‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 36 sur 138 · PRINCIPES THÉORIQUES DE LA MORAL · texte numérisé non relu

PRINCIPES THÉORIQUES DE LA MORAL

I. — Que les principes d'une science sont ce qa'il y a de plus obscur dans tonte science. — Gomment Stuart Mill fixe Fobjet et les limites du débat entre les moralistes. — Distinction de l'école inductiye et de lecole intuitive. — Principe sur lequel semble reposer la morale de Stuart Mill. Négation du libre arbitre; réduction de la volonté au désir, du désir au plaisir; l'égoïsme, poiut de départ de Stuart Ibll comme de tous les utilitaires. — Effort tenté par Stuart Mill pour faire sortir de Tégoîsme « l'altruisme », et de Fmtérét la conscience morale. — Textes importants dans lesquels Stuart MiU tente la genèse de la conscience morale. — Progrès qull fait accomplir sur ce point à la doctrine utilitaire. — Essai pour réaliser dans la pensée même de Thomme l'barmonie des intérêts que Bentham prétendait réalisée au dehors. — Comment Stuart Mill rapproche les écoles ioductive et intuitive; comment il restitue à l'homme une « conscience morale ».

U. — Comment, en s'appuvant sur cette conscience morale dont il a fait la genèse, Stuart Mill peut sans contradiclion ordonner à Findivida, qui ne cherche jamais que son plaisir, de rechercher le bonheur général. — Le bonheur général, fin et critérium des actions. — Stuart MiU rompant complètement avec Bentham et déclarant que le critérium de la morale utilitaire n'est pas le plus

frand bonheur de l'agent moral. — Le spectateur impartial d'Adam mith. — Essai pour justifier le principe du bonheur. — Que ce principe n'est pas susceptible de preuves directes, — Que la morale est un art, et comme telle exclut le raisonnement scientifique. — Pïeuves indirectes données par Stuart Mill du principe du bonheur.

— Le bonheur est l'un des buts de la vie humaine et 'doit être un des critères de la conduite.

m. — Le bonheur est-il lo seul but, et doit-il être le seul critérium t

— Outre le bonheur, les hommes ne désirent-ils pas la vertu ? «• Nouveau progrès que Stuart Mill fait accomplir à la doctrine utilitaire. — La vertu désirable pour elle>même. — Genèse de l'idée

de vertu. — L'avare el lliointne vertueux. — Comment Sluarl MUI croit retrouver, derrière le désir de la vertu, te désir du boobenr. — I^ bonheur universel, seule Qn et seul critérium.

Chez tous les penseurs utilitaires qui oat précédé Stuart. Hili, quelle qae soit l'époque à laquelle ils sootappams ou la natioo à laquelle ils appartieunent, on trouve le plus entier, le plus parfait accord sur ce point : l'homme, et tout être sensible, ne peut et ne doit vouloir autre chose

Sue son intérêt personnel. Epicure aussi bien qu'Helvéfius, !elvétius aussi bien que Bentham, utilitaires grecs, anglais, français, tous répondent aux hommes qui leur demandent une rè";le de conduite : " Suivez votre intérêt. « : Bentham, il est vrai, a apporté un grave changement dans la formule utilitaire; il a pris pour fin et pour critérium de la morale le bonheur universel ; mais il n'a pu le prendre ainsi qu'en identifiant, par l'optimisme le plus conscient et le plus obstiné, le bonheur particulier do chaque homme et le bonheur universel de tous les hommes, r La principale originalité' de Stuart Mill est d'avoir con- ■ serve la formule de Bentham en rejetant son optimisme. Helvétius disait : Le bonheur personnel avant tout; Benf tham disait : Le bonheur général identifié avec le bonheur personnel; Stuart Mill dit : Le bonheur général. Par là, ce n'est plus une simple transformation qu'il fait subir à la doctrine utilitaire ; la forme qu'il lui imprime est non-seulement originale, mais dans une certaine opposition avec \ les formes qu'elle avait revêtues jusqu'alors; il constitue ! cette morale sur une autre base; il la pousse presque aussi . loin gu'on peut espérer la pousser sans la voir se confondre , avec la doctrine adverse.

