‹ La morale anglaise contemporaine: morale de l'utilité et de l'évolutionChapitre 45 sur 138 · Hiios, de Uamilion (Iruil. C^^wUec», p · texte numérisé non relu

Hiios, de Uamilion (Iruil. C^^wUec», p

4 senliment de rimputabilité, ni'>me quand il se mesure < exactement aux chances d'être appelé à rendre compte ■ de ses actes, a par exemple à recevoir des coups de bâton ou il être emprisonné, < ne soit qu'un calcul inté- « ressé, et qu'il ne soit rien de plus que l'attente ou la crainte « d'une punition extérieure. » Voici revenir, en effet, la 1 théorie de l'association, qui s'associe elle-même, en quel-

3ue sorte, à toute théorie anglaise; puis l'éternel exemple e l'avare. — «En acceptant ce principe d'association, n conclut Stuart MîU, il y a toute certitude que, lors même « que le mal signifierait seulement le défendu, u ce que Sluarl Mill, du resie, n'admet pas entièrement, « il se « développerait naturellement une détestation désintéressée Il du mal, qui, il cause de sa force, de sa promptitude et de , Il Viustanlanéité de son action, ne pourrait se distinguer Il de nos instincts et de nos passions naturelles. >

IV. — La questioif de l'obligation morale semble abordée de bien plus près dans le passage suivant de VUUUtarisme. Stuart Mill s y pose cette question : Si l'on enseigne, si ' l'nn persuade aux êtres humains que le bonheur est l'unique fm de la vie, — même en ieur montrant que cette fin est rapprochée d'eux, rapprochée surtout des générations futures, — comment pourront-ils, en attendant l'avenir, (I se satisfaire de n'avoir qu'une aussi faible part de ce <i bonlieur? » L'utilitarisme, sous ce point de vue, suffit-il à la pensée, suffît-il au désir de l'homme?

La première réponse de Stuart Mil! est échappatoire. M Presque toujours, dit-il, l'humanité s'estcontentéedebien (I moins de bonheur qu'elle n'en a dans le système utili- (I taire. » Sans aucun doute; mais l'humanité, répondra- t-on, ne connaissait pas le système utilitaire : elle poursuivait \ ou croyait poursuivre autre chose que son seul bonheur. Stuart Mill analyse ensuite les conditions qu'exige le bonheur : il en trouve d'abord deux principales : le calme et l'agitation ; or il n'existe assurément aucune impossibilité essentielle à ce que le genre humain les possède réunies. Mais de quoi devront se composer ce calme et ces émotions qui succéderont au calme? un condamné à mort, n'ayant plus rien à espérer, sera peut-être d'un calme parfait; un voleur traqué par la police jouira de toute l'agitation désirable ; l'un et l'autie seront-ils heureux?

D'ailleurs, Stuart Mill reconnaît qu'en fuit il est h des

STUAKT MILL 107

« gens passablement houreHx sous le rapport des condi-' « tions extérieures de l'existence, et qui ne trouvent pas: « dans la vie des jouissances capables de la leur, rendre a précieuse. » Mais Stuart Mill a une réponse toute prête : ' « La cause en est généralement qu'ils ne tiennent qu'à euxu mêmes * . » Ainsi , l'égoïsme , c'est-à-dire la recherche (lu bonheur personnel, voilà le plus grand obstacle à ce bonheur même.

Cependant le désintéressement ne suffît pas encore à constituer le bonheur, il faut en outre que ce désintéressement soit intelligent et éclairé *. Il faut, en efiFet, non-seulement qu'on se désintéresse, mais qu'on prenne intérêt à ce désintéressement même, et, pour le faire, il est nécessaire qu'on ait reçu cm apanage une certaine somme de culture inteU ùctuelle. Par malheur, quoiqu'il n'y ait pas une impossibilité absolue à ce que tous les hommes reçoivent cette somme de culture, en fait un petit nombre seulement la reçoit, et de plus le bonheur de ce petit nombre est encore terriblement entravé par les maux de l'humanité et les maux de la société. D'où Stuart Mill conclut que chacun doit travailler, en proportion de ses forces, à corriger et à améliorer l'existence humaine. Mais pourquoi le doit-il ? en quel nom , à quel titre le lui conseillê-t-on? C'est toujours la même difficulté qui reparaît.

