‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 44 sur 138 · UtilUar., cb. III · texte numérisé non relu

UtilUar., cb. III

, 102 LA MOUAI.E ANGLAISE CUNlEMfORAENE

, crainte des hommes, crainte do Dieu, et, inversement, désir d'obtenir la faveur des bummes ou de Dieu '. Les sanctions extérieures étaient, comme on sait, les seules qu'admissent

', Bentbtiin et IJelvéLiua : le remords et la satisfaction intérieure n'étaient pour eux que des illusions, utiles à la vérité,

; mais c'étaient des illusions. La Mettrie, lui, était allé plus

■ loin et avait soutenu que le remords, n'ayant point la force de contenir la passion présente et vivante, ni le pouvoir de remédier aux actions passées, n'était qu'une gène inutile, une sorte de toile d'araignée opposée en vain aux élans de l'àrae, et qu'il fallait cbasser de nous-mêmes cette cause de douleurs superflues'.

Stuart Mill se garde bien de tomber dans l'erreur oii leur

I fatalisme exclusif avait entraîné Helvétius et Bentbam, encore moins dans les paradoxes de La Mettrie. Ici, comme ailleurs, il va du dehors au dedans : outre les sanctions extérieures, il admet une sanction intérieure; il place, comme les moralistes (I priori, la vraie source de l'obligation au fond même de l'àme, dans la conscience, ou du moins dans cl- qu'il en présente comme l'éfiuivalent.

.Pourquoi, on effet, ne pas faire rentrer le remords parmi les douleurs trcs-réelles, qu'il faut craindre et éviter? Nonseulement c'est une douleur, mais c'est une douleur fort vivo, supérieure en quantité et surtout en qualité aux douleurs corporelles; et de même pour la joie contraire. Aussi, d'après Stuart Mill, « la sanction interne du devoir (tbe internai sanction ot duty) », quel que soit notre critérium, est toujours unique et la même : « c'est un sentiment u de notre àme, une douleur plus ou moins intense accom-

1. > u est certain que les hommes désirent le bonheur; ei, quelque •> inipnrfaile que puisse être leur conduiie personnelle, ils désirent

■ et ils louent chez les autres toute manière d'a(:ir qu'ils supposent B lievoir servir leur propre félicité. En outre, si les hommes croient à

■ ta bonté de Dieu, ainsi que ta plupart prétendent le raire, cenx qui

■ pensent que bvoriser le bonheur général est Vettence, nu niâme seu- « lemeiit le crilcrium fla bien et du mnl, doivent nécpssniremenl croire

■ que c'est égale niL-iit lace que Dieu approuve. > Allusion probable & Pafer, qui place l'essence du bien dans la volonté de Di"u et sn marque dietinctlve dans l'ulilitè générale, («or. aiid polit. pUiL, book I, 11} — ( En conséquence, toute la Torce des rècompenBei) et des punitions

' ■ exlérieureB. physiques ou mornles .. , ainsi que tout ce qne les facultés t humnines admettent de dévouement dèsinléressé au Crijaionr ou à • ses créatures, viennent appuyer la morale militaire en proportion de

■ ce que cette morale est reconnue, et cela d'autant plus puissamment

■ Que l'aclion de l'éducation et de la culture générale tendra davantage

■ ?ers ce but. . {^Jlli^n,■.,■ib^d.),

2. Voir, dans noire Mui-ule a'Epicure, les pages consacrùcs t llelïèlius et & U Ueitrie.

« pagnant la violation du devoir et, cnez les natures' u momies bien dirigées, s'élevant, dans les cas les plus 41 graves, au point de les faire reculer devant cette viola- «I tion comme devant une impossibilité, m Stuart Mill n'expli-' que pas comment la sensation d'une douleur peut devenir le sentiment d'une impossibilité. « Lorsque ce sentiment « est désintéressé (desinterested) , qu'il se lie à la pure idée u du devoir {the pure idea of duly)^ et non à une de ses <i formes particulières ou à de simples circonstances accesa soires, il est Yessence de la conscience {the essence of cons- 4 cience). » Stuart Mill, ici, paraît se rapprocher tout à coup d'une manière surprenante de la doctrine adverse. Le sen-[ liment d'obligation est, en effet, pour les moralistes kan-' tiens, Vessence de la conscience; il doit être entièrement désintéressé et ne se lier à rien qu'à la pure idée du devoir.. Qu'est-ce qui retarde donc ici l'entier accord des deux morales? Depuis Bentham, dont la devise était : Qui non sub j/nCy contra me, combien de pas a faits cette doctrine utilitaire qui, chez ses premiers représentants, n'en voulait faire aucun! Le dernier point de séparation, ici, c'est encore! la liberté morale. Pour Stuart Mill, le remords reste tou- ' jours une douleur, une peine (a pain), un .état passif de' l'âme; pour les moralistes qui admettent la liberté, ce serait un état essentiellement actif, une révolte et, jusqu'à un certain point, une victoire de la « volonté libre » sur ce

3ui l'avait un instant abattue. Stuart Mill a parlé plus haut, e la conscience, il parle ici de Vessence de la conscience; mais cetle conscience, c'est toujours pour lui de la nature, de Vinstinct; si je ne fais pas le mal, c'est par répugnance de ma nature, ma nature est bonne à ma place. Stuart Mill épure l'instinct, il ne prétend nullement le supprimer.

