‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 37 sur 138 · Sluart Mill, Utilit , ch. III · texte numérisé non relu

Sluart Mill, Utilit , ch. III

fense de l'utilitarisme, il passe du présent au futur, tra-f verse à son gré les siècles, et nous montre un avenir aui n'est peut-être pas irréalisable, mais aussi n'est nulle-*' ment réalisé. *

« Les gens (est-ce la totalité des hommes, ou la majorité, i « ou simplement la minorité?), les gens en viennent ainsi à < ne pouvoir plus regarder comme possible pour eux un « état où Ton ne tient aucun compte des intérêts d'autrui. Ils « sont dans la nécessité de se représenter à eux-mêmes « comme s'abstenant du moins des torts les plus grossiers, « et, quand ce ne serait que pour leur propre salut, comme c ne cessant de protester contre ces torts. » Ici reparaît la pure doctrine de Bentbam. « Ib sont ImbituéSy ajoute Stuart « MiU, à coopérer avec autrui. Tantqu^ils coopèrent, leurs « buts sont identifiés à ceux des autres; il y a, du moins, un c sentiment temporaire que les intérêts des autres sont leurs « propres intérêts. » Quels sont ces autres^ dont parle Stuart . Mul? Ceux avec qui ils coopèrent, sans doute ; ce ne sont donc pas tous les autres membres de l'humanité. Il n'y a donc pas nécessité pour l'homme de respecter les intérêts de l'homme, comme Stuart MiU semblait le dire plus haut; il y a nécessité pour tel homme de respecter les intérêts de tel ou tel homme, de tel ou tel coopérant, aussi longtemps que dure la coopération. Cette union des intérêts est très-restreinte; elle est toute temporaire; restreint et tempo-, raire est aussi le sentiment moral qui eu naît, a Grâce àl « tout ce qui raffermit les liens sociaux, à tout ce qui favorise \ « un développement sain et vigoureux de la société, chaque « individu trouve un intérêt personnel plus grand à con- ■ sulter pratiquement le bien-être de ses semblables, et se . « sent, en outre, entraîné à identifier de plus en plus ses ; a sentiments avec leur bonheur, ou du moins avec un ' « degré toujours croissant de respect pratique pour leur « bien. » Voilà encore Bentham qui reparaît, avec l'identité ( réelle et objective des intérêts : mais Stuart Mill y ajoute ' aussitôt l'identité intellectuelle et subjective produite par '. l'association des idées : « Comme par instinct, l'individu en ^ « vient à avoir conscience de lui-même comme d'un être « qui doit évidemment avoir des égards pour les autres. » ï On remarquera le vague extrême et des idées et des termes de Stuart Mill : rien de précis, rien de net dans cette pensée et dans ce style embarrassés et flottants. Quels sont ces égards dont il parle? jusqu'où peuvent-ils aller? à qui doivent-ils s'adresser? Quels sont ces autres

mi'il nomme? Gomment du temporaire, où nous étions renformés tout h l'heure, sommes-nous passés au définitif? comment sommes-nous allés du parlicuiier à l'universel, de tels ou tels hommes aux hommes en général? u Le bim ,a d'aulrui, continue Stuart Mill, devient pour Vindividu wte « chose dont il est naturel et nécessaire qu'il s'occupe, comme o de toute condition physique de notre existence. Or quelle n que soit la force du respect d'autrui chez un individu, il « est poussé par les plus puissants motifs d'intérêt et de « sympathie à le déployer et à faire tout son possible pour « l'encourager chez les autres ; et, quand il ne le connaîtrait « pas lui-niême, il s^intéresse autant que qui que ce soit à ce

■ que d'autres l'éprouvent. » Stuart Mill veut-il dire qu'ua voleur par exemple est poussé piïr les plus puissants motifs d'intérêt et de sympatliie à se faire gendarme et ^ arrêter les autres voleurs? ne serail-il pas plutôt porté à faire bande avec eux? Celui qui ne connaît point le respect des intérêts d'autrui inculquera-t-il hien ce respect à ceux

