‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 42 sur 138 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

BTUART MILL (Suite) '

CONCEPTION NOUVELLE DU BONHEUR ET DE L'IDÉAL HtlMAW

I. — Dans quels éléments se résout l'idée de bonheur, (In et critérium des aclious. ^~ Critique de Bentham par bluart MUl. — latroduclion de ridée nouvelle do qualité diins les plaisirs. — DixtincUon entre le conte nie me ni et le boiiUeur, — 1,'idée do qualité daru les plaisirs ramenûe au sentiment de dignité dans la personne. — Point de jonction que Stuart Mill s'etrorco de découvrir entre l'idéal individuel et l'idéal social dans la notion d'une « noblesse , idiale de volonté n.

S. — Cunimeut apprécier la qualité des plaisirs. — Solution que (ente Stuart MUl. — DifncuUéa pratiques. — RêfuUUon de Stuart Hill par un utilitaire.

[U. — La morale utilitaire peut-elle obliger l'agent moral. — L'obligation et la sanction identifiées l'une avec l'autre. — Conséquence de celte identification. — Comment l'obligation morale tend à disparaître par le progrès de la civilisation. — La morale utititaire peul-ello revendiquer les sanctions extérieures. — Peutindiquer la sanction intérieure du remords. — Nouveau pro-

grès que Stuart Hill fait subir k l'utilitarisme. — Stuart Mill se rapprochant de la morale a priori. — Qu'entend-il par la pure idée da devoir ? -~ L'association des idées produisant la sanction morals comme elle a produit le sentiment moral. — Responsabilité morale. Comment elle dérive du châtiment. — Nouvel appel & la loi d'association.

tV. — La question de l'obligaliou morale et du mérite moral reparaissant sous une nouvelle forme. Comment, si l'on persuade à ITiomme qu'il a pour fin le bonheur, rohligera-t-on k se contenter du peu de bonheur que la société lui laisse? Réponses successives de Stuart Mill. — Comment produira le sacrifice et l'héi'uisme. — Nou- Telles réponses de Stuart Hill, — Comment Sluart Mill, eu dernier

ressort. iDToque l'idéal et la société h venir. — Relaur aux conceptions d'flelvétius et de Bentbam. — Que l'harmonie eitérienre el matérielle des intérâlR, produite par l'organisation sociale et l'édacalion, est le suprême moyen de faire naître la moralité chei le; liouimes. — Forme caraclérisUque qae prend chez Stuart Hill 11 doctrine uUlitaire.

T. — La notion du plus grand bonheur étant donnée comme fin suprême et exclusive, U est nécessaire d'en déterminer le contenu. En quoi consista au juste, d'après l'école iDrlitcUve,le plus grand bonheur dont elle parle? Gomment dislinguer sûrement les actions bonnes des mauvaises, les actions qui servent au bonheur de eelles qui nuisent? comment, en d'autres termes, changer le critérium encore vagua et in)léterminé dont nous nous sommes contentés dans la théorie en un critérium précis et pratique, nécessaire à l'application?

La notion de bonheur se résout à première vue en deux étémeots principaux : la ijuantilé et la qualité. Pour connaître la valeur d'une action d'après le critérium utilitaire, il est évident qu'il faudrait connaître la quantité et la qualité des plaisirs qu'elle fournit.

De ces deux éléments, le premier avait surtout frappé Bentham, et il avait essayé de l'évaluer par le calcul. Une sorte de « thermomètre moral » , voilà son idéal, dont son «i arithmétique morale » tend imparfaitement à rapprocher l'homme. La qualité n'est pour lui que la forme, le dessin Cas plaisirs; la quantité en est le fotid véritable. Théorie paradoxale, mais qui a le mérite d'être nette el franche. bluart Mill, ici encore, va se rapprocher de la doctrine ordinaire et donner plus de valeur morale au système ' utilitaire, dùt-il lui faire perdre de sa logique.

