‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 43 sur 138 · I. Logique, t. II, liv. VI, chap. 12 (trad. Peiase, p. 5G · texte numérisé non relu

I. Logique, t. II, liv. VI, chap. 12 (trad. Peiase, p. 5G

ciété, fait un dernier pas : il revient de la collection à Tin-! dividu , mais à l'individu déjà transformé même par ce* reflet de désintéressement qu'il a projeté sur lui; il trouve; alors en lui la fin suprême, à la fois extérieure et intérieure, le véritable point de jonction entre l'idéal du bonheur individuel et celui du bonheur universel. Le mouvement de l'utilitarisme moderne tel qu'il est marqué chez Stuart Mill semble ainsi offrir trois moments distincts : l'éçoïsme ou la recherche du plaisir individuel au point de départ, puis le désintéressement ou la recherche du plus grand bonheur général, puis enfin, comme condition de ce bonheur même, la dignité ou la recherche d'une « noblesse idéale de vo- . lonté ».

IL — Cette dignité, cette noblesse qui sert à diriger et à distinguer les actions, comment la discernerons-nous elle-même? à quoi reconnaîtrons-nous, d'une manière sûre et constante, la qualité des plaisirs et des peines ? Bentham avait, pour reconnaître leur quantité, le calcul moral; Stuart Mill, supprimant ce calcul, se trouve en face d'une sérieuse diflBculté, et la manière dont il s'y dérobe est vraiment bizarre. 11 invoque une sorte de tribunal utilitaire. « Lorsque, dit-il, il s'agit de savoir lequel des « deux plaisirs est le meilleur à obtenir, ou lequel cies deux € modes d'existence ofire le plus de charme, — mis à € part ses attributs moraux et ses conséquences, — le f jugement de ceux qui ont la connaissance des deux, € e/, sil y a dissidence^ celui de la majorité d^entre eux^ € doit être regardé comme définitif. » Regarder comme définitif un jugement prononcé par des hommes et où il y a dissidence ! C'est là une sorte de subterfuge philosophique où Stuart Mill se trouve réduit après avoir « mis à part les attributs moraux du plaisir », et pour n'avoir voulu considérer dans le plaisir qu'une qualité abstraite et insaisissable.

Stuart Mill sent ce côté faible de son système, et, au lieu de le fortifier, il se borne à montrer qu'il existe chez tout système utilitaire et même dans celui ae Bentham; en eflet, en admettant que les plaisirs diffèrent entre eux par la quantité seule, il faudra toujours dire qu'ils difi'èrent des peines non-seulement par la quantité, mais aussi par le genre ; la valeur respective des peines et des plaisirs ne peut donc, en aucune façon, se calculer arithmétiquement,

tu r,A MORALE AiSUtAISE COMEMPORAINE

mais elle s'appréiMo par le jugement individuel '. Ainsi Stuart Mill prèle à l'école intuitive des argumenis contre Bentham; mais il ne se demande pas si ces arguments oe se retournent point contre lui-même. En somme, l'ulilitarisme exige de ses adeptes une certaine dose de « conflance n dans les décisions de la majorité : cette majorité elle-même a un certain droit au respect; la conscience morale que Sluart Mill nous attribue est si peu sûre d'ellemême, la dignité, la noblesse qu'il nous a conseillé de développer en nous e^t tellement conventionnelle, que nous sommes en dernière analyse forcés de nous en rapporter à l'arbitrage du plus grand nombre, et que, dans la direction de nos affaires intérieures, nous abandonnons tout à fait les principes du self govemment *.

III. — Noua tenons désormais le critérium de la morale induclivc et les moyens de l'appliquer; nous sommes en mesure de discernerles actions bonnes des mauvaises, les plaisirs supérieurs des plaisirs inférieurs; nous savons tout ce qu'il faut savoir pour être un agent moral; et maintenant, comment passer du domaine de la science dans celui de l'action? qu'est-ce qui nous oblige à accomplir ce que nous savons être bien, à éviter ce que nous savons être

■ mal?