' iqui l'entourent? A en croire Stuart Mill, » les moin- « dres germes de ce sentiment sont recueillis et cultivés '.« par la contagion de la sympathie et les influences de j« l'éducation, et entourés, par l'action puissante des ,« sanctions extérieures, d'un réseau complet d'associations (« d'idées qui le fortifient encore... Chaque pas dans le tt sens du progrès politique contribue à rendre cette façon « de comprendre la vie humaine de plus en plus natu- " relie, en faisant disparaître les causes d'opposition d'inn térêts et en nivelant ces inégalités de privilèges légaux « entre individus ou entre classes, srÂce auxquelles il « est de grandes portions du genre liumain dont il est « encore possible de négliger le bonheur. Lorsque l'esprit « humain est en progrès, on voit sans cesse se développer « les influences qui tendent à créer chez chaque individu o un sentiment de son unité avec tous les autres, sentiment

■ qui, à l'état parfait, éloignerait de l'homme toute pensée « ou tout désir d'uni; condition personnelle heureuse dont « ses semblables ne partageraient pas les avantages... Dans « l'état comparativement peu avancé de civilisation où = nous vivons, un individu ne peut pas, à dire vrai, res- « sentir cette complète symçathie avec ses semblables qui « rendrait impossible toute réelle discordance dans la direc- « tion générale de leurs conduites respectives; mais déjà • l'individu chez qui le sentiment social est développé ne

< ■ peut pas se résoudre à considérer le reste de ses senunables

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(Stuart Mill raisonne toujours comme s'il s'agissait de la) totalité des hommes, du milliard humain qui peuple la' terre) « comme des rivaux avec lesquels il est en lutte « pour obtenir les moyens d'être heureux et qu'il doit

■ souhaiter de voir échouer dans leur entreprise afin qu'il

■ réussisse dans la sienne'.» Un marchand ne souhaite-t-il donc pas de voir échouer ses concurrents? Il ne désire sans doute aucun mal à la tolalité des hommes ni même ù. la totalité des marchands, et il ne les considère point comme ses rivaux; mais c'est précisément parce qu ils ne le sont point : du moment où ils le deviendraient, sa sympalhie mstinclive et physique pom- eux ne s'évanouirait-elle pas. aussitôt ?

■ Il est, continue Stuart }iill , indispensable h chaque!

• individu de croire que sa fln réelle et celle de ses sem-l « blables ne sont pas en conQit'.» Il faudrait être en effetl assez misanthrope pour croire que la fin réelle et dernière,! le bien véritable as chaque homme s'oppose à ceux des au-' très hommes ; mais, dans la pratique, s'agil-il de fin dernière, de bien véritable, do destinée suprême? a Ce sentiment (de « l'harmonie des fins) , ajoute du reste Stuart Mill, est chez « la plupart des gens bien inférieur comme force à leurs t sentiments égoïstes, etsouvenl il fait complètement défaut.'

• Mais, pour ceux gui le jipssédenl, il a tous les caractéresi

• d'un sentiment naturel •. »

En résumé, d'après ces passages do Stuart Mill, trgp négligés par la critique et qui jettent une grande clarléi sur toute la suite de sa doctnne, l'homme se trouve dans! une impossibilité physique et métaphysique de vouloîn autre chose que son plaisir propre ; c'est là le point de départ , le même absolument que celui de Benttiam , le même que celui de tout utilitaire conséquent, le même, dis-je, parce qu'il est le seul possible. En second! lieu, le plus grand plaisir de chaque individu étant lié, la\ plupart du temps, dans la réalité à celui de la collection,: chaque individu, en voulant son plus grand plaisir ou son^* utilité propre, veut par cela même, la plupart du temps, l'uti-! lité générale. Là encore, Stuart Mill est d'accord avec Ben-' tham ; seulement Bentham ne disait pas : — L'accord des" intérêts existe fréquemment, très-fréquemment, la plupart'

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