■ En général, dit-il, les écrivains utilitaires ont fait résider > ta supériorité des plaisirs de l'esprit sur ceux du corps ■ surtout en ce qu'ils sont plus durables, plus sûrs, plus 1. économiques, etc. , etc. ; ils ont attribué « cette superio- « rite à des avantages extérieurs plutôt qu'à leur nature < intime. » Cette remarque est très-vraie pour Épicure, qui attribuait surtout la ditîerence des plaisirs à la différence de leur durée ; mais, en ce qui concerne Bentbam, elle ne porte plus aussi juste. Bentnam, en effet, dans les sept éléments du calcul moral, faisait entrer l'intensité, et par là il s'efforçait de pénétrer dans la nature intime des p'iiiâirs. Seidemeat il soutenait que l'intensité d'un ploî-

rir, comme l'iatensilo de toute force, peut se mesurer, se chillrer, que c'est une mianlilé. Toute coiisidéralion de mialité semblait ainsi à Bentham une inconséquence. La cfurée, la sûreté, etc., voili l'exlérieur d'un plaisir; l'iotensité, voilà l'essence intime; et c'est là tout. Bentham n'a vu que cela, mais avait-il bien le droit de voir autre j chose ?

Telle n'est pas l'opinion de Mill : « Les utilitaires, dit-il,' « auraient pu avec tout autant tk conséquence se placer sur

■ uD autre terrain, qui est aussi le terrain le plus élevé. Il

■ est parfaitement compatible avec les principes de l'utilité

■ de recoiiunlLre ce fait que certaines sortes de plaisir sont « plus désirâmes et plus précieuses que d'autres. 11 serait

■ absurde, lorsqu'on toute autre occasion on tient compte de « la qualité aussi bien que de la quantité, que l'ostimalion m des plaisirs fût censée dépendre de la seule quantité '. *

Que fuut-il entendre au juste par celte qualité ajoutée fort ingédifrusement au critérium utilitaire? — A cette qucâtion, Stuart Miil répond d'abord en invoquant un fait, ou ce qu'il croit être un Tait : • Lorsque, de deux plaisirs, il un est un

■ auquel tous ceux ou presque tous ceux qui ont l'expé-

• rifiicc des deux donnent une préférence marquée, laiw

■ y itre poussés par aucun sentiment d'obligation morale

■ \irrespective of any feeliug of moral obligation prefcr i(),

■ C4lui-lii est le plaisir le plus désirable. Si des personnes « en état de juger avec conijiélunce de ces deux plaisirs « ploi'onl l'un tellemoit au-dessus de l'autre, qu'elles le lui

• préfèrent tout en te sachant accompagné d'une plus ^ande € $omnte de mécantciUemcnt, et si elles ne veulent point iécluin-

• ^ contre n'importe quelU abondance de cet autre plaisir

• dont leur oature est susceptible, nous sommes en droit

■ d'iillribuer à la jouissance préférée une supériorité de « qualité qui l'emporte sur la quantité, au point de rendre

• relle-ci comparativement peu imnorlante. • — Sans y être poussé par aucun sentiment tTooligation morale : voilà précisément le point en lili';o ; ta question, traitée ici trop sommairement par Stuart Mill, est capitale et nous y reviendrons plus tard. 1

A la distinction de la qualité ai^e la quanlilé, de Vespfxtl et de l'iR/CTiji/^, répond une distinition nuu moins in^t.uicuse '

1. • n would b« absunl Ihal, «bile in «atimating ali olber tliins* quallt* !• contidcrrd «• wcll ni quantité, the eitimatioD ol iileasurK acboud b% Mifpovd 10 dapetid on qutnUtr Mone- ■ (,t'iiln., cb. 11, g. it}.

ctitro le contentenmit (content), c'est-à-dire la satisfaction de certaines facultés, et le bonheur (happioessl, qui consiste ûans la satisfaction de toutes les facultés de l'être et , en cas de conQit, des facultés les plus hautes. Le cooteotameat d'un animal inférieur est inférieur lui-même au bonheur d'un animal plus élevé dans l'échelle des êtres, ce bonheur fiit-il accompagné d'une certaine dose de mécontentement. <c Peu de créatures humaines consentiraient h