• Pour Stuart Mill, ainsi que pour tout utilitaire, obliger, c'est sanctionner. « Je me sens obligé de faire une action « veut dire tout simplement : « Je me sens menaco si je ne

I t. ■ X'i les pcinea ni les plaisirs ne sont homogènes, et la peine est I ■ toujours géiiériquement ditl«reiite du plaisir. Cotnraenl déciiier ai tel W plaisir parliculisr mérite d'ôire acheté au prix de telle peine parti- !■ culière, si ce n'est en se liant aux sentiments et au jugement de '■ ceux qui ont l'expérieDce des deuxf s

' 2. Les utilitaires eux-mêmes ont remarqué le défaut du système de I Slunrt Mill sur ce point caiiilsl. i Qui sera juge du plus ou moins de u lionhEur que présentent l'êtut intérieur et l'elat supérieur? I^e sont, dit ' M. Hill, ceux qui bodL parvenus au plus haut degré <le dovcloppement, • parce que ceux-ci, connuissunt les deux états, choisissent l'elat supéu rieur; ce que ne peuvent Taire les autres, qui n'en connaissent qu'un.

■ Quelque ingénieuse que soit cette solution , il nous si^mble qu'elle « laisse trop a l'arbitraire, car on pourra toujours contester ù bon droit « que ceux qui sont arrives à l'état supérieur uonnaUsenl l'étal inférieur, u par lequel les hasards de leur Éducation lea ont peut-être, et le plus a souvent, empêchés de passer. Quelle idée l'homma qui a été élevé et » qui a vécu dans la sobrièlé peul-ilavoirdesjouissancesclerivrognet...

■ 11 est évident qu'on ne p^ui, quoi qu'on tusse, comparer le bonheur

■ de l'un ù celui de ruutre... a — Ainsi s'exprime l'un des écrivains qui se sont montrés en France les plus rnvnrahlea à Sluart Mill moraliste el économiste, M. Courcelle Seneuil (Joiirnal des iecnomitUa, seplembra

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STUA^T MILL 1)1

la fais pas, » menacé soit extérieurement, soit intérieurement, par la crainte ou par le remords. Ainsi la question, de l'obligation morale revient, pour Stuart Mill, à la sui-/ vante : les trois grandes sortes de sanctions — humaine, divine, intérieure — accompagneront-elles, dans Thypo-, thèse utilitaire, la violation de la loi morale ? \

A vrai dire, comme nous l'avons déjà vu, Tidéal de' Stuart Mill, — idéal vers lequel il croit que Thumanité va tendant sans cesse, -^ c'est la suppression de l'obligation morale. Ne concevant pas avec Kant le caractère obli^ a-, loire du bien comme son essence même, n'y voyant guère j qu'un produit plus ou moins artificiel de la crainte, ; Stuart Mill aspire à ce que l'obligation s'efiace et disparaisse : l'idéal, à ses yeux, c'est qu'on ne fasse plus le bien par crainte, mais par nature, c'est que l'homme non- , seulement réalise toujours le bien, mais ne conçoive même plus la possibilité du mal, désormais écarté de ses regards comme il l'est déjà le plus souvent de ses actes. Alors la tendance qui nous pousse vers autrui, devenue assez forte , pour ne plus être contrariée ni inlléchie par aucune autre tendance, agira sur nous d'autant plus irrésistiblement qu'elle agira plus insensiblement. Le bien des autres nous sera plus intérieur, plus vraiment nôtre que le nôtre même : comme le soleil donne de la chaleur, ou la neige du froid, par une émanation naturelle, ainsi nous donnerons du bien. « Grâce aux progrès de l'éducation, le senti- . « ment de solidarité avec nos semblables (ain§i (ju^on ne . € saurait nier que le Christ l'a entendu) sera aussi profon- « dément enraciné dans notre caractère et, à notre propre « connaissance, aussi complètement devenu partie de notre « nature que l'est l'horreur du crime chez la plupart des «jeunes gens bien élevés ^ » On pourrait se demander, il est vrai, si ce sentiment d'une solidarité passive ressemble à la libre et active fraternité. Quoi qu'il en soit, nous ne sommes pas encore arrivés à cet état idéal où le sentiment d'une obligation quelconque, c'est-à-dire d'une sanction à redouter, devenu entièrement inutile, disparaîtrait r entièrement. Mais il n'importe, selon Stuart Mill, car « le * « principe d'utilité a déjà, ou du moins rien ne s'oppose à « ce qu'd ait toutes les sanctions qui appartiennent à n'im- . « porte quel autre système do morale. »

Suiart Mill mentionne d'abord les sanctions extérieures ;

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