Stuart Mill, d'ailleurs, revient bientôt à une conception ^ plus vraiment utilitaire et applique son principe favori de l'association, c Dans ce phénomène complexe tel qu'il € existe réellement, le simple fait est en général tout revêtu « et incrusté d'associations collatérales provenant de la € sympathie, de l'amour et surtout de la crainte, de toutes

< les formes du sentiment religieux, des souvenirs de notre i enfance et de toute notre vie passée, de Vestime de nousi mêmes (self-esteem), du désir d obtenir celle des autreB, el

< parfois même de notre abaissement volontaire (self-aba- « sèment). » Stuart Mill se trouve ici en pleiç dans l'utilitarisme, tel du moins que la théorie de Hartley l'a transformé. 4 Je me figure, ajoute-t-il, que cette exlréme complica-

104 lA MUItALE ANGLAISE COiVTEMPORAlNE

t tion est l'origine du caracléro mystique qu'oo est trop

»« tenté d'attribuer à l'idée d'obtigulion morale... Ce senti- II ment doit sa force obligatoire à l'existence d'une masse r€ de sentiments avec lesquels il faut rompre pour faire ce f qui est contraire à noire critérium du bien, et qui, si . t nonobstant nous faisons infraction ii ce crilêrium, se

L « représenteront probablement à nous sous forme de

I ■ I remords. Quelque aulro tlicorie que nous ayons sur la

I t nature ou l'origine de la conscience, ceci est ce qui la

' < constitue essenliellemcnt'. »

• Stuart Milt semble vouloir ainsi distinguer la nature de la conscience et sa manifestalion, et il croit que les systèmes adverses peuvent s'accorder sur le second point. En fait, la conscience se manifeste cliez nous par une certaine douleur qui se rattache ii certaines associations d'idées; làdessus moralistes de la liberté et moralistes utilitaires s'entendront aisément. Maintenant, quelle est la cause de cette douleur? qu'y a-t-it au fond de ces associations? est-ce la liberté ou la passivité, le vouloir ou l'instinct? Celle question reste en litige, mais elle importe peu, d'après Stuart Mill; ce qui importe, c'est la douleur du remords, d'où qu'elle vienne. " Sans doute la sanction du critérium «lilt-

< taire n'aura aucune autorité efficace aupi'ès de ceux qui « n'éprouvent pas les sentiments auxquels elle fait appel; « mais — ajoute-t-il sans s'apercevoir du cercle vicieux — 1 ces personnes ne se montreraient pas plus soumises à ( tout autre principe moral qu'à celui de la doctrine utilif taire ; aucune morale n'a prisa sur elles que par les sanc-

< tions extérieures, i

Bentbam et Helvétius rejetaient netlemont l'idée de mérite. Trouvant la liberté chose absurde, ils trouvaient plus absurde encore le sentiment de responsabilité, d'attribution à soi qui l'a, 'compagne rail, t C'est le nrincipe d'antipathie, c disait Denlham, qui fait parler de délit comme méritant t une peine, c'est le principe correspondant de sympathie I qui fait parler do telle action comme méritant unerécom- • pensa : ce mot mé-ite ne peut conduira qu'à des passions I et à des erreurs. On ne doit considérer que les clj'cts bons » ou mauvais*, i Ainsi, la cause active et libre étant supprimée, il ne reste que des effets délachés ; la seule cause, ou réalité, c'est la loi, qui, par la peine ou b plaisir, pro-

STUART MILL I0r>

duit les effets qu'elle veut et comme elle le veut, qui se sert à son gré des individus, qui, selon les termes d'Owen, les entraîne et les emploie.

Mais Stuarb Mill, comme toujours, va modifier la doctrine utilitaire : nous sommes cause intermédiaire de nos actes, nous aurons aussi une sorte de responsabilité intermédiaire, produit de certaines associations. Cette idée de responsabilité, ainsi que celle d'obligation, se rattache à ridée capitale de sanction. Pour Stuarfc Mill, la responsabilité, le démérite, proviennent de la peine ; l'idée est comme une prolongation du fait, loin que le fait soit une application de l'idée. ^ Qu'entend-on par responsabilité morale?! € Responsabilité signifie châtiment. Quand on dit que nous' € avons le sentiment d'être moralement responsables do: € nos actions, l'idée qui domine notre esprit, c'est l'idée j < d'être punis à cause d'elles. Mais le sentiment de resf ponsabilité est de deux espèces. Ou il peut signifier que, ' I si nous agissons d'une certaine manière, nous nous ' t attendons à subir un châtiment réel soit de la part de c nos semblables, soit de la part d'un pouvoir suprême, € ou bien il peut signifier que nous savons que nous € mériterons ce châtiment ^ » Il est bien entendu, d'ailleurs, que cette idée de mérite n'a rien de moral et n'a ; point son fondement dans la liberté. En voici , d'après Stuart Mill, la genèse. Qu'on admette, dit-il, la nécessité ou la liberté , l'intuition ou l'expérience , il n'en reste pas moins vrai que « les hommes, à moins qu'ils n'atten- • dent du mal un profit personnel, préfèrent naturellement « et habituellement ce qu'ils croient être le bien... Celui] f qui cultive une disposition mauvaise met donc son € esprit hors de la sympathie de ses semblables... De plus, f il s'expose à tout ce que nous jugeons à propos de faire «pour nous protéger contre lui.,.. Il vaut bien la peine € d'examiner si V expectative réelle de cette imputabilité n'est € pas pour beaucoup dans le sentiment interne de la res- « ponsabilité, sentiment qu'on trouve rarement bien vif € Éi où manque la menace de l'imputabililé, par exemple € chez les despotes de TOrient *. » Amsi, obligation morale, responsabilité morale, autant de dérivés au châtiment, : autant de branches diverses de la crainte.

Cependant, ajoute Stuart Mill, «je ne veux pas dire que le

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