• être changées en aucun des animaux inférieurs, moyea-

• nant qu'on leur promîlla plus grande somme des plaisirs « de la brute : aucun être mtetligent ne voudrait être uq « imbécile, aucun individu instruit un ignorant , aucune c personne ayant du cœur et de la conscience ne se déci-

■ aérait à devenir égoïste et vile, quand bien même on leur

■ persuaderait que 1 imbécile, l'ignorant ou le coquin sont « plus satisfaits de leur lot (is better satisiîed with his lot)

■ qu'eux-mêmes ne le sont du leur. Ils ne changeraient

• pas ce qu'ils ont de plus contre la complète satis- « faction de tous les désirs qui leur sont communs. » L'être inférieur a plus de chance de satisfaire entièrement ses facultés bornées ; l'être supérieur en a moins ; il ne doit donc s'attendre qu'à un bonheur imparfait, « mais il ap- « prendra, pour peu qu'elles soient supportables, à supporter « les imperfections de ce bonheur. Mieux vaut être un

■ homme mécontent qu'un cochon satisfait; mieux vaut être « un Socrale mécontent qu'un imbécile satisfait; si Tim- « bécile et le cochon pensent diETéremment, c'est qu'ils ne

■ connaissent que le côté de la question qui les regarde. » A vrai dire, Stuart Mill connaït-il luj-même parfaitement, comme il le prétend, les deux côtés de la question? lin quoi consiste, en dernière analyse, cette qualité des plaisirs que Stuart Mill a posée jusqu'à présent comme un fait évident, sans en déduire les raisons ? « Nous pouvons « donner telleexplicatioD qu'il nous plaira de larépugnance « qu'éprouve un être doué de facultés plus élevées à tomber

■ dans ce qu'il sent être un degré d'existence moins élevé.

• Nous pouvons l'attribuer à l'orgiuci/...; nous pouvons y

• voir l'amour de la liberléet de l'indépendance personnelle > (dans lu sens physique du mot, sans doute), « auquel les

■ stoïques faisaient appel comme étant le meilleur moyen Il de linculquer^ ou bien encore le goût du pouvoir ou

' u celui des émotions, goûts qui tous deux, en enet, y oon<f « tribuent et en font réellement partie. > Ces explication^ Eont-ellossufÛsantesîlesonlimeatmêmederiDdépeDdaaca

STUART MrLL 97

avec le sens vague que Stuart Mill lui donne, rond-il la vivante précision du senlinient dont il s'a^iL ici? Stu;irt Miil semtle comprendre lui-même la nécessite do remonter Iilus haut et de s'élever d'une indépendanco encore extérieure à l'indépendance intérieure , consciente du prix qu'elle vaut et que rien en dehors d'elle ne peut valoir, n Ce qui exprime le mieux, dit-il, celte répugnance n (à déchoir), c'est un sentiment de dignité que possèdent

• tous les êtres humains, sous une l'orme ou sous une

• autre, et dont le développement est en quelque sorte M proportionné (mais sans exactitude aucune) à leurs facul- " k's les plus élevées. Pour ceux chez qui ce sentiment

• de dignité est puissant, il forme une partie si essentielle 1 de leur bonbeur, que rien de ce qui entre en lutte avec

