‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 34 sur 138 · OWEN · texte numérisé non relu

OWEN

travaillant à leur bonheur personnel sans obstacles, pro-; duîraient le plus grand bonheur général sans exception.! Owen, lui, ne lie pas aussi fortement que Beûtham le bonheur individuel au bonheur universel; l'utilité générale, pour lui, n'est pas la liberté, c'estVutilisalion, Vemploiement (employment) des individus en vue du bien universel. Les hommes entre ses mains deviennent des moyens : au lieu de les respecter, il les emploie; ce n'est pas une instruction ? pure et simple qu'il veut leur donner, c'est une éducation; ^ il veut les former, les façonner (form), les entraîner (train), ] Ufaut, dit-il, à l'aide d*une nouvelle organisation sociale,' c élever et employer rationnellement la race humaine « depuis la naissance, durant tout le cours de la vie, jus- € qu^à la mort, et effectuer immédiatement ce changement c en remplaçant toutes les circonstances humaines inférieures •r qui existent par des circonstances supérieures, autant que \ « r humanité unie peut en créer maintenant... Faisons que « le capital, le talent et l'industrie delà population du globe « soient employés avec énergie et sagesse pour introduire « des mesures efficaces etpropres à changer les circonstances « inférieures en circonstances supérieures, pour donner un « arrangement scientifique à la société, pour assurer la plus « grande somme de bonheur à tous, à travers les générations « successives. » On voit qu'Owen ajoute à la formule de Beu- ■ tham une nouvelle idée : ce n'est pas seulement l'humanité présente, c'est l'humanité future au bonheur de laquelle nous devons travailler. Bentham avait étendu la sympathie à travers l'espace partout où il existe des êtres sensibles; Owen la prolonge à travers le- temps; Bentham l'avait faite infinie, Owen la fait éternelle.

« Education, emploiement et circonstances supérieures, le « tout mis en œuvre pour produire la charité, l'égalité

• selon l'âge, et le bonheur universel depuis la naissance ius- « qu'à la mort : tel sera le système rationnel de la société; c et c'est le remède unique qui puisse éloigner les causes c du mal et assurer l'obtention de tout ce qui est bon pour « rhomme *. » Dès les premiers temps historiques, une grande vérité est venue à la connaissance des hommes : c'est que, « pour rendre la population du globe sage, « bonne et heureuse, il doit y avoir une universelle cha-

• rite et une universelle bonté. Les hommes doivent être

• entraînés (trained) à s'aimer les uns les autres comme ils

i. OweOi Nouv, Monde mor., 7« part., p. 69, gqq.

■ s'aiment eux-mêmes, et alors il y aura paix sur la lerre B et bonne volonté entre les hommes, mais pas avant. ■ Toutefois cette vérité, si importante qu'elle soit, ne suffit pas encore; la charité ne se conseille pas seulement; elle s'organise et se nécessite. Le plan d'éducation, d'organisation et d'cmploiemeiit que donne Owcn, c'est, s'écrie-t-il, la seconde venue de la vérité » ; c'est la vérité pratique, la vérité qui ne cherche pas uniquement à être pensée, mais à être réalisée; qui ne se borne pas à montrer le but, mais montre la voie. Owon, comme Bentham, comme Epicure, se croit un libérateur de rbumanité, un nouveau Messie.

Le système d'Owen est-il absolument conforme aux principes utilitaires et peut-il s'en déduire rigoureusement? Owen est-il plus conséquent avec les principes de Bentham qne Bentham lui-même ? — Jusqu'à présent, sans apprécier la valeur absolue des systèmes, nous nous sommes placé au point de vue même de la doctrine utilitaire pour examiner leur valeur logique, et pour montrer soit leur inconséquence, soit leur rigueur : agissons-en de même à l'égard

, de ce qu'on pourrait appeler le déterminisme social d'Owen.

' Cette doctrine a subi on premier lieu une réfutation, un démenti pratique. On sait, en effet, qu'Owen ne se contenta

, pas de préconiser son système dans ses écrits; il le mil en

Sralique, et d'abord avec succès. Dans la première période 6 sa vie, appelé à rétablir des manufactures tombées en décadence, il accomplit de véritables prodiges. Il remplaça les amendes qu'on infligeait aux ouvriers par des peines et des récompenses toutes morales, leur faisant porter une coiffure à quatre faces, dont chacune, peinte d'une cariai ne couleur, exprimait un certain degré du contentement du maître, suivant qu'elle était tournée du côté du front. Il les déshabitua, en leur faisant honte, de l'ivrognerie à laquelle ils s'adonnaient. On remarquera que, dans ces premiers essais, Owen ne tentait rien de contraire aux principes de l'individualisme. Remplacer les sanctions physiques ou économiques par des peines morales, arracher des ouvriers aux mauvaises mœurs, h l'ivrognerie, — dans tout cela, nulle atteinte à la liberté personnelle, rien que ne devrait tenter tout patron, tout manufacturier. Aussi longtemps qu'Owen restreignit ses efforts au domaine de riadividuahsme,il ohtintles plus grands succès et recueillit les plus grands proGts.