La théorie du bonheur dénote chez Stuart Mill cette | tendance originale, dont nous avons déjà parlé, à associer'

1. « Pour ceux qui n'ont ni affections intimes, ni passion pour la chose « publique, les émolions de la vie sont fort amoindries et, en tout

■ cas. perdent de leur valeur à mesure que le temps approche où la « mort met fin à tous les intérêts personnels ; mais ceux qui laissent « après eux les objets de leur affection », •— encore faut-il, alors» qu'ils meurent les premiers, — € et surtout ceux qui, en outre, ont' nourri un c sentiment de fraternelle sollicitude pour les intérêts collectifs du

• genre humain, jouissent aussi vivement de la vie à la veille de la « mort que pendant la pleine vigueur de la jeunesse et de la santé. » Uàid,) — Bentham eût applaudi à cette tendance optimiste qui se réveille chez son disciple.

3. « Ce qui contribue le pins, après ré{;oïsme, k rendre la vie peu

■ satisfaisante, est le manque de culture inieiiectuelle. Un esprit cultivé « trouve matière à un intérêt inépuisable dans tout ce qui l'environne. Dans

• la nature des choses, il n'est absolument rien qui s*oppose à ce que tout

< individu, né dans un pays civilisé, ait en apanage la somme de culture « iotetlectuelle nécessaire pour lui faire prendre un intérêt intelligent à la « contemplation de ces objets. Et il n*y a pas davantage une nécessité « absolue à ce qu'aucun être humain soit un égoïste, n'ayant d'autres

• sentimt'^nto ou préoccupations que ceux qui ont rapport à sa misérable « individualité. » Ici Bentham se fût indigné. Si Tindividualité, eût-il dit, est misérable, qu'y a-t-il donc d'estimable dans la collection?

< Mais un éiat de choses bien supérieur à celui-ci se rencontre assez « (requcmmeot, même de nos jours, pour être un gage certain de ce que

.> t \ MullALE A\Cr.AlSE CONTEMPORAINE

-s i !■ ■ is ik- iiudividu el de rhumanile non pas au .„■ •". .v -'iiui.', romme le faisait Bentham, mais dans ' t. ■.i.i-iiic. SfuU'Uienl, Siuart Mill les avait associés jus- , *,,»'.. •Mis riulflligcnce; il avait essayé de montrer que .. ( K.H îi.tiiji arrivons à ne plus anicewtr comme possible > 4 t.. .■«■Il ilu Imnlieur d'aulrui, que nous nous trouvons « ,S4 :i.v.-.-vuU's iulellectuellement et naturellement à la \»- -II. t\' .k'sintôressomcnt intellecluel, auquel il semblait :»•«» .k ; lu'uiv sï'tre arrèlé, il en sent ici l'insufQsance. La !^»Mk' vuU" u'i'st pas assez puissante pour opérer l'union lU > •ii.i.-ri';-* l'I dos bonheurs : nous concevrons toujours vt-.t.uv l'iiNe notre part de bonheur et comme possible : ti'(iii.--i'K'ii d'ime part supérieure. Stuart Mill cherche ,^'.^>,■^ u:ii« autre force, qu'il substitue enfla à la force de '. ■riil'i^t'inH» : c'est celle de la volonté, ou du moins de '. ■tf'Vfù'. Associez dans votre volonté, semble-t-il dire, Iv k>iilu>»r d'autrui et le vôtre. En effet, il recom- «Kti'itv df II corriger et d'améliorer » le sort de rhumanité ; it cuvlio Jtt lutte contre les maux du genre humain; il hk'iiUa' ti's j^énêratioos sur la brèche, s'efTorçant, de toute Wof v»ilimlo et de toutes leurs connaissances, de trans- K'iiiiKr U> monde : noble plaisir, s'écrie-t-il ! Dans cette »,'in-i>;ii' intelligente, dans cette lutte généreuse, ne placel tl [niiut h son insu un je ne sais quoi d'autre que la um|>ti> jouissance?