• lui ne saurait, si ce n'est momentanément, leur être objet

• de désir'.» ^ Ditfnilé, c'est-k-dire sentiment d'une valeur propre

attachée à l'indépendance personnelle, — nous avions; depuis bien longtemps, avec les utilitaires, désappris c©' mot. Epicure, pourtant, l'avait déjà pronoucé ; il avait parlé de la volonté maîtresse irelie-mcme et naturellement digne de blâme ou de louange. C'est qu'Épicure admettait, sinon la n liberté morale », du moins uneliborlé indifférente, qui valait à ses yeux mieux que le « destin • ? Mais, depuis ce grand promoteur, l'utilitarisme, e-sclusivoment renfermé dans le domaiue de la nécessité brute, semblait s'être interdit de considérer jamais dans les machines humaines autre chose que leur valeur extrinsèque, leur valeur d'utilité. Stuart Mill, ici comme partout ailleurs, va plus loin que ses devanciers : il attribue aux hommes et une certaine valeur intrinsèque et la conscience de cette valeur. Nous avions déjà reçu de lui le pouvoir do former nous-mêmes, jusqu'à un certain point, notre caractère; lai fonscience de ce pouvoir devait naturellement produire un sentiment proportionnel de dignité. La dignité en effet est une sorte d'attribution à soi : autant je fais et veux, autant )►- suis indépendant et consciout de cette indépendance, autant je me sentirai digne. Le pouvoir sur son caractère,.

l. Ils most appro(ifiote appellalion 15 a sciiae of Jit^tiily, wliich ail

human beinps pOESeïa in one form or «ther anrt wliicli is so essen-

dal a part of Ihe happiness of thoao In wliom is strcna. Ihat wich con- OicUwrthilcould nol be, oUierwisc than momenlarilï, an objiitt ofdesini loibem. (t/H/it., U, (4.)

i. V. noire l^or/^e (ft'/iiciirf, i" parlÎK. ch ii.

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î)8 LA MORALE ANGIAISE CONTEMPORAINE

que MiU rcconuaît chez rhouime, imprime aussitôt à ce caractère même la marque de la dignité; seulement, ce , pouvoir n'étant que l'œuvre du désir, celle di/înilc elle- ; même semblerait ik un kantien quelque peu incomplète. , Eu déGnilive, étant donnée l'idée du bonheur, nous avons ' rherché à en préciser le contenu ; or ce qui constitue essentiellement, d'après Stuart MIU, le bonheur proprement dit, ce n'est pas la quantité, ce n'est pas même l'intensité, c'est la qualité et l'ospèce des plaisirs. Nous sommes donc bien loin de Benthara, qui n'admettait pas de o plaisirs ignobles » , mais des plaisirs plus ou moins intenses et plus ou moins durables. La dignité, qu'on peut appeler aussi la noblesse de caractère (nobleness of character), devient la véritable fin de chaque être, le critérium \T!iiment pratique de chaque action : « J'admets pleinement cette vérité, que la culture

■ d'une noblesse idéale de volonté et de conduite est, pour « les êtres humains individuels, une fin a laquelle doit céder en cas de conflit la recherche do leur propre bon- « heur ou de celui des autres [en tant qu'il est compris

■ lîïns le leur). Mais je soutiens que la question même de

■ savoir ce qui constitue cette élévation de caractère doit n être décidée en se référant au bonheur comme prin- « cipe régulateur (standard). Le caractère lui-même devrait « être pour l'individu une fin suprême simplement parce « que cette noblesse de caractère parfaite^ ou approchant « de cet idéal chez un assez grand nombre de personnes, « contribuerait plus que toute autre chose h rendre la vie « humaine heureuse, — heureuse à la fois, dans le sens ■I relativement humble du mot, par le plaisir et l'absenw o de douleur, et, dans le sens plus élevé, par une vie qui

■ ne serait plus ce qu'elle est maintenant, presque univer- B sellement puérile et insignifiante, mais telle que peuvent « la désirer et la vouloir des èlreshumaios dont les facultés < sont développées à un degré supérieur'. » Cette page de la Logique, inspirée elle-même par une grande noblesse de caractère, montre tout le chemin accompli par la doctrine utilitaire chez le plus illustre de ses représentants contemporains, La distance qui sépare les écoles inductive et intuitive n'est plus évidemment aussi infranchis-siible. Stuart Mill, après avoir passé, au moyen de l'assot-iation des idées, de l'éfj;oïsme au désintéressement, après avoir absorbé l'individu dans la collection, le moi dans la so-

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