Mais ensuite , encouragé par ces premiers essais , il

renonça même aux jieines et aux récompenses morales ; il renonça à exciter rémulatîon, la crainte du reproche, et voulut établir des maisom de société où le seul mobile des associés serait la bienveillance mutuelle: chacun devait y

§ rendre pour fin non son intérêt propre, mais l'intérêt 'autrui. Ces sociétés, fondées tour à tour en Europe et en Âméritjue, réussissaient tant que le maître était là pour en soutenir et en inspirer tous les membres de son ardente charité. Mais k peine s'éloignait-il que l'établissement, en proie à des sentiments de paresse et de jalousie, ne tardait i pas à tomber. Une série de tentatives de ce genre, qui furent une série d'insuccès, ruinèrent Owen, sans toutefois le convaincre ; il resta jusqu'à la fln de sa longue vie attaché à ses cinq principes; seulement, au sujet des rapports sociaux tels qu'ils existent actuellement, son pes- , simisme alla croissant toujours. Etant donné ce problème : — nécessiter les hommes à être bons et heureux, — il en croyait toujours la solution possible; s'il n'avait pu le résoudre pratiquement, c'est qu'il n'avait pas eu entre les mains assez de fiécessités, c'est qu'il n'avait pas pu supprimer toutes les ârconstances inférieures, c'est qu'il n avait pas assez isolé de la grande société corrompue ses petites sociétés idéales. Les milieux qu'il avait créés s'étaient laissé envahir el troubler par le milieu général : ce n'était point la fautâ des hommes, mais la faute des choses, la faute des circonstances ; si la maladie était inguérissable, il ne fallait s'en prendre ni au malade ni au médecin, mais au mal.

Quoi qu'il en soit, les théories d'Owen ne furent pas seu- 1 lement jugées par leur insuccès pratique; l'utilitarisme, contemporain les rejette lui-même ouvertement par la bouche de Stuart Mill. Nous le savons en effet, le prmcipe sur lequel repose tout le système d'Owen, c'est celui de la déterioinadon absoltie des actions ; le caractère de l'homme est formé indépendamment de sa volonté {indepently ofkis wiil), non par lui, mais pour lia; notre caractère une fois, formé, nous sommes impuissants à le changer. Dans les mains du législateur nous sommes donc, pour emprunter les paroles d'Helvétius, comme l'argile dans les mains du potier, et une fois façonnés par lui, nous nous trouTOus aussi incapables de modiGer la forme qu'il nous a imposée que l'argile de sortir du moule où on Ta fait entrer. Stuart Bill, déterministe et utilitaire lui-même, n'en repousse pas moins avec vigueur une doctrine aussi absolue ; il montre qa'Owen et ses disciples, qui ont propagé avec le plus de

persévérance « la grande doctrine du déterminisme » , sont aussi ceux qui Tont « le plus défigurée ». « L'homme, ditc il, a jusqu'à un certain ^oint le pouvoir de modifier son « caractère. Que ce caractère ait été en' dernière analyse a formé pour lui, n'empêche pas qu'il ne soit aussi en partie c formé par lui comme agmt intermédiaire. Son caractère « est formé par les circonstances de son existence, y compris « son organisation particulière; mais son désir de le façmmer a dans tel ou tel sens est aussi une de ces circonstances^ et fum « la moins importante. Si ceux qui sont supposés avoir formé « notre caractère ont pu nous placer sousrmfluence do cer- « taines circonstances, nous pouvons pareillement nous « placer nous-mêmes sous l'influence d'autres circonstances. « Nous sommes exactement aussi capables de former notre « caractère, «i nous le voulons {if we tc^7/),queles autres de le « former pour nous*. » En d'autres termes, l'extérieur agit : sur notre caractère de deux façons à la fois, soit directement, soit indirectement; il agit directement quand il : nous impose certaines habitudes, certaines dispositions ; il < agit indirectement quand il nous donne la volonté^ c'est-àj dire le désir ^ de résister à ces habitudes et à ces dispositions. I Nous sommes alors comme quelqu'une qui l'on mettrait un fruit dans la main, tandis qu'on lui donnerait en même temps sur le bras un coup pour faire tomber le fruit. Le partisan d'Owen <c est dans une position inexpugnable » : quand il soutient « que la volonté de modifier notre carac- « tère est un résultat non de nos propres efforts, mais de ; a circonstances que nous ne pouvons empêcher ; » il se trompe quand il prétend que cette volonté, quelque déterminée qu'elle soit, est impuissante à changer notre carac- : tère. En dernière analyse, « notre caractère est formé par : < nous aussi bien que pour nous ; mais le désir d'essayer € de le former est formé pour nous *. »

Ainsi Stuart Mill complète en le mitigeant le déter- • minisme d'Owen, qui n'était pas très-éloigné du fatalisme ' oriental. Dès lors, la stérilité de son système social est aussi démontrée; les hommes ne sont pas seulement ce qu'on les fait, mais ce qu'ils veulent être et ce qu'ils se font eux-mêmes. Il faut laisser une place dans l'&me pour ime volonté plus ou moins déterminée; il faut laisser une place

i. stuart Mill, Logique, t. II, p. 423 (trad. Peisae). 2. S unrt Miil, Logique, H, p. 424. — Cf. la Philosophie de Hamiltoth p 567 (trad. de Gazelles;.

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