I. Dtmlologie, II, S
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U lA M0R4LE ANGLAISE CONTEMPORAINE
raisonner; la grande difficulté, mais aussi la seule, c'est de raisonner juste ; il procède par des déductions à priori. Ainsi ne fera pas le législateur utilitaire : Bacon, le grand réformateur de la philosophie, avait pris pour devise : Expérience; Benihara, le grand réformateur de la morale,
?rend et donne pour devise au législateur : Observalitm. ar l'observation, il espère « constater la quantité et la malité des curatifs à appliquer aux maux que les actions do la classe malfaisante amènent à leur suite; et tandis que la plume est occupée à tracer leurs qualités ou leurs formes respectives, il faut que la balance les pèse avec
' exactitude ot fasse connaître leurs quantités respectives '. » Bentham considère, on le voit, la quaUté des curatifs et des maux comme une simple forme dont il est possible de dessiner les contours ; le fond des choses, c'est d'après lui la quantité, le nombre. Pour connaître cette quantité, le législateur doit, comme le simple moraliste, employer la balance arithmétique dont nous avons parlé plus haut ; 41 doit évaluer les plaisirs ot les douleurs, les peines et les irecomponses. Le calcul que lo moraliste nous enseigne à faire chacun pour son propre compte, le législateur 'apprendra lui-même à le faire pour le compte de tous les
lautres hommes.
Ici se présente une nouvelle et grave difficulté. Bentham, nous le savons, se plaît h, répéter que chacun est le meilleur juge de ses plaisirs; qu'un autre individu ne peut, « sans impertinence, ■ se mettre à sa place et
.décider pour lui ce qui est peine, ce qui est plaisir; mais pourtant il est de toute nécessité que le législateur se mette à la place des légifères. Loi suppose sanction ; sanction suppose souffrance ou jouissance distribuée plus ou moins arbitrairement. Le législateur ne pourra-t-il donc appuyer la loi que sur un terrain' complètement mouvant
' et insondable ? D'une part, il doit agir sur la sensibihié et en vue de la sensibilité ; d'autre part, s'il est vrai que cette
I sensibilité varie aussi complètement d'individu à individu,
j il lui sera impossible de la connaître et de l'apprécier.
Bentham ne se dissimule pas la difficulté; pour la résoudre, il s'appuie sur une science nouvelle dont il espère jeter les fondements, la pathologie mentale. « Pathologie, dit-il, est un terme usité en médecine ; il ne l'est pas dans
la morale, où il est également nécessaire. J'appelle pathologie rétude des sensations, des affeclions, des passions et de leurs effets sur le bonheur... Il faudrait avoir un thermomètre moral qui rendît sensihles tous les degrés do bonheur ou de malheur. C'est un terme de perfection qu'il est impossible d'alleindre, mais au'il est bon d'avoir devant les yeux... Les sensations des hommes sont assez régulières pour devenir Vobjet d'une science et d'un art... La médecine a pour base des axiomes de pathologie phy-' stque. La morale est la médecine do l'âme ; la législation en est la partie pratique : elle doit avoir pour base des' axiomes de pathologie mentale '. n — Résoudre la morale et la législation en une sorte de pathologie, voiUi bien en effet la tendance qui devait enintîner tôt ou lard la doctrine de l'utilité ; l'utilitaire cherche la sensation de plaisir la plus durable : dés lors, ne pourrait-il analyser les éléments de la sensation , comme le chimiste les éléments qui composent un sel, puis reproduire artificiellement la sensation, étant donnés les éléments, comme le chimiste recompose le sel qu'il a décomposé? Les modernes psychologues anglais ont cherché à faire une sorte de chimie mentale ; plus curieuse encore serait une chimie morale, une médecine morale s'appuyant sur la physiologie, sur l'observation, sur le raisonnement.
■ Les sens, voilà mes philosophes, » disait La Meltrie; et c'est ce que peut répéter lîenthara. Mais toute philosophie fondée sur les sens tend à se transformer en une science physique et physiologique. Car, ou bien les sensations sont le domaine du variable, du passager, de l'inconnaissable, et alors l'utilitarisme ne serait plus qu'une sorte d'ulopie; ou bien elles sont soumises à certaines règles, elles sont dans des rapports fixes avec les nerfs, avec le Cerveau, et d'une manière plus particulière avec les tempéraments, avec les habitudes naturelles et acquises; dans ce cas, il serait sans doute possible d'établir : l' une hygiène du bonheur, comme une hygiène de la santé; 2* une nosologie et une thérapeutique du bonheur, fondées elles-mêmes sur une physiologie et une pathologie du bonheur.
La Metlrie, l'un des plus bizarres représentants de l'utiiitarisme en France, était médecin, et il avait déjà eu l'idée d'une sorte d'application grossière de la médecine