L — Iln'Ta,dit Stuarl Mill, dans toute science en général, ' rien de si ooscur que les principes mêmes de cette science; l'algèbre, par exemple, ne tire point sa certitude de ses premiers éléments, qui, c tels que les exposent d'illustres > professeurs, sont aussi pleins de fictions que la jurisa prudence anglaise, et aussi pleins de mystères que la s théologie. » Les principes d'une science, en effet, ■ sont

■ les derniers résultats de l'analyse métaphysique appli-

■ quée aux notions élémentaires qui se rattachent le plus

■ intimement k cette science; et ils sont pour elle non ce

■ que les fondements sont pour l'édifice, mais plutôt ce « que les racines sont pour 1 arbre, car les racines peuvent

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« accomplir leur fonclion sans qu*il scMt besoin de les « découvrir et de les exposer à la lumière ^ »

Ce qui se produit dans les sciences se produit aussi dans | ce que Stuart Mill appelle Vart de la morale et de la légis- \ lation. Non-seulement ici les principes sont incertains et , obscurs, mais en outre cette incertituae a donné lieu, depuis ' deux mille ans, aux disputes les plus acharnées : « Depuis « deux mille ans, les philosophes se rangent sous les « mêmes bannières, et ni les penseurs ni l'humanité en « général ne semblent être plus près de s'entendre sur ce « sujet qu'au temps où le jeune Socrate écoutait le vieux « Protagoras et opposait la théorie de l'utilitarisme à la . « morale vul^ire du prétendu sophiste. »

Après avoir constaté le débat et en avoir expliqué les causes, Stuart Mill en fixe l'objet et les limites. C'est à lui, comme on sait, qu'appartient la distinction entre Técole indueiive ou expérimentale et l'école intuitive ou rationnelley distinction déjà établie en fait par Helvétius et les utilitaires français^, mais non encore fixée dans les termes. Stuart Mill, il &ut le reconnaître, cx)mprend mieux ou plutôt moins mal que Bentham la doctrine de la morale a pfiori. 11 ne s'acharne çlus contre l'ascétisme, qui n'avait peut-être guère existé que dans l'imagination de Rentbam. 11 avoue aussi que, pour les moralistes non utilitaires, les jugements moraux ne deviennent pas nécessairement une simple affaire^ de sympathie et d'antipathie; que tous n'admettent pas lebizarre sens, tact ou goût moral de Shaftesbury et de Hume. . ■ Notre faculté morale , dit-il, d'après ceux de ses inter- \ « prêtes qui méritent le nom de penseurs, ne nous fournit « que les principes de nos jugements moraux; elle fait « partie de notre raison^ et non de notre sensibilité; il faut < lui demander les doctrines abstraites de la morale, mais c il ne faut pas compter qu'elle nous serve à reconnaître la « morale sous sa forme concrète. L'école de morale intui- « tive, non moins que celle qu'on pourrait nommer l'école € inductive, insiste sur la nécessité de lois générales. Toutes « deux s'accordent à admettre que l'appréciation d'une a action isolée ne saurait résulter de la perception directe, « mais bien de l'application d'une loi générale à un cas « particulier. » Ainsi les deux écoles font de la morale une

i. Stttart Mill, UtiHtaritme ou Théorie du bonheur, ch. I. — Nous omis senrons, quand nous ne traduisons pas nous-roéme, de la traduction de M. de La Friche {Revue nationaie, fkoUif septembre et octobre, 11^;.

S. Voir, dans notre Morale d^hpicuren le diaoitre sur Uelvètiu»

science ou un art, non une routine aveugle. Bien plus, les données de cette science, les lois ntiorales, « sont aussi en « grande partie les mêmes 9 pour toutes deux. Le débat

I est donc exclusivement restreint aux principes et à la méthode : « Les deux écoles diffèrent d^opinion quant à « révidence des lois morales et à la source d'où elles tirent « leur autorité. D'après l'une de ces écoles, les principes « de la morale sont évidents a priori et doivent être « acceptés à la seule condition qu'on s'entende sur la valeur « des mots. D'après l'autre doctrine, le bien et le mal, le « vrai et le faux sont des questions d'observation et d'expéa rience ^ » Stuart Mill étend ainsi la portée du débat à la

^ philosophie tout entière : ce n'est plus seulement le bien et le mal dont il s'agit, c'est le vrai et le faux, c^est aussi sans doute le beau et le laid. Il faut choisir entre les deux grandes méthodes qui se partagent en ce moment la philosophie, entre l'expérience et la raison, entre la science et la conscience, entre le déterminisme et la volonté déclarée libre.

Le principe premier sur lequel semble reposer le système moral que Stuart Mill, au nom de l'école înductive, oppose , à récole intuitive, c'est la négation de la liberté "-

f i. Stuart Mill, Utilit., ch. I.

3. Hobbes, Helvétius, d'Holbach, Volney, Owen, tous les partisans

modernes de la morale dé Tintérôt, ont été fatalistes. Stuart Mill, comme

. nous avons déjà pu le voir, essaye de perfectionner ici leur doctrine. II

' reconnaît trois sortes de systèmes déterministes : d'abord le fatalisme

Sur des Orientaux, d'après lequel toutes nos actions sont prédéterminées u dehors, indépendamment de noire caractère et de noire volonté; puis

! le fatalisme modifié^ celui d'Owen par exemple, d'après lequel nos actions

' sont prédéterminées par notre caractère^ et notre caractère par le de* hors, indépendamment de notre volonté. La troisième doctrine déter* ministe, qui est celle de Stuart Mill, admet que nos actions sont déterminées par notre caractère^ mais que notre caractère peut être modifié par notre volonté, déterminée elle-même en dernière analyse par le dehors (voir Philosophie de Hamilton, ch. XXVI; Logique, livl VI, ch. i;

, Utilit,f ch. IV;. On voit le progrès qui fait remonter sans cesse le détei^ minisme du dehors au dedans, qui le fait se rapprocher de plus en plus da for intérieur de Thomme. Dans le fatalisme pur, nous ne sommes rien; d'après Owen, nous sommes du moins pourvus d*un caractère formé pour nous, sinon par nous; d'après Stuart Mill, nous

'devenons les agents intermédiaires de ce caractère. Mais sommesnous seulement agents intermédiaires ou agents primitifs et libres? Voilà le dernier pomt qui sépare en psychologie 1 école iuduclive de l'école intuitive, et qui va aussi les séparer en morale. Siuart Mill tranche nettement la question, f La volonté, dit-il, est entièrement « produite par le désir, si Ton comprend par ce terme rinûuence repous- « santé de la douleur aussi bien que l'atirait du plaisir. » Le désir fatal est « la plante-mère »; la volonté peut parfois en être détachée, comme un rejelon; mais dans ce cas, ce qui l'en a détachée, c'est tout simple* meut rhabitude; lorsqu'un ancien désir, fortifié par Tbabitude, s op«

Le désir se confond avec le plaisir : « Désirer une chose | m et la trouver agréable, avoir de l'aversion pour une chose * « et la regarder comme pénible, dit Stuart Mill avec . « Hobbes, sont des phénomènes complètement insépara* « blés, ou plutôt deux parties d'un même phénomène. » '[ En conséquence, « il y a une impassibilité physique et méta^' ii physique à désirer quoi (fue ce soit autrement qu'en « proportion de Vidée agréable qu^on s'^en fait ^ » Et comme vouloir et désirer sont une même chose, je ne puis vouloir, désirer, ni poursuivre que ce qui m'est agréable, ce qui me cause, h moi et non à vous, une certaine somme de plaiçir, une certaine quantité de bonheur. Le point de départ du système de Stuart Mill, comme de tout système utilitaire, est donc l'égoïsme ; c'est là cette « racine » cachée qui seule supporte et nourrit la morale inductive.

Heureusement, dans le plaisir personnel lui-même et dans les désirs qui y correspondent Stuart Mill trouve, comme Bentham, un élément qui dépasse l'égoïsme : « c'est j le désir d'être en harmonie avec nos semblables^ qui est déjà \ un principe puissant dans la nature humaine. »

îious touchons ici au point central du système de Stuart f Mill; à partir de ce point nous allons le voir, j)ar une: insensible évolution, passer de l'égoïsme à l'altruisme le plus complet. Nous essayerons de marquer tous les degrés de cette évolution. Pour que la pensée de Stuart Mill ne nous échappe pas, nous serons forcés de la saisir sous la forme même, à la fois subtile et vague, qu'il a coutume de lui donner; nous plaçant comme toujours, dans cette exposition des systèmes, à un point de vue purement logique et historique, nous suivrons le cours des idées de notre auteur, montrant les progrès accomplis, marquant aussi les défauts particuliers de raisonnement et signalant les côtés faibles ou obscurs, sans entrer encore dans une discussion approfondie et vraiment morale.

« L'état de société est en même temps si naturel, si € nécessaire et si habituel à l'homme que, à moins de cir- « constances rares et d'un effort d'isolement volontaire, il ne « se considère jamais que comme un membre d'un corps,

pose à de nouveaux désirs, plus violents en apparence, voilà ce que nous appelons volonté, c La volonté est donc la fille du désir et n'échappe à son empire que pour passer sous celui de l'habitude. » {Uitltt., ch. IV, p. ce ; < Will is the child of désire, and passes out of the dominion of its parent only to corne under that of habit). » !• UtiUt, ch. IV. — Cf. ch. II, p. 9.

c et cette association s'aSermit de plus en plus à mesure que « rhumanîté s'éloigne de l'état d'ii\dépendance sauvage. Par conséquent, toute condition essentielle à un état Sk i!a

' lia psychologie anglaise, en se perfectionnant et en se dt^voloppant, développe aussi et entraîne avec elle la morale. Stuart Mill introduit ici dans la question un principe nouveau : l'association des idées. L'homme, liant peu i^ pou la conception de sa destinée à celle d'un état social, Hait par éprouver une sorte d'impossibilité intellectuelle de ios séparer. La fable antique représentait les membres du corps numain voulant conquérir leur indépendance et sortir do rôtat de sujétion mutuelle où les place la nature; Stuart Mill nous montre au contraire les hommes euxnu>mos, ces êtres indépendants, ces individus autonomes, dovonant peu à peu des membres du corps social, des parties d'un tout, des chiffres de la grande somme humaine, ot le devenant à un tel point qu'ils ne peuvent plus euxmrines se concevoir autrement, qu'ils ne peuvent plus se Boparer de la somme qu'ils composent, du tout où ils s'absorbent. D'une part, d'après Stuart Mill, tout sentimentqui ne se rattacherait pas en quelque façon à l'amour de soi est moralement impossible, puisque nous ne pouvons désirer ot vouloir que ce qui nous est agréable; d'autre part, l'amour d'un soi séparé et solitaire est intellectuellemont impossible, parce que nous ne pouvons nous considérer nous-mêmes autrement que comme êtres sociaux. L'idée de société, à son tour, implique l'idée d'égalité ; or, l'égalité comporte le respect mutuel des intérêts. « La société

« « entre égaux ne peut exister que si les intérêts de chacun « sont également respectés. Et puisque, dans tous les états

. « de société, chacun, à moins d'être un souverain absolu, « a des égaux, tout le monde est obligé de vivre dans ces « termes avec quelqu'un^ et à toutes les époques on ne cesse

' d de se rapprocher d'un état où il sera impossible de vivre « d'une façon permanente dans d'autres termes avec qui « que ce soit. » Stuart Mill fait ici intervenir une idée sur laquelle il aime à appuyer, celle du perfectionnement futur

' de la société; nous l'avons déjà vu parler de la dpstinée de

j l'homme; continuellement, dans son exposition et sa dé-

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