» i«>tiirii ilnv«nir l'espècn humaine. Dans un monde où il 7 a tanl qui ( Ji'iii' inti'rcMer,' lant dcint on peut jniiir. et lanl ausï^i à ci'irnjfr el à . .,wfi>''fi\ tout individu doué de ceiii: miïdBiile et indispensable somme « ito lili'iitHll* moraux et imeikcluels est succepiible il'uae eitstenca ( uu't<n |>"ul ii>ialllier d'enviable; et, à moins gur, par lo fait de lois > ii'fittv >[«('■ o» de son aHservissenient à la volonté d'aulrui. il ne aoit , yn\ti ih piilaer aux sources de son bonheur qui sont h sa portée, il . )u> nii<iii]iiiTa poa de jouir de cette existence enviable, /loiirvu qu'il u is>liH|>p« nnx maux positifs de la vie, aux grandes r^UHes de souf- , ii.oii'ii |i1iyBlqiiE9 el morale, telles que la pmivrelé, la maladie et la . ,|tii'<'lâ (lu cœur, rindignité ou la |ierle prémainrée des objets de t, >i'ii niTt'ullon. Le point essentiel du problème consiste donc à lutter

• tiinlri> Ciïs uatamités,.. Pourtant il n'est personne (dont l'opinion méy Hio un moment d'atlenlion) qui puisse douter que la plupart des ' iiiondu maux poflitifs de ce monde ne soient de leur nature suscep- - uiiW» d'Être évités, et que, les alTuires humalni^s conlinuaiit à s'amé- . iiKi'iT, cfs niBux ne Unissent par ëire renrermés dans d'étroites , liiiiUr*. U'eii que ceci ne s'accomplisse qu'avec une fâcheuse lenteur,

■ L<l»ii qu'une longue suite de générations doivent périr sur la brèche t iiviiiil que la conquête s'achève et que ce monde devienne ce que, 1 lii i„l(iiité el les connaissances aidant, il pounuit facilement devenir, ( Il ii>n est pas moins vrai que tout esprit assez inlelligeiit et assez

■ iiiintreux pour prendre â ce mouvement une part, si petite et si

■ iiiiideiie qu'elle puisse èire. trouvera dans la luiie même un noble

• iiliijilr qu'il n'èc II un gérait conlre aucune jouissance égoïste, quelque . ti'JuiBUiite qu'elle puisse être. > i^Ulilitarianisin, ch. 11, p. 18, l9, dO.)

Il y a quelque chose de plus imi)ortant encore à expliquer pour l'utililarisme que le désintéressement, dans le sens vague où Stuart Mill vient de le prendre : c'est le renoncement véritable, le sacrifice proprement dit. Examinons, la doctrine de Stuart Mill sur ce point. « Le héros ou le ; « martyr, dit-il, doit volontairement se passer de bonheur <« pour Yamour de quelque chose qxCil place au-desstis de son « oonheur individuel. » — Reste toujours à savoir au nom de quoi le héros et le martyr doivent se sacrifier. Suivons pas à pas Stuart Mill, et voyons les réponses successives qu'il va tenter à Téternelle question. « Ce quelque chose que le « héros place au-dessus de son bonheur individuel, qu'estât ce, si ce n'est le bonheur ou quelques éléments indîs- « pensables au bonheur? » — Sans doute; mais à quel bonheur? au sien? Toujours la même équivoque. — « Il est « beau de savoir renoncer com/pléteme^it à sa part ou même « à ses chances de bonheur; mais, après tout, ce sacrifice M doit être fait en vue d'une fin ; il n'est pas sa propre fin ; « et si l'on nous dit qu'il doit avoir pour but non le bon- M heur, mais la vertu, qui vaut mieux que le bonheur, je « demanderai si le héros ou le martyr se sacrifierait s'il « n'espérait pas par là épargner à d'autres de semblables « épreuves? » A ce compte, il n'y aurait pas eu de héros parmi les stoïciens, qui considéraient la vertu comme le seul bien et qui se seraient défendus de mourir pour autre chose gue pour elle. « Rendons honneur à ceux qui peuvent « dédaigner pour eux-mêmes les jouissances personnelles « de la vie, lorsque par cette abnégation ils contribuent « noblement à augmenter la somme de bonheur général; « mais celui qui mit ce sacrifice ou qui prétend le faire H dans un autre but ne mérite pas plus d'être admiré que rt l'ascète debout sur sa colonne... Ce n'est que dans un « monde très-imparfaitement organisé que l'homme, pour « contribuer le mieux au bonheur des autres, doit faire un tt sacrifice absolu du sien; pourtant, je reconnais volontiers « que, tant que le monde est dans cet état imparfait, il ne <« saurait y avoir chez l'homme de plus grande vertu que \ a l'empressement à faire ce sacrifice. »

Mais enfin, ce n'est pas lout de reconnaître le sacrifice et d'en profiter; comment le commander?

C'est peut-être pour répondre à cette question que Stuart Mill entre dans des considérations d'une subtilité paradoxale, comme il l'avoue lui-même, sur l'esprit de sacrifice. • Vu rétat présent du monde, dit-il, il n'est pas de meilleur \

r.i MiiraiE anglaise COXTEMPORAmE

■ ■. ■ il. •i-.'ur kjbtenir tout le honbeur qu'il est [ : '.iv, •{Us.' ilavuir la consciencf. de pouvoir s'en passer,

• if ■ :- -i. -H ce n'est cette conscience, ne peut élever un

■ '-, , •'.!> au-dossus des accidents de la vie, en lui faisant ■s . ■• (MC uj le sort ai la fortune adverse ne pourront

. ' '.i.'.-''. Lia- fois pénétré de ce sentiment, il est affranchi . .» ^'wii- iii-iuit-Iude excessive au sujet des maux de l'exis- . ■ li V. vl il ln-iit, comme bien des stoîques aux plus mau- -. ■. lis A'is'î's tio 1 unipjre romnin, puiser Iranquiliement aux 1 -*,ui-»vs do KilisfacLion qui sont à sa portée, sans plus se 4 M.«!Vi-.k'K'urduréeincerlaiaequedelGurinévitabfofiD. » V..,s SlLtJirl Mill a en vain « affraacbi « son sîige idéal des ^- -vs do la vie; cet affradchissement tout physique n'a ■1 ...-■'.'x-iil fxpltquo ni rendu désirable îe sacnûce. Pour se «(Vi'ijcr. diront les partisans de la moralité, il faut faire ■■..-■V vjiiv (k)si'r son indifférence en f;ico de la fortune; il ït. .'n;l l'oscr S!i « liberté », il faudrait s'affranchir non ■ ■.».-. ■Hv-uU'HH'iil des peines, mais aussi des plaisirs, il faudrait >. i •■■Mii.'tur • moralement n. Je ne crains pas les peines •i -o [■-■itl in"inflii;er le sort, fort bien; mais en quoi dois- V Ni'i'.U'ir m'en inOiger moi-même en faveur d'un bonheur lit'! iiV-*l [Kts lo mien? Ainsi, en face de celte question sui>uMH' : Siiis-jo ou ne suis-je pas obligé au sacrifice? Stuart m;! In'sito; on vain il s'efibrcB d'attacher encore l'idée de tK»:itu>ur au sacrifice du bonheur. Il lui est impossible vlV.-lii>|'!ii'rau prohlome : tantôt il l'élude, tantôt il l'effleure, l»»i;u« il ne lo tranche. Depuis longtemps déjà, nous avan- \s>U!H'l iiv'iilons avec lui, essayant (l'échapper à la question \»| lu h'irouvaut toujours devant nous.

Âusvi n'est-ce pas sans un mouvement de surprise qu'on voit Mill l'onclure en ces termes, avec une singulière rapijili> : n Oiio les utilitaires ne cessent jamais de réclamer le « mt-rilr morfli du dévouement comme leur appartenant à « un Itlif "ussi légitime qu'aux stoîques et aux transcenn dniiliilislos. » Mérite moral, voilà un mot nouveau. Rap- |H'li»HH-niiiis que mériter, d'après Mill lui-même ', ne peut nif;iiitli'r luitre chose que cramdre une punition Qu espérer Hiii' rrriiuiiiense. « La moralo utilitaire reconnaît, en effet, * diiiiH liLs liomnies la faculté de sacrifier leur plus grand « tiK'U [n'iaonnel au bien des autres, m Mais ce n'est pas une fti, iWd' iiuo demanderont les partisans de la moralité : c'est, à linl dU 11 niiaun, une obligation quelconque. Userait étrange

I, i'\ili". dl HlfiUton, p. SJl, lue. cit.

que la morale utilitaire refusât aux hommes la faculté de se sacrifier, puisqu'ils l'ont, quelle qu'en soit d'ailleurs Texplication finale. « Nous trouvons, conclut Stuart Mill, dans « rinappréciable règle de Jésus de Nazareth l'esprit tout •t entier (complète spirit) de la morale utilitaire. Faire aux « autres ainsi que vous voudriez qu'il vous fût fait, et aimer € votre prochain comme vous-même, constitue l'idéale per- « fection de la morale de l'utilité. » Soit; mais comment •assurer à cette « perfection idéale » la prépondérance dans lu conduite?

Stuart Mill, en dernier ressort, propose deux moyens : . l'organisation sociale et Téduçation. « Afin de se rappro- « chérie plus possible de cet idéal, dit-il d'abord, Vulililé « exigerait (utility would enjoin)..., » — encore une équivoque : s'agit-il simplement de ce qui est utile en général, ou bien de ce qui est nécessaire pour donner une valeur pratique à la morale de Vutilité? — « Futilité exigerait, en « premier lieu, que les lois et l'organisation sociale missent, «autant que possible, le bonheur ou, pour parler plus « pratiquement, l'intérêt de chaque individu en harmonie H avec l'intérêt de tous. » Enfin nous voici revenus, semble-t-il, après bien des détours, bien des ambiguïtés, à' la théorie pure et simple d'Helvétius : la première chose à faire avant de répandre les doctrines utiUtaires, c'est donc de mettre l'harmonie entre les intérêts, et — entendons- 1 nous bien — une harmonie matérielle et objective. Il faut* organiser la société, puis organiser le système pénal, lui • donner une puissance et une exactitude extrêmes, tout cela! afin d'organiser Tégoïsme, ce qui est le plus sûr moyen de/ produire le désintéressement.

D'ailleurs, cette association objective des intérêts, que' Stuart Mill finit par déclarer avec Helvétius Vutilité suprênie, ou plutôt la nécessité suprême pour donner un caractèreobligatoire à la morale de l'utilité, — n'exclut pas l'association subjective de ces mêmes intérêts, produite par Topinion et l'éducation. « L'utilité, dit-il, exigerait en second lieu « que l'éducation et Topinion, qui exercent tant de pouvoir « sur le caractère des hommes, employassent leur puissance « à associer indissolublement dans l'esprit de chaque indi-. « vidu son bonheur au bien de tous (to establish in the; « mind of every individual an indissoluble association bet- « ween his own happiness and the good of the whole)... ». — Stuart Mill ne dit ici ni plus ni moins qu'Helvétius, et il« le dit presque dans les mêmes termes ; mais voici qui est

t\l l.\ MOIIAI.K ANni.AISij; CONTEMPORAINE

plusori^iQal :■ — » clù l'associer stirloul à ces manit'fexd'ngir, M nc'giilives et posiLives, que prescrit le respect du bonheur H universel. De coite façon, chaque individu auniil pour « premier mouvement et pour mobile ordinaire d'action le I (I désir de promouvoir le bien général '. »

En d'autres termes, il faut faire pour l'ulilitarisme comme pour les religions : associer les idées d'intérêt à certaines pi'aliquos, de telle sorte que, l'intérêt iittacho à ces pratiques disparaissant, les pratiques restent. Ainsi, lorsque le Dieu de certaines religions, grâce au temps et à la civilisation, ne répond plusà l'idée progressive que les hommes se font de la Divinité, ces religions, ne pouvant se soutenir par leur Dieu, se soutiennent encore par leurs rites et, impuis manies à convaincre la raison, enchaînent encore l'habitude.

En résumé, l'ulilîtarisme semble, avec Stuart Mill, entrer dans une période de transition : Sluart MiU lui-même ne dit-il pas que, si le système d'Epicure était imparfait, (l'est qu'il y manquait «« grand nombre d'éléments stoiques et chrclicns; que, si le système de Benthapa était imparfait, c'est qu'il y manquait des considérations de qualité f Chez Bentham, la quantité, rinlensilé, ainsi que les idées de calcul et- d'arithmétique qu'elles amenaient avec elles, avaient surtout dominé : le nombre , en quelque sorte, élouffait ridée du bien. Et Bentham net ;it pas inlîdèle sur ce point à la tradition utilitaire ; loin (.e lii, aucun utilitaire digne de ce nom n'a jamais fait appel à un autre ci'ilérium que la quantité pour apprécier les plaisirs. Stuart Mill croit le premier, à tort ou à raison, avoir le droit de prononcer le mot de qualité. Il fait plus, il parle de vertu, de conscimce, de responsaùililé, do mérite, de dignité, de noblesse, de volonté et de caractère. Tous ces mots que l'utilitarisuie entendait résonner dans la bouche de ses adversaires, il se prend d'envie de les prononcer à son tour, sauf à en modifier plus ou moins le sens. Stuart Mill espère sortir du cercle où, selon lui, les moralistes inductifs se sont enfermés de leur plein gré. Reste à savoir si, en sortant de ce cercle, il no sort pas du système même qu'il veut perfectionner, et si pour l'élargir il ne le brise pas. Il associe d'abord et accorde les intérêts discordants dans l'intelligence, dans l'habitude dans l'activité, dans la volonté même; pois il finit par déclarer, avec Helvétius, que les intérêts s'associeront uu jour

i. imlil., p. Si, 23.

dans la réalité même, que « l'utilité l'exige », que tel est ridéal. Est-ce assez de cet idéal abstrait pour mouvoir l'agent moral dans un système utilitaire ? Cet idéal même est-il le plus élevé qu'on puisse imaginer, et exercerait-il bien sur l'âme qui le concevrait la puissance que lui attribue Stuart Mill? L idéal d'un bonheur personnel associé au bonheur universel semble avoir à peine suflB à Stuart Mill lui-même. On trouve à ce sujet dans son Autobiographie un intéressant passage où il raconte la crise morale que traversa sa jeunesse. Ces pa^es émues et sincères méritent d'être reproduites, au moms en partie. « Depuis l'hiver « de 1821, dit-il, époque à laquelle j'avais lu pour lapre- « mière fois Bentham, j'avais un objectif, et ce qu'on peut « appeler un but dans la vie : je voulais travailler à refor- € mer le monde. L'idée que je me faisais de mon propre « bonheur se confondait entièrement avec cet objet. Les « personnes dont je recherchais l'amitié étaient celles qui « pouvaient concourir avec moi à l'accomplissement de « cette entreprise. Je tâchais de cueillir sur la route le « plus de fleurs (jue je pouvais, mais la seule satisfaction « personnelle sérieuse et durable sur laquelle je comptais a pour mon bonheur était la confiance en cet objectif; je me flattais de la certitude de jouir d'une vie heureuse si je plaçais mon bonheur en quelque objet durable et éloigné, vers lequel le progrès fût toujours possible, et que je ne pusse épuiser en l'atteignant complètement. Gela alla bien quelques années, pendant lesquelles la vue du progrès qui s'opérait dans le monde, l'idée que je prenais part moi-même à la lutte et que je contribuais pour ma part à le faire avancer, me semnlait suffire pour remplir une existence intéressante et animée. Mais vint le jour où cette con^fiance s'évanouit comme un rêve. C'était dans l'automne de 1826 ; je me trouvais dans cet état d'engourdissement nerveux que tout le monde est susceptible de traverser, insensible à toute jouissance comme à toute sensation agréable, dans un de ces malaises où tout ce qui plaît à d'autres moments devient insipide et indifférent. J'étais dans cet état d'esprit, quand il m'arriva de me poser directement cette question : — Supposé que tous les objets que tu poursuis dans la vie soient réalisés, que tous les changements dans les opinions et les institutions pour lesquels tu consumes ton existence puissent s'accomplir sur l'heure, en éprouverastu une grande joie ? seras- tu bien heureux ? — Non ! me

CLTAU, *^

it4 U MORALE ANGLAISE COM'E.MPORAr\E

» ràpuniJjt utf [ICDieut une voix iiilêrtcure que je ne poûl «, fw^iniDLT. Je nio sentis défaillir ; tout ce qui rao soutû %w]$ tu vie s't-croula. TùuL mon bonheur, je devais^ •.tBoircJi'' U poursuite incessiinlti de cette fin. Lo char k tfui me Eascinait était rompu ; insensible à la fin, pouvi i ^ftîtvr»» ni'intoresser aux moyens? Il ne me restait p

- > ;■-:"; je pusse consacrer ma vie ■

i I vnil bi'tisquemout brisée celle associatioa q ■ iiil êlablie dans son esprit entre le bonhâ !■' sien propre, il y avait là, comme il leditf

i'. «u ïrapjiant exemple de l'action qu'exerce l'aaat

V. '.sassocialions les plus forles. Stuarl Millfut dès lora ., ,.' ^ on dn'ouragenieut qui lui rendait la vie însuppi L.;i- . Il n'est pas possible, pensait-il, que j'y puisse L . v^iïT piiis d'un an. » Pourtant, avant que la moitié àâm ■ Lt [>s [lit écoulée , un premier « rayon do soleil 'i brij ' . jN s«'s ténèbres. L'entiousiasme pour les beautés de : ^ (uo. do ce! art a qui fait monter encore le ton de i ^ ':'in>iil9 k'f- plus élevés », apporta un premier soùj ... r;;o!)t i SU melancolie. Plus tard, une émotion non { > :. jquo, mais toute morale, y mit fin. Il lisait les jtfi ,i,- Xlirmonlel et arriva à ce passage où l'auteur i ,- .l'iuont, au lit de son père mourant, il se sentit lo d o ivuritye de devenir le soutien de toute la famiî , ■ iuiiiyi' vivaule de cette scène, dit Stuart Mill, , . .vint mes yeux; je fusému jusqu'àpleurer; dès lorafi . , \ ,;o li> poids qui m'accablait. ■> 1, , r>l l'image d'un dévouement tout spontané, 1 . -. fi sans arrière-pensée personnelle, quiarra M,;i ,1 .-es idées pessimistes et lui dévoila le vérîli , niiiii'l d devait consacrer sa vie. Cet idéal neconsl , „i(l( uiLiut h cbercber son bonheur dans le bonhi , tui, dans le « plaisir de la sympathie » et toutes ] ^vma's qui en dérivent; il consiste à laisser préc^ ■ lio cote la recherche du bonheur personnel, à 3 à quelque autre fin, h marcher vers un autre bq Hivcra le bonheur chemin faisant. Mais laissons pad : Mill lui-même.

\'.-i impressions de celte période laissèrent, dit-il,

V' proionde sur nies opinions et sur mon caractà

^ «» nrvuiior lieu, je coni;us sur la vie des idées très-d"

^f^tivs de celles qui m'avaient guide jusque-li

[■■yi^wis jiimais senti vaciller en moi la conviction ^ual

y tSw*"""" cs^ 1^ pierre de touche de toutes les règles c

a conduite et le but de la vie. Mais je pensais maintenant a que le seul moyen de l'atteindre était de n'en pas faire le c but direct de l'existence. Ceux-là seulement sont heu- « reux , pensais-je , qui ont l'esprit tendu vers quelque € objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le (I bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de « l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche c qu'ils poursuivent non comme un moyen, mais comme « une fin idéale. Aspirant ainsi à une autre chose, ils trou- « vent le bonheur chemin faisant. Les plaisirs de la vie — ft telle était la théorie à laquelle je m'arrêtais — suffisent a pour en faire une chose agréable, quand on les cueille en rf passant sans en faire l'objet principal de l'existence. « Essayez d'en faire le but pnncipal de la vie, et du coup a vous ne les trouverez plus suffisants. Ils ne supportent « pas un examen rigoureux. Demandez-vous si vous êtes « neureux, et vous cessez de l'être. Pour être heureux, il c n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but c de la vie non pas le oonheur, mais quelque fin étrangère « au bonheur. Que votre intelligence, votre analyse, votre « examen de conscience s'absorbe dans cette recherche, et « vous respirerez le bonheur avec l'air sans le remarquer, a sans y penser, sans demander à l'imagination de le figurer u par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par uno a fatale manie de le mettre en question ^ . »

Ce sont là des observations psychologiques fort justes ; seulement, si le bonheur est le vrai but de l'existence, estil bien possible, est-il même rationnel de l'oublier ainsi, de poursuivre une fin tout autre ? Pour atteindre un but, estil sage de se diriger à l'opposé ? Bentham en. tout cas l'eût nié energiquement, et il eût blâmé sur ce point son disciple infidèle.

i. Sluart Mili, Mémoires, cii. V, trad. Gazelles.

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