne doutons donc pas que nous puissions vouloir et aimer, que nous puissions tirer de nous-mHroes un acte supérieur à l'intérêt, que nou.'i puis-» ' sîons être en une certaine mesure créateurs. Que le poète ; ne doute pas de son enthousiasme et de son génie, de peur de faire disparaître l'enthousiasme et d'éteindre le génie; que l'éti'e moral, ce poète au grand sens du mot, ne doute pas de sa force de volonté et de sa moralité, de peur de rendre effectivement sa volonté esclave et d'altérer sa mora-' ralité. Si l'homme a parfois cette défaillance de douter do soi, c'est peut-être pour avoir le suprême pouvoir de s'affirmer soi-méme.

Si l'homme est incapable de poursuivre et d'atteindre jamais d'autre bien que son plaisir, la valeur de la via même n'en semblera-t-elle pas diminuée?

A vrai dire, si dans l'univers il n'y a pour tout bien que^ le plaisir, que de mal il y a ! Comme l'optimisme des utilitaires se change aisément en pessimisme ! Une des idées qui soutiennent l'humanité dans ses efforts incessants, c'est qu'elle s'imagine, à tort ou à raison, travailler pour autre chose que de la jouissance : elle croit à la volonté désintéressée. Vous supprimez la réalité du désintéressement et de l'amour ; par là, n'aliez-vous pas enlever à l'homme ce

3ui, en faisant à ses yeux sa grandeur, faisait une partie e son courage ? L'effet décourageant de la doctrine fataliste et utilitaire, répond Stuart Milt, c ne peut être senti que là où est le désir de faire ce que cette doctrine déclare impossible '. » Mais ce que semble désirer avant tout l'humanité supérieure, n'est-ce pas de faire le bien, dans toute la force du terme, c'est-à-dire d'accomplir non pas seulement des actes dont les conséquences soient agréa- ^ blés, mais des actes de < bonne intention », * de bonne volonté »? Or c'est précisément ce que la doctrine fataliste et exclusivement utilitaire déclare impossible. L'homme s'épuiserait donc dans une impuissance éternelle à réaUser même partiellement son idéal